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Vie de La Brochure
23 juillet 2024

Francesca Solleville à Toulouse en 1994

Francesca Solleville à Toulouse en 1994

Avant de tout jeter encore un article de sauvé. JPD

Nouveaux repères avril 1994 n° 6

CHANTER LA VIE AL DENTE

De passage à Toulouse où elle animait avec Michel Précastelli, son ami pianiste (1), un stage de chant, Francesca Solleville a répondu à nos questions. Le 15 mars, parait, chez EPM, son nouvel album Al dente. Si l'on reconnaît la signature ferratienne d’une musique, tous les textes ont été écrits par Allain Leprest, poète des villes en chanson. On se souvient de la voix de Francesca prodiguant Mac Orlan, Nazim Hikmet, Hugo , Eluard ou Guillevic.

Interprète de notre temps, elle ne manque pas de propos délibérés sur un vieux monde qui craque, laissant ses habitants sans point d’orgue, avec leurs rêves et leurs luttes inabouties.

Et si le chant était la production humaine la plus utile pour penser demain ?

Le chanteur Allain Leprest est l’auteur de toutes les chansons d’Al dente. S’il a déjà écrit, notamment pour Juliette Gréco ou Romain Didier, c’est la première fois qu’il conçoit un album pour un autre artiste...

Francesca Solleville : Je le connais depuis trois ou quatre ans. Si j’aime beaucoup ce qu’il fait, j’appartiens à une génération plus ancienne. Je ne saute pas particulièrement sur le dos des gens pour les pousser à travailler avec moi. Autrefois, je l’ai fait avec Guillevic ou des auteurs comme Henri Gougaud ou Maurice Fanon qui font partie de ma génération. Bien sûr, Allain ne me semblait pas inaccessible mais il a déjà sa carrière.

En fait, c’est lui qui m’a proposé, un été, alors que nous déjeunions ensemble à Antraigues, de m’écrire des textes. Le projet s’est concrétisé grâce à Gérard Pierron qui a signé la plupart des musiques de l’album. Gérard a pris Allain sous son aile pour le canaliser. C’était au mois de juin dernier. Ça s’est fait comme ça. Mais dix jours avant l’enregistrement, je n’avais pas toutes les chansons...

Ton album s’inscrit au carrefour de deux cultures, de deux pays : l’Italie et la France. Peut-on dire que tu nous délivres ainsi ta double identité de citoyenne et de chanteuse ?

F.S. J’ai perdu ma mère l’année dernière. A certains moments, on se rend compte qu’on a des racines un peu partout. C’est vrai, j’ai de fortes racines italiennes. J’avais donc envie de faire quelque chose qui relie...On peut être aussi italien que français. C’est pour ça que les questions de nationalité me paraissent un peu fausses.

Combattants sur les ports

Comme ces italiens

Qui cherchaient pour trésor

Une main dans la main (Al dente)

 Dans la chanson - titre de l’album, tu évoques le voyage d’un émigrant - très particulier- Luigi Campolonghi, qui n’aimait guère les nouilles fascistes. Luigi Campolonghi était aussi ton grand-père.

F.S. C’était le fils d’un petit épicier de Toscane. Bon élève, il était boursier dans un collège. Et à l’âge de seize ans, il a découvert le socialisme. C’était en 1895-1896. Il a commencé à militer dans son école. Il s’est fait vite mettre à la porte...

Puis, il y a eu une grande répression du roi qui a essayé de jeter en prison tous les socialistes. A dix-sept / dix-huit ans, pas plus, il a été poursuivi par la police. Il a dû filer en vitesse, traverser la frontière du côté de Gênes. Il s’est retrouvé à Marseille où il a commencé à rassembler les Italiens dockers pour faire la grève avec les Français. Résultat: il a été expulsé.

En Italie, les choses avaient bougé. Il a donc pu y revenir pour participer au congrès socialiste en 1900. C’est là qu’il a rencontré sa future femme, fille d’un grand révolutionnaire italien. Après, ils ont milité ensemble. Il est devenu journaliste - correspondant à Paris pour un quotidien italien. Mais quand les fascistes sont parvenus au pouvoir, il a donné sa démission. Il a, alors, présenté des conférences pour la Ligue des droits de l’Homme, payées de clopinettes. Il y a des gens, comme eux, désintéressés. Pour ma part, je suis moins désintéressée qu’eux (rires).

Une chanson de l’album s’appelle T’as mal où, camarade ? Permets-moi de te retourner la question ?

F.S. Militer aujourd’hui, c’est d’une difficulté terrible après tant d’erreurs, de fautes ou de faiblesses à gauche. Je me sens désabusée. Peut-être parce que je n’ai plus 30 ou 40 ans. On est embarqués dans une société où, seul, l’argent compte. Avec le SMIC-Jeunes, on se paie notre tête. C’est insupportable La riposte doit être au niveau de ce qui s’est fait pour l’école laïque.

Le problème, c’est qu’il y a, à gauche, des tas de militantismes. Et je ne vois pas de mouvements satisfaisants. S’ils existent, ils n’ont pas les moyens de se faire connaître. Maintenant, il n’y a plus que les images qui fonctionnent, la télé. Il n’y a que comme ça que l’on choisit les gens. Oui, je suis un peu déçue.

Drôle de mois, Drôle de jour

Noyées les barricades

Le siècle était trop court

T’as mal où Camarade

(T’as mal où Camarade?)

Pour enregistrer l’album Al dente, tu as dû t’auto-produire. Quel constat fais-tu sur l’évolution de ton métier de chanteuse?

F. S. Si je n’avais pas eu les  chansons de Leprest que j’ai vraiment en vie de faire connaître et de chanter, je de viendrais prof pour des comédiens ou je reviendrais au Théâtre (2). Aujourd’hui, notre métier est devenu compliqué puisqu’il nous faut devenir gestionnaires. Il faut aller chercher l’argent.

J’ai donc créé une association pour me “produire”. C’est une affaire bien tenue. Le trésorier en est Ernest Pignon - Ernest (3). Mon mari, qui est artiste-peintre (4), officie comme président. C’est moi qui, en fait, m’occupe de tout. J’ai trouvé juste ce qu’il me fallait : cent cinquante mille francs ! Ce qui n’est pas beaucoup pour un disque.

Par conséquent, devenir gestionnaire-producteur, ça te prend 80% de ton temps. Il reste 20% à l’artistique. L’artistique doit être fort pour que tu tiennes le coup. Et là, j’ai trouvé un distributeur (EPM) dont je suis très contente. Il va même ressortir mes vieux disques. Donc, ça va. J’aurais pu être dans l'incapacité de payer l’URSS AF des musiciens parce que je n’ai pas touché toutes les subventions promises.

Les artistes de mon époque, nous n’étions pas faits pour ça. Quand nous allions dans un studio, des gens payaient pour le studio. Nous allions dans un théâtre, on nous payait pour chanter. Maintenant, les jeunes sont obligés de payer le théâtre, les musiciens, la sono et les lumières et récupèrent 50% de la recette. Et quand ils n’ont pas d’argent pour payer la communication, il n’y a personne. Et 50% de zéro, ça ne fait pas grand chose...

Vois-tu, dans les jeunes générations, des artistes qui prolongeront la lignée des chanteurs Solleville - Ferrat - Magny ?

F.S.Justement des garçons comme Allain Leprest. Des filles comme Véronique Gain, il y en a et il y en aura encore. Je ne connais pas bien Juliette mais la trouve intéressante. Ça m’a fait rire de la voir aux Victoires de la Musique. On aurait dit une martienne qui descendait dans un bordel de Singapour. Ce genre d’émission est vraiment acquis au plus offrant. C’est terrible ! La petite qui chantait après Juliette paraissait faire un autre métier. Il y a des gens dans la chanson dont les objectifs n’ont rien d’artistique. Ils aiment chanter. Mais leur but principal demeure de passer dans des émissions de télé. On te fait mousser. Puis tu passes aux Victoires de la Musique. Et tu as une victoire pour ... une chanson ! Là, je rigole.

(Propos recueillis par Grégory DARBADIE)

(1) Michel Précastelli accompagne Francesca sur scène. Il a orchestré toutes les chansons d'Al dente.

(2) Francesca a travaillé avec Roger Planchon, Catherine Dasté, Pierre Débauché et, plus récemment, Jean- Claude Penchenat directeur du Théâtre du Campagnol.

(3) Artiste-peintre, il a réalisé la pochette de l’album Al dente. C’est le créateur du fameux arbrorigène.

(4) Louis de Grandmaison.

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