Georges Soria n'a pas célébré la Commune de Toulouse mais beaucoup celle de Narbonne. Pourquoi ? Car Digeon n'a pas baissé les bras dès le premier jour ? Mais quand l'armée est arrivée à Narbonne qu'a-t-il fait ? Comme à Toulouse ! Je ne crois pas qu'on puise juger d'une Commune par rapport à son aspect militaire mais bon je laisse le lecteur juge. J-P Damaggio

 

La Commune de Narbonne par Georges Soria

Si, à Toulouse, la Commune n'eut en Duportal qu'un opportuniste à la fois roublard et tourmenté, qui avait tout en main pour affronter victorieusement de Kératry — et qui n'en fit rien —, à Narbonne, la Commune compta tout au contraire avec un remarquable homme d'action.

Les mouvements de Lyon, de Saint-Étienne, du Creusot, de Limoges et de Toulouse ayant déjà échoué, la Commune de Narbonne ne pouvait cependant survivre. Elle dura en tout sept jours.

Dans cette ville ardente, où la fameuse Ligue du Midi avait fait parler d'elle pendant la guerre franco-prussienne en critiquant sévèrement le gouvernement de la Défense nationale, un républicain avancé, Digeon, fut l'âme du mouvement. Très populaire dans toute la région, où, durant la guerre franco-prusienne, il avait donné la mesure de son énergie et de ses talents d'organisateur, il s'empara le 24 mars de l'hôtel de ville et y proclama la Commune. La veille, à Carcassonne, il avait tenté de convaincre, sans succès, son collègue Marcou, maire de la vieille cité, avocat comme lui et d'idées avancées, de soulever la population contre Versailles.

Rentré à Narbonne, Digeon, profitant de l'absence du maire, passa aux actes. Il envahit l'hôtel de ville avec deux cents hommes.

Dans la soirée du 24, il soumit à une sorte de référendum populaire (auquel la foule convoquée sur la place de l'Hôtel de-Ville devait répondre par oui ou par non) une liste de Narbonnais devant constituer le conseil de la Commune. Un jardinier du nom de Mimouzy fut nommé président.

Aussitôt le tocsin commença à sonner à toute volée. Il ne s'arrêta qu'à l'aube. Lorsque, à onze heures du matin, une compagnie du 52e régiment fut envoyée à l'assaut de l'hôtel de ville, une foule considérable composée de gardes nationaux et de civils, parmi lesquels beaucoup de femmes du peuple, accueillit les lignards aux cris de : « Vive la Commune ! »

Reprenant à leur tour les vivats à l'adresse du mouvement parisien, les lignards levèrent la crosse en l'air.

L'adjoint au maire de Narbonne, qui avait tenté de regrouper à l'Arsenal les gardes nationaux hostiles à la Commune fut gardé comme otage ainsi qu'un capitaine et un lieutenant.

La mairie occupée, Digeon se rendit vers la préfecture avec un bataillon de gardes nationaux à la tête duquel il se plaça ainsi que ses otages. Les gardes nationaux de l'ordre qui s'y étaient barricadés hésitèrent à ouvrir le feu. La préfecture fut bientôt aux mains des partisans de la Commune. A son tour l'Arsenal changea de main sans un coup de feu.

En quelques heures, grâce à son énergie Digeon put ainsi contrôler toute la ville. Contrairement à d'autres dirigeants communalistes, il comprit d'emblée que les communes provinciales s'effondreraient une à une si elles n'établissaient pas rapidement entre elles des liens, si elles ne sortaient pas en un mot de leur isolement.

Aussitôt, il dépêcha des émissaires à Perpignan, Béziers, pour tenter de consolider sa propre victoire.

Les représentants du gouvernement de Versailles ne restaient pas, quant à eux inactifs.

Dès le 26, le sous-préfet s'était rendu secrètement à Montpellier pour obtenir des troupes fraîches.

Digeon, qui avait pris le titre de commandant des forces républicaines de l'arrondissement de Narbonne, ne l'ignorait pas. Il fit barricader les abords de l'hôtel de ville, garnit la mairie de meurtrières et de postes de tir.

La situation allait tout de suite devenir critique, des renforts importants de troupes fidèles à Versailles étant arrivés de Montpellier, Toulouse et Perpignan et les insurrections de Lyon, de Toulouse, de Saint-Étienne, du Creusot, de Limoges ayant échoué.

Les autorités préfectorales, sachant que Digeon était disposé à se battre, eurent recours pour l'en dissuader à son ami Marcou, maire de Carcassonne, dont les convictions républicaines n'allaient cependant pas jusqu'au goût du martyre. Celui-ci entra dans leur jeu.

Le 30, Marcou offrit à Digeon un délai de vingt-quatre heures pour passer la frontière, et aux Fédérés, au nom des autorités civiles et militaires, la reddition sans représailles d'aucune sorte.

Digeon réunit aussitôt le conseil de la Commune et fit état de cette proposition. Elle fut repoussée à l'unanimité.

Marcou transmit à son tour ce non-recevoir.

Le lendemain 31 mars, le général Zentz débarque à Narbonne, venant Toulouse. Il dépêche des Turcos vers la barricade de la rue du Pont. Les Fédérés croyant que la fraternisation du 25 se renouvellera, quittent leurs parapets et s'avancent en criant : « Vive la Commune ! Ne tirez pas ! » Une salve fauche les imprudents : on ramasse deux morts, trois blessés.

Vers la fin de l'après-midi, Zentz menace Digeon de bombarder la mairie à coups de canon s'il ne se rend pas.

A quoi celui-ci réplique par ce message :

« J'ai le droit de répondre à une menace sauvage d'une façon analogue. Je vous préviens que, si vous bombardez la ville, je ferai fusiller les trois personnes que j'ai en mon pouvoir. »

Le général fait alors entrer en scène le procureur général, lequel envoie à l’hôtel de ville deux parlementaires qui renouvellent les propositions faites la veille d'« amnistie pleine et entière » à ceux qui déposeraient les armes et assortit celle-ci d'une menace : le massacre de tous les occupants de la mairie si les trois otages sont exécutés.

Digeon, ne prenant aucune décision, soumet ces conditions aux Fédérés, laissant à chacun le droit de décider comme il l'entend. La discussion s'ouvre.

Tandis qu'elle se déroule, le procureur s'avance sur la place, fait rouler les tambours et, s'adressant aux Fédérés, leur promet «l'indulgence».

Digeon, qui connaît le sens des mots, voit le piège. Hier et à l'instant, il était question d'amnistie, maintenant seulement d'indulgence. Il proteste. Mais il n'a plus déjà ses hommes en main.

Démoralisés par ces négociations menées dans une atmosphère survoltée, de nombreux Fédérés flanchent et, remettant les otages au procureur, se rendent.

Digeon s'enferme dans le cabinet du maire, prêt à vendre chèrement sa vie. De nombreux civils accourent, enfoncent les portes du cabinet et entraînent cet homme d'action et d'honneur dans une cachette en ville. Quand les Turcos finissent par entrer dans la mairie, l'édifice est vide.

Comme partout ailleurs, les promesses faites par les autorités ne seront pas tenues. Parmi ceux qui s'étaient rendus, les arrestations seront nombreuses les jours suivants.

Quelque temps après, trente-deux accusés comparaîtront devant la cour d'assises de l'Aveyron. Ces « 32 » appartenaient aux diverses couches de la société narbonnaise. Origine sociale : huit ouvriers, neuf cultivateurs, deux négociants, six artisans, quatre membres de professions libérales, trois sans profession.

Quant à Digeon, après s'être caché deux jours chez un ami, il écrivit crânement au procureur de la République pour lui faire savoir qu'il refusait de gagner la frontière, de prendre la fuite. On le jettera en prison mais il sera acquitté.

La Commune de Narbonne ne formula, durant son existence éphémère, aucune revendication sociale marquante ou avancée. Elle se borna à demander la réorganisation de la Garde nationale, son armement et un consensus populaire.

Il y avait loin de cette triple revendication à celles des Fédérés parisiens, partis, eux, selon la célèbre formule de Marx, « à l'assaut du ciel ».