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Vie de La Brochure
23 juin 2024

1990, Italie, fascisme

1990, Italie, fascisme

Cet article est un peu long et si ancien... A une époque où je suivais l'actualité italienne en notant que les ancêtres du fascisme du MSI étaient doublés par l'extrême-droite nouvelle celle des Ligues dont Salvini est aujourd'hui l'héritier. Personne n'imaginait alors qu'avec Berlusconi cette extrême-droite nouvelle allait quatre ans après accéder au pouvoir ! Il s'inscrivait dans une réflexion sur le cas Le Pen. La revue M, Mensuel Marxisme Mouvement à laquelle je participais a d'abord perdu le M de mensuel, puis le M de Marxisme pour devenir simplement Mouvements. En conclusion je notais : "Le Pen peut finir par gagner" si la gauche reste myope face aux nouvelles réalités. Je veux juste témoigner sur quarante ans de lutte contre le FN. JPD 

Août 1990 dans la revue M. D'Almirante à Bossi en 1990

Trois témoins littéraires sur la montée du fascisme en Italie.

Pirandello, né en 1867 en Sicile, est de la première génération, témoin du fascisme. Le 3 décembre 1931, en plein sanctuaire fasciste, il en appelle à la mort de la rhétorique au cours d’un discours en l’honneur de Verga. Face au «style des mots», il préfère «le style des choses». Verga contre D'Annunzio qui déjà en 1900 hantait les cabarets parisiens en s'accompagnant de nos futurs héros du fascisme national. Pirandello le dit clairement : «On revient à Giovanni Verga... le plus "antilittéraire" des écrivains.» Façon de dire qu'on va oublier D'Annunzio. Et pourtant, Pirandello qui travailla pour «atteindre au secret plus profond de l’humour» de Cervantès à partir de son Don Quichotte, qui va avoir le prix Nobel en 1934, est depuis 1925 «un compagnon de route» de Mussolini ![1]

Borgese, d'une autre génération (Sicilien né en 1882) avait dû, en 1931, s'exiler aux USA où il écrira un livre décisif : Goliath ou la montée du fascisme (adroitement republié dès 1986 par les Editions Desjonquières dans la traduction partielle d'Etiemble)[2]. Il écrit dans la préface :

«Nulle comparaison n’est possible entre la signification du fascisme et celle du communisme, qu'on aime ou qu'on abhorre celui-ci. Le communisme progresse en effet dans la direction que donnèrent à l’esprit humain les idées du XIXème siècle et celles des siècles antérieurs ; c'est un développement des révolutions anglaise, américaine et française. Le fascisme, lui, est une nouveauté : c'est simple justice que de reconnaitre à Mussolini le droit à cette vantardise. A l’en croire, le fascisme serait, et jusqu'à nouvel ordre, la marque distinctive du XXème siècle, ou, pour le citer, une civilisation nouvelle. »

Plus loin, Borgese caractérisera le fascisme par ce mot : une involution. Pourtant, Borgese était non-marxiste !

Primo Levi, d'une autre génération (né à Turin en 1919) était, en janvier 1941, dans un autre état d'esprit. Il écrit dans le Système Périodique[3] :

 «Ni en nous, ni dans notre génération, que nous fussions "aryens" ou "juifs", l’idée qu'on devait et pouvait résister au fascisme n’avait encore fait son chemin. Notre résistance d’alors était passive, elle se limitait au refus, à l’isolement, à la volonté de ne pas se laisser contaminer. Le grain de la lutte active n’avait pas survécu jusqu'à nous. Il avait été étouffé quelques années plus tôt avec l’ultime coup de faux qui avait relégué en prison, en déportation, en exil ou au silence les derniers acteurs et témoins turinois : Einaudi, Ginzburg, Monti, Vittorio Foà, Zini, Carlo Levi. Ces noms ne nous disaient rien, nous ne savions presque rien d’eux, le fascisme, autour de nous, n’avait pas d’antagonistes. Il fallait recommencer à partir de rien, "inventer" un antifascisme à nous, le créer à partir du germe, des racines, de nos racines.»

Pourtant, Levi était un juif antifasciste de la première heure!

Ces trois témoignages pour tenter de prouver, à l’encontre de ceux qui ne connaissent que 1933, l’Allemagne et Hitler, qu'il faut regarder vers l’Italie pour réfléchir à l’extrême-droite. Aussi qu'observons aujourd'hui ?

 

Elections italiennes en 1989-1990

Après les dernières élections, parlant du MSI, à qui notre FN a pris le symbole de la flamme, Le Corriere della Sera titrait :

« L'anticommunisme ne paye plus ».

En effet, comme le montre les résultats, le MSI a été avec le PCI, les Verts, et l’extrême-gauche, le perdant des élections administratives de mai dernier. Pourquoi et comment ? La mort du chef, Giorgio Almirante ? Les dernières évolutions moins droitières du secrétaire général actuel Pino Rauti ? Une situation italienne moins tendue par les problèmes de l’immigration ? Les dirigeants du MSI s’accordent à dire : dans le Nord, leurs voix sont allées vers Les Ligues et au Sud, elles ont rejoint les abstentionnistes. Mais qui sont Les Ligues ?

Il est jeune, il est beau, il présente bien et s'appelle Umberto Bossi. Il est le leader de la Ligue Lombarde, le mouvement qui vient d'être l’incontestable vainqueur des dernières élections, associé à d’autres ligues régionales. Que veut ce mouvement ? Schématiquement : plus d'autonomie pour les régions chics (donc d’abord Milan, la ville de Berlusconi et Craxi) qui ne doivent plus payer pour aider les «incapables» du Sud. Quel électorat ? Bien sûr, avant tout, des gens du Nord (jusqu'à 20% à Milan et 5% au niveau national), mais un électorat disparate. Les analystes déclarent :

«des ouvriers, des membres des professions libérales, des étudiants, des employés, des petits entrepreneurs, des gens qui ont toujours rejeté la politique comme d'autres qui furent membres de partis traditionnels. Ils se définissent comme démocrates-chrétiens rebelles, communistes repentis etc.».

Apres les élections du mois de mai, les Italiens durent revenir aux urnes en juin 1990 pour le référendum sur les pesticides et la chasse. Ce référendum va amplifier les résultats des élections administratives par un phénomène nouveau en Italie. Les partisans du Non au rejet des pesticides et à la limitation plus ou moins importante du droit de chasse, vont l’emporter grâce à l’abstention. Et Norberto Bobbio dans un éditorial de La Stampa va expliquer que l’abstentionnisme des électeurs n’est que la marque de l’abstentionnisme de la direction de la classe politique. Pour comprendre, il faut savoir que le résultat du référendum d'initiative populaire lancé par les Verts ne pouvait être validé, à cause d’une loi nouvelle, que si plus de 50% des électeurs se déplaçaient. Plutôt que d'appeler à voter Non, les adversaires du référendum ont poussé à l’abstention, renforçant ainsi les phénomènes qui discréditent la classe politique qu'ils représentent ! Et ils ont gagné ! L'abstentionnisme de la classe politique dénoncé par Bobbio, c’est le refus de décider en dehors des consensus. «Les Lombards» ne pouvaient que se réjouir, et de la défaite des Verts, et de la façon dont cette défaite a été acquise.

Conclusion

La montée de l'extrême-droite me parait être aujourd'hui l’indicateur majeur d’un mal politique, celui de notre système démocratique. Il est par là-même l’indicateur d’un mal social, d’une crise économique (en Italie aussi les problèmes de l’immigration apparaissent) mais gare aux simplismes. Si l’extrême-droite a une histoire, il serait triste de la réduire à un groupe de revanchards. Si elle pousse sur les lieux de misère, il serait grave, une fois de plus, de la réduire à un mécanisme (la misère et le désespoir jettent le citoyen dans les bras du chef), mécanisme que Marx lui-même a montré, dans un autre contexte il est vrai, pour expliquer Juin 1848. En ces quelques lignes, je n’ai donné que quelques informations sans suggérer de perspectives pour combattre le fascisme. Peut-être en suis-je à l’état de Primo Levi en 1941 ? Un des axes que pourtant je pense juste de mettre en avant est la lutte par l’humour.

J’ai envie de renvoyer au point de départ de mon article et donc à Pirandello. Le Pen manie la rhétorique comme le lui a appris D'Annunzio (par l’intermédiaire de ses conseillers, j'en conviens). Il est le champion du «bon» mot. Et aux bons mots, les bons remèdes. Pour disqualifier la droite, il lance que leur union pour la France est une union pour la frime. Aussitôt les télés, les journaux sautent sur l’expression. Si Le Pen passe bien à L'Heure de Vérité, c'est que l’émission passe bien pour les « vérités » de Le Pen. Ce n’est pas Le Pen qu'il faut interdire de télé, mais des émissions qui, par leur essence, servent la rhétorique de Le Pen.

Je crois que nous ne remercierons jamais assez Le Pen pour les efforts d’intelligence auxquels il nous pousse. Efforts d’analyse des médias, de la démocratie, de l’identité et que sais-je encore ! Dans le cadre de tels efforts, «ce que vaut une ombre, l'humoriste le sait bien». Mais à ce jeu, il est vrai, Le Pen peut finir par gagner. Comme le disait un Italien après la défaite de son équipe en demi-finale du Mondial : ce n’est pas l’Argentine qui a gagné, mais l'Italie qui a perdu ! J-P Damaggio

 

[1] Pirandello, Ecrits sur le théâtre et sur la littérature, Folio

[2] A. Borgese, Goliath où la montée du fascisme, Ed. Desjonquieres.

[3] Primo Levi, le Système Périodique, Albin Michel

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