Castan, Olympe entretien en 1993
Oui je suis dans cette revue toulousaine réalisée par des communistes en rupture de parti dont je me suis étonné de la place élogieuse qu'ils firent à Roger Garaudy... mais c'est un autre débat. JPD
Nouveaux repères N° 4 octobre 1993
FEMME, MILITANTE... ECRIVAIN UN REGARD NEUF SUR L'OEUVRE D'OLYMPE DE GOUGES
Née à Montauban en 1748, Olympe de Gouges est passée à la postérité en écrivant en 1791 la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, texte qui fait d’elle la grande figure du féminisme révolutionnaire. Mais la nature exacte de son engagement et surtout de son œuvre littéraire demeurait très méconnue. La publication des Oeuvres complètes d’OIympe de Gouges, dont le premier tome vient de sortir des presses, va enfin permettre -après deux siècles d’oubli et de calomnies - de mesurer l’étendue du talent de cette femme au destin hors du commun, qui périt sur l’échafaud en 1793. Didier Foucault a rencontré Félix-Marcel Castan, écrivain, directeur du Festival de Montauban, militant de la décentralisation culturelle, qui est l’initiateur de cette entreprise éditoriale.
Pouvez-vous présenter, en quelques mots, par quel itinéraire personnel Olympe de Gouges est devenue une femme politique de premier plan pendant la Révolution?
Félix-Marcel Castan: La présence d’OIympe de Gouges dans le tourbillon révolutionnaire n’est pas négligeable. Mais si la misogynie ambiante n’avait pas été aussi puissante, elle serait apparue comme beaucoup plus considérable. Olympe d’ailleurs intervient de manière assez solitaire, n’étant pas la femme d’un parti, d’un club, et se voulant la représentante un peu hautaine, quoique très naturelle dans la vie quotidienne, de la conscience nationale. Elle a d’emblée adhéré à l’idée de profondes réformes et à la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Elle formulait ardemment des projets de réforme concrète, mais elle n’intervient pas tout de suite dans la marche politique de la Révolution, se cantonnant dans un rôle d’écrivain et de penseur. Elle se rallia à la cause de la République et donc de l’action révolutionnaire elle-même après la trahison du Roi et dans l’exaltation des victoires militaires (Valmy, Jemmapes).
Vous dites la grande figure du féminisme révolutionnaire. Plus nettement, je dirais la fondatrice de la pensée féministe, conçue dans son ampleur et dans toutes ses conséquences. Ce qui distingue Olympe parmi les femmes qui se sont révélées dans le combat révolutionnaire, c’est qu’elle n’est pas née des pavés de la Révolution. Elle est une intellectuelle, une tête pensante. Avant 89 elle avait déjà publié trois gros volumes d’une œuvre littéraire variée. Ses idées fondamentales étaient en place, et sans doute est-ce pour cette raison qu’elle sut donner au militantisme féminin sa généralité, le doter de sa philosophie.
Pour rester sur le terrain politique, l’attitude d’OIympe pendant la Révolution semble marquée par une contradiction. A la radicalité de certaines positions - dans son combat contre l’exclusion des femmes, contre l’esclavage - s’oppose la recherche constante de compromis modérés avec la Cour, le Duc d’Orléans, les Girondins, contre les Jacobins et surtout Robespierre. Comment expliquer cette contradiction ?
F-M. c. Faut-il dire, à proprement parler, contradiction ? Du point de vue de l’action révolutionnaire et de la stratégie collective, oui, sans doute. Mais ce point de vue n’était pas le sien. Elle réprouvait la violence et rien ne prouve que la violence soit consubstantielle aux révolutions. Elle croyait à la puissance de la parole et de la conviction. A l’efficacité de la loi. C’est là qu’elle mettait son courage, une force morale irréductible, qui reste un enseignement. Elle combattait pour ses idées, mais avec l’arme pure des idées. Idéalisme évidemment, moins cependant qu’on ne pourrait croire. Elle n’a jamais transigé sur l’idée qu’elle se faisait de l’humanité, une idée pleine et entière : à coup sûr la plus riche qui soit et la plus moderne. C’est en son nom qu’elle protestait, ulcérée, physiquement incapable d’accepter que des êtres humains puissent être exclus en raison de leur couleur ou de leur naissance. L’humanité est une et indivisible. Il y a violence inconcevable à porter atteinte à son intégrité. C’était aussi l’idée de Condorcet. Mais Olympe dépasse Condorcet par sa conception dialectique du destin même de l’humanité : rendre les femmes à leur rang d’égales des hommes, sur toute la ligne, à tous les postes de la société, ce n’est pas seulement acte de justice. C’est engager l’humanité entière sur la voie d’une autre morale, qui n’est point donnée comme une norme a priori, mais qui se crée chaque jour par la collaboration aléatoire des hommes et des femmes, ces deux pôles de conscience irréductibles l’un à l’autre. Et dans cette voie, c’est appeler tous les êtres à contribuer à la mobilité infinie de la conscience humaine. Olympe est une moraliste. Ses affinités électives la rapprochent des Girondins, non des Jacobins, pour des raisons probablement plus morales que politiques. Amie de Vergniaud de longue date, elle comprend mal Robespierre ou Marat. Ce fut la cause principale de sa mort. Qu’on pense à ce qu’aurait pu être le sentiment de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu, devant la Terreur. Qu’aurait pensé Saint-Just de la conspiration de Babeuf ? Olympe s’arrête à mi-chemin, c’est à la fois sa limite et sa grandeur.
Sans négliger les écrits politiques d’Olympe de Gouges, le grand mérite de l’édition des Oeuvres que vous dirigez est de révéler un écrivain, et même, si je ne trahis pas votre sentiment, un grand écrivain. Pouvez- vous justifier ce jugement et nous dire pourquoi, depuis deux siècles, personne n’a reconnu un tel talent ?
F-M. C. Un grand écrivain en effet. Mon jugement s’est formé peu à peu, lentement. Durant quatre ans et plus. J’ai mené parallèlement l’étude intrinsèque de l’œuvre et une étude d’ensemble sur sa place dans sa génération et aussi dans la chronologie du théâtre du XVIIIe siècle. Il faut prendre en compte la diversité de son théâtre, justifiée par la diversité des sujets. Mais aussi le haut niveau de sa thématique et sa cohérence. Un sens inné du dialogue et de la construction scénique. La présence intense de ses personnages, tous indispensables dans l’organisation d’ensemble. Sa langue est largement en rupture avec le beau style élaboré par la tradition et appelle la liberté et l’authenticité contemporaine. Elle annonce Musset et Brecht. Surtout elle a, pour la première fois, conçu des pièces sans intrigue, à la manière des auteurs d’aujourd’hui, chose impensable à son époque. La misogynie aidant, personne n’allait vérifier et ne lisait ses œuvres. Ceux qui les lisaient n’y cherchaient, en historiens, que des renseignements et des documents. On ne les envisageait pas en tant qu’œuvres d’art. Personne n’aime les réhabilitations, pas plus les universitaires que les simples lecteurs. Elles dérangent les idées reçues et forcent à réviser difficilement les schémas historiques, on les juge toujours scandaleuses, alors que le scandale est dans le refus, la cécité devant la vérité, et ici la vérité est révélation d’une grande pensée libératrice d’un témoin, d’une figure emblématique à la charnière de deux périodes de civilisation. Le cas d’Olympe est extrême. Mais d’autres personnalités importantes restent invisibles, qui ne seront rendues à la lumière que par l’effort des décentralisateurs. Le centralisme, obsédé d’exclusion, rabote tout ce qui dépasse, y compris dans la tradition nationale majoritaire.
Le premier tome -le seul paru actuellement- concerne le théâtre, théâtre de tradition baroquisante, selon votre expression. Qu’entendez-vous par là?
F-M. C • Plusieurs aspects :
a. Absence de linéarité classique dans le déroulement du jeu, et principe de contradiction entre des personnages occupant des espaces différents.
b. On n’est pas plongé, dès le lever du rideau, au centre d’une crise qui se dénouera au cours des actes, mais au contraire on voit se construire peu à peu dans le temps et de manière hasardeuse les données d’une interrogation qui n’est pleinement perçue qu’à la fin.
c. Chaque œuvre constitue une intervention dans la conscience publique et non un simple reflet de vérités éternelles.
On relèverait certaines affinités avec la comedia espagnole du siècle d’Or. Non filiation effective, mais convergences relatives, dans les finalités éthiques et les formes esthétiques, avec Lope de Vega surtout.
Cette œuvre théâtrale a-t-elle conservé pour un spectateur du XXe siècle un intérêt comparable à celui qu’elle suscitait parmi les contemporains d’Olympe ?
F-M. C. Son intérêt actuel semble devoir être plus grand. Il serait moins facile de l’écarter d’un revers de main. Pourvu évidemment qu’elle soit lue et jouée ! Le Festival de Montauban a décidé de tenir le pari. Silvia Monfort y croyait, mais elle a disparu avant la réalisation, Francine Bergé, avec sa grande conviction, reprendra le flambeau, si tout va bien, en 1994. Le ton est plus direct que celui de Marivaux ou Beaumarchais. Pas de stéréotypes. Les thèmes, quoique datés, sont toujours actuels.
Les second et troisième volumes présenteront l’œuvre romanesque. Les romans sont-ils aussi importants que le théâtre d’Olympe de Gouges ? Vous les rangez dans la tradition c lassie isante. Y a-t-il une telle hétérogénéité dans cette œuvre pour que vous en distinguiez si nettement les composantes ?
F-M. C. Il est certain que les trois contes philosophiques du second volume apporteront un nouvel éclairage. Le calme méditatif après la tempête des actions contrastées. Ils élargissent les horizons de l’auteur à des considérations générales et confirment la claire conception théorique qui soutient l’œuvre entière. Hétérogénéité, non sur le plan des idées, mais changement de ton dans la manière de les transmettre et sans doute de les systématiser. Ils se réfèrent aux grands débats qui se sont poursuivis pendant deux siècles en Europe sur la loi naturelle. Ils formulent des conclusions qui ouvrent un nouveau champ de pensée. Le nôtre. C’est au quatrième volume qu’on verra apparaître un autre ton, polémique, passionné, dénonciateur, romantique : l’engagement du moi dans l’aventure politique... Ces trois styles, ces trois tons, ces trois visages ne sont pas signe de désordre, mais de grandeur. Une aptitude à assumer des responsabilités complémentaires. L’unité dans la pensée. Dans le rêve d’une humanité réconciliée, en paix avec elle-même.
(Interview réalisée par Didier FOUCAULT).
Olympe de GOUGES, Œuvres complètes, tome I, Théâtre, Editions Cocagne, B.P. 814, 82 208, Montauban CEDEX. Prix: 250 F.