Marianne publie dans le numéro du 8 novembre cet entretien avec Christophe Guilluy, un auteur qui mérite l’attention. JPD

 

Marianne : Le mouvement des "gilets jaunes" marque son premier anniversaire dans une sorte d'étiolement. Ce fut un coup d'épée dans l'eau ?

Christophe Guilluy : Non. Ce mouvement marque la fin de l'invisibilisation des grands perdants de la globalisation. Ces gens ordinaires ont enfilé des gilets jaunes pour dire « nous existons ». Ce mouvement social ne ressemble à rien de ce qu'on connaissait. Il ne tient ni vraiment de la Révolution française, ni des conflits sociaux des XIXe ou XXe siècles. II est différent par sa composition. Il a réuni des catégories très différentes : des ouvriers, des employés, des indépendants, des paysans, des femmes, des hommes, des retraités et des jeunes. Différent également dans sa nature. Tous ces gens ordinaires, des personnes issues des classes populaires, partagent un même sentiment : celui d'être relégué culturellement. A mon sens, ce mouvement est avant tout culturel, existentiel. Essayer de plaquer une grille de lecture classique, usant des vieilles oppositions des siècles précédents, sur cette contestation est vain. Ni le match entre la classe ouvrière traditionnelle et le patronat, ni celui entre la gauche et l'extrême gauche face à la droite et l'extrême droite ne sont pertinents. La frontière passe entre l'ensemble des milieux modestes et ceux que l'on peut classer parmi les gagnants et les protégés de la mondialisation. En ce sens, ce mouvement est une incarnation de la France périphérique. Sociologiquement, géographiquement, il marque la nouvelle frontière, celle qui sépare un nouveau «bloc populaire», celui des périphéries, à un nouveau «bloc bourgeois», celui des métropoles mondialisées. Ce mouvement pose une question existentielle à notre pays, et plus largement aux démocraties occidentales : quelle place pour les classes populaires dans un modèle globalisé marqué par la désindustrialisation des économies ?

 

Selon vous, ce mouvement marque-t-il aussi la fin des idéologies ?

Dire que l'idéologie n'est pas le moteur des «gilets jaunes» ne signifie pas que ce mouvement n'est pas politique. Mais, dans leur très grande majorité, ces gens ordinaires sont des «désaffiliés», des orphelins. Dans les premiers actes, il était manifeste que les «gilets jaunes» ne se définissaient pas selon leur appartenance politique traditionnelle. On y trouvait des ouvriers qui hier votaient à gauche, des paysans qui hier votaient à droite, des salariés du secteur privé et des fonctionnaires. Tous ces gens se sont retrouvés pour dire aux élites, à la classe politique, aux habitants des métropoles : «Vous ne pouvez pas faire société sans nous.» Après plusieurs décennies d'ostracisation et surtout d'invisibilisation, ces gens ont enfilé un gilet jaune pour être vus. Cette demande de visibilité des catégories populaires des périphéries est la cause essentielle de la contestation populiste, ici, comme en Europe ou ailleurs.

Les "gilets jaunes", un mouvement populiste ?

Non, un mouvement populaire. Les gilets jaunes brandis en France par les classes populaires pour dire «nous existons » répondent comme en miroir au vote de la working-class en faveur du Brexit pour se rappeler au bon souvenir de la City. Qu'importe le gourdin avec lequel ils cognent sur le système, l'important pour ces perdants de la mondialisation est de faire perdre les gagnants de la globalisation. On peut s'en désoler, mais, en l'absence de politiques publiques qui les protègent, on en est arrivé là. Dès lors Trump, Salvini ou Farage apparaissent pour ce qu'ils sont. Non pas des génies de la politique mais des marionnettes qu'utilisent les classes populaires pour se rendre visibles. Si elles n'ont pas encore conscience d'appartenir à un nouveau prolétariat, elles ont intégré que le modèle économique conduisait immanquablement à leur relégation culturelle et géographique, loin des territoires où se créent l'emploi et les richesses. Cette perception n'est pas une illusion, ni le fruit d'une manipulation, mais celui d'un diagnostic rationnel, comme a pu le montrer Branko Milanovic avec sa courbe de l'éléphant. En somme, les classes populaires ont pris acte de la sécession des élites, mouvement déjà identifié par Christopher Lasch en 1994, et y ont répondu par leur autonomisation.

Dans votre approche, cette France que vous qualifiez dans vos différents essais de "France périphérique" est majoritaire. Que change la fin de cette invisibilité ?

C'est bien le fait majoritaire qui est le plus prégnant dans le mouvement des «gilets jaunes», soutenu, rappelons-le, par près de 80 % de la population lors de ses premiers actes. Qui y avait-il sur les ronds-points ? Des jeunes, des vieux, des employés du privé et de la fonction publique, des paysans. Mais, n'en déplaise à beaucoup de commentateurs du mouvement qui ont voulu voir un mouvement de « Blancs », la population des ronds-points était à l'image des sociétés occidentales, devenues plurielles. Et, si les «minorités» n'étaient pas majoritaires, elles qui vivent en moyenne moins dans la France périphérique, elles étaient bien présentes, à l'instar de la petite classe moyenne maghrébine. Simplement, elles n'étaient pas là avec leur identité en étendard, mais avec les mêmes revendications. Pourtant, tout a été mis en place pour effacer cette dimension majoritaire. Car c'est bien cela qui a engendré une réaction si brutale. Ce qui est apparu au grand jour, c'est la fin du progressisme. Quand on en est à convoquer l'inquisition, c'est que la fin est proche. Mais ils ont eu très peur. Tout le CAC 40 a défilé à l'Elysée pour demander de lâcher du lest, de proposer une augmentation du Smic. C'est dire la peur qui les a pris !

Un des arguments consistait notamment à distinguer les petits entrepreneurs, indépendants ou salariés, des pauvres et des chômeurs.

En effet, et la violence de cette délégitimation est sans précédent. Dans aucun autre mouvement social, on a pu voir des reportages se pencher sur le fait de savoir si ceux qui manifestaient disposaient ou non d'un écran plat ou d'un abonnement à Netflix. Il s'agissait de les accuser de n'être pas assez pauvres, d'expliquer que les problèmes, les vrais, étaient ailleurs. En banlieue, par exemple. Et pourtant, c'est sociologiquement inepte. Il n'y a pas de différence majeure entre un ménage pauvre et un ménage populaire. La pauvreté est omniprésente dans l'horizon de ces classes populaires, elle est un risque, elle frappe un frère ou un cousin. Mais cette stratégie d'invisibilisation du prolétariat est un classique de cette bourgeoisie qui a toujours instrumentalisé la grande pauvreté. Elle le faisait déjà au XIXe siècle. Le plus choquant est que cela a marché. A aucun moment, l'intelligentsia sidérée, des intellos au monde académique, n'a mis le holà à cette construction. Là encore, c'est sans précédent : les clercs, les intellectuels, à quelques très rares exceptions près, ont adhéré à la vision du bloc bourgeois. Avec un mépris de classe effarant, ils ont participé activement à cette grande entreprise de délégitimation.

Le bloc majoritaire que vous décrivez, est-ce le contraire de l'archipellisation avancée par Jérôme Fourquet et, avant lui, dans les années 80, de la vision de la société française par Jean-François Bizot comme un agglomérat de tribus ?

Oui. On nous rebat les oreilles avec l'atomisation, la société liquide. Depuis quarante ans, la société française est présentée comme une société morcelée et une addition de minorités. Mais que demandent les gens ? Des protections, un Etat-providence, ils affichent leur attachement au collectif, aux services publics, et leur amertume face à la privatisation des autoroutes. Voilà ce qui a sidéré la nouvelle bourgeoisie, la bourgeoisie cool des grandes villes, qui semblait découvrir la dernière tribu d'Amazonie devant son poste de télévision en direct des ronds-points. Ce sont toutes leurs représentations, celle d'un monde sans conflit de classes, sans prolétariat, celle d'une société qui se résumerait à un agglomérat de minorités et où le bien commun n'existerait plus, qui se sont effondrées d'un coup. On comprend la réaction violente, le déchaînement contre les « gilets jaunes » qui s'est ensuivi. Avec cette représentation qui s'effondre, c'est l'inefficacité de l'action politique, en ce qu'elle se résumerait à arbitrer entre les différentes composantes éparpillées et antagonistes de la société, qui s'écroule à son tour. En démocratie, ces demandes majoritaires doivent être prises en charge et traduites par des politiques publiques.

Est-ce que cela a été le cas ?

Non, pas du tout. Très vite, lors des premiers actes du mouvement, on a vu apparaître une critique qui se voulait imparable : l'absence de solutions «concrètes» ou, pire, leur incohérence. Nombre de médias s'en sont délectés, pointant le paradoxe de revendications appelant à plus de dépenses et à moins d'impôts. C'est le piège classique du «solutionnisme». Quand les classes populaires demandent une rupture, on attend d'eux un programme économique. Mais ce solutionnisme revient à reprendre la rhétorique de la technostructure libérale. Et, dès lors, se remettre dans l'espace des seuls outils qu'elle sait actionner : des arbitrages catégoriels. Plus ici et moins là. Mais ça n'a pas de sens. La question est simple : est-ce que oui ou non la priorité est donnée à la réintégration économique et culturelle des classes populaires, majoritaires en France ? C'est ce pré-requis qui dicte les politiques publiques qui doivent en découler. Et là, on peut passer à autre chose. La question du protectionnisme, par exemple, n'est pas une posture mais un moyen de répondre à la demande de protection des gens. Mais le pire, c'est qu'on n'en est même pas là. La seule façon de raisonner de la technostructure, c'est de jouer encore sur ce qui marche cahin-caha, la seule chose qu'elle sache faire : mettre le paquet sur les métropoles, Paris ou Toulouse, et attendre que cela «ruisselle». Justement ce contre quoi les «gilets jaunes» manifestent. Que les gouvernants n'entendent pas cette demande démocratique est révélateur.  PROPOS RECUEILLIS PAR EM.L. ET N.P