cassou LF

Ma question était la suivante : quand le PCF a-t-il pris en considération la question occitane ? Dans le journal culturel de ce parti il apparaît pour la première fois à la fin 1945 grâce à Jean Cassou qui a encore les honneur de ce journal. Devenu président de l'Institut d'Estudies Occitans cette place qst donc natufrelle. Mais par quel angle d'entrée ? Montségur comme on peut le vérifier. Par la suite l'actualité de l'I.E.O. sera présente et nous verrons pour quelles raisons. J-P Damaggio

Les Lettres françaises : 14 décembre 1945, Montségur

LES Pyrénées ariégeoises n'ont pas été mises en valeur par le tourisme : c'est dire que leur beauté a gardé sa sauvagerie et que l'on s'y sent directement en contact avec l'esprit qui y souffle. Un jour peut-être visitera-t-on en caravane les châteaux cathares comme on visite les burgs rhénans ou les châteaux de Bavière : ce sera peut-être utile à la connaisse et à la diffusion de tout un admirable secteur de ces antiquités françaises, mais le voyageur n'éprouvera plus cet émoi singulier qui le saisit aujourd'hui dans les solitudes de ces villages farouchement haut perchés, de ces ruines inviolées, de tout ce paysage grandiose et par où se déroula une des plus étranges tragédies de ses origines.

Les murailles de Montségur couronnent un chef rocheux posé sur une majestueuse montagne. Là s'acheva la tragédie comme en un mystère dont se ressentent encore les vibrations. La bataille de Muret avait eu lieu en 1213, qui avait décidé du triomphe du Nord sur le Midi et de la destination de la nation nouvelle et de sa langue. L'Inquisition poursuivit l'œuvre des croisés. Mais les restes de l'hérésie, ses derniers prêtres, les ultimes barons de sa défense s'étaient réunis dans l'inaccessible forteresse, autour d'Esclarmonde. Le siège dura près d'un an. Une trahison, sans doute, vint à bout des assiégés, et l'escalade d'un versant où l'ennemi n'était point attendu.

Puis ce fut l'holocauste de deux cents martyrs, brûlés vifs, au lieu qui s'appelle toujours le Camp dei Cremats. A toutes les énigmes que pose ce dernier combat, à tout ce qui sollicite l'imagination dans l'agonie de ces chevaliers, derniers tenants d'une civilisation que l'on pressent splendide, et de ce siège de Parfaits, héritiers de croyances issues des profondeurs orientales, s'ajoutent mille songes et mille hypothèses. Un curieux esprit ne s'est pas fait faute de se multiplier ; cet Otto Rahn, qui parcourut les grottes de ces contrées sacrées, conversa avec leurs bergers et mourut sous la hache d'Hitler. En romantique allemand qu’il était, il ne manqua point de rattacher tous les fils de l’histoire et de la légende à d'autres écheveaux non moins embrouillés, les entre-croisa, suscita les suggestions les plus fascinantes. Et Montségur s'identifierait avec Montsalvat, le château de Parsifal et des chevaliers du Graal. Le Graal, ne le reconnaîtrait-on point dans les peintures de ces grottes où les derniers survivants du catharisme cherchèrent refuge et où les gens de Simon de Montfort les enfumèrent ? Une de ces peintures est en tout cas bien curieuse, que l'on m'a fait voir dans une grotte de la région d'Ussat, sur une falaise que dominent les ruines du château de Montréal. Elle est marquée de gouttes de sang et porte le glaive et, peut-être, la couronne d'épines, — si ce n'est le vase sacré.

TOUS ces souvenirs et ces mystères résonnent encore dans les cœurs d'une jeunesse occitane, passionnément attachée à un passé fabuleux. Archéologues, érudits, poètes, bien des Français de Languedoc revendiquent fièrement leur appartenance à une civilisation pleine d'obscurs prestiges, qui flamba et s'abolit, de quoi une coupure de tant de siècles nous sépare irrémédiablement, mais qui fut la première civilisation française, la civilisation des troubadours, — les troubadours, c'est-à-dire les inventeurs de la poésie courtoise, sinon de la poésie tout court, les inventeurs de l'amour courtois, c'est-à-dire de l'amour tout court, les maîtres de Dante et de Pétrarque. Eux seuls suffisent en tout cas à garantir l'importance de cet empire englouti.

Il fut grand, on n'en saurait douter, malgré l'incertitude où nous tâtonnons quant à telles de ses formes et de ses règles. Et il renferme le secret de maintes de nos origines ; il est à notre source et à notre principe. Nous pouvons errer à travers les ruines de son labyrinthe ; parmi des rumeurs confuses, une chanson, au moins, s'y fait entendre clairement, même en dépit de l'esthétique hermétique qui la défend, ces lois du trobar clus, par quoi s'affirme déjà la nécessité du secret inséparable de tout art poétique. Pour hautaine, rituelle, strictement codifiée que soit cette chanson, elle touche le cœur et prononce des paroles humaines : elle est la première, et elle est éternelle.

Les grottes et les escarpements où se réfugièrent les persécutés d'autrefois ont servi aujourd'hui aux réfractaires et aux maquisards. C'est pour l'unité et l'indépendance françaises que se réveille désormais la vieille fierté d'oc, si chaude et si chatouilleuse. Mais c'est bien la même fierté et qui demeure jalousement fidèle à un très obscur et très lointain souvenir. C'est de ces sentiments profonds, c'est de ces recherches, de ces quêtes et de ces revendications locales qu'est faite la richesse du tempérament national et qu'est faite la structure indissoluble de notre pays. Ces sentiments, il faut les cultiver avec soin et franchise : c'est à eux que fait appel la grande fête de la Fédération que nous voulons célébrer en permanence.