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Vie de La Brochure
26 juillet 2024

Pozner présent au procès de Georges Arnaud

Pozner présent au procès de Georges Arnaud

Si je m'arrête encore sur le cas de Georges Arnaud vous savez pourquoi : George Arnaud et Vazquez Montalban. Et pour rendre hommage aux oubliés de l'histoire qui sont ces Français qui ont soutenu les Algériens dans leur lutte pour l'indépendance. De son procès il en fit un livre illustré par Siné. JPD

 

Le procès intenté à Georges Arnaud par les autorités militaires, et l’auteur [Vladimir Pozner] prenant des notes.

Haut perchée contre un mur verdâtre en mal d’un coup de lessive, une petite Marianne en plâtre, jeune, candide et mutine, observe par la fenêtre qui lui fait face la cour de la grise caserne de Reuilly où passent des garçons de son âge vêtus de kaki et coiffés de calots. Il y en a également dans la salle même ; deux d’entre eux ont réussi à trouver des places au dernier rang, on les fait déguerpir, ils s’éloignent à regret ; d’autres se faufilent parmi les spectateurs ; tout l’après-midi ils se succéderont à l’entrée, se haussant sur la pointe des pieds, tendant le cou, curieux, attentifs, préoccupés, peut-être parce que l’homme à lunettes qui se voûte au troisième rang s’appelle Jean-Paul Sartre, que la femme à côté de lui, si nette dans sa robe grise à petites fleurs blanches, est Simone de Beauvoir, que cette tête de lion sur des épaules de taureau appartient à Joseph Kessel, et les yeux délavés, à fleur de peau, et les cheveux d’argent, là, au fond, sont ceux de Jacques Prévert ; peut-être aussi parce que ces soldats du contingent savent que le procès les concerne qui va commencer dans un instant ; déjà le sous- officier a lancé : « Présentez armes ! » déjà les gardes se sont figés, le mousqueton perpendiculaire au regard, déjà un homme paraît, drapé de rouge, entre deux hommes en noir, précédant une collection d’uniformes et de galons : le Tribunal permanent des Forces armées de Paris salue, le torse raide, la poitrine bombée, la main droite à la visière du képi.

Ces militaires ne sont pas des juristes, mais ce n’est qu’en apparence qu’ils auront à connaître d’un point de droit et à le trancher. La semaine est vouée à la morale : lundi, en épreuve de philosophie, c’est entre trois sujets de morale que le choix était offert aux candidats à la deuxième partie du baccalauréat ; aujourd’hui, vendredi, c’est également un problème de morale qui est soumis aux magistrats et aux officiers réunis à la caserne de Reuilly, devant un public d’écrivains, de philosophes, de professeurs, de journalistes, d’éditeurs, et de quelques jeunes gens en uniforme.

Les fenêtres sont ouvertes, la voix de Paris étouffe la voix du président ; il dit quelque chose ; il se fait un remous à l’entrée et, précédé de gardes, l’accusé entre de sa démarche souple et dégingandée à la fois. Il est grand et maigre, plus maigre que d’habitude, décharné ; pâle, plus pâle que d’habitude, crayeux, la tignasse et la moustache de feu, et des yeux bleu layette. Il a passé le printemps à la prison de Fresnes, à deux reprises il a demandé sa mise en liberté provisoire qui lui a été refusée à deux reprises alors que, l’un après l’autre, étaient provisoirement libérés les organisateurs de l’émeute d’Alger ; son crime doit être bien grave, à cet ancien chauffeur, manœuvre, chercheur d’or, devenu journaliste, dramaturge, romancier, pamphlétaire, scénariste, auteur de le Maréchal P..., le Salaire de la peur, Georges Arnaud, mon ami. Il va s’asseoir au banc des accusés, tourne la tête vers le fond de la salle, sourit au hasard, et chaque visage où son regard se pose s’éclaire d’un sourire. Derrière lui, ses avocats et avocates se serrent les coudes. Ils sont nombreux et à peine plus âgés qu’à l’entrée les garçons en uniforme, eux-mêmes presque pas plus vieux que les candidats bacheliers qui, quatre jours auparavant, ont disserté du devoir, des fautes et de leur éventuel pardon, ou de la barbarie. Le procès peut commencer.

Au mois d’avril dernier, le professeur Francis Jeanson, poursuivi pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat » et que la police recherchait en vain depuis quelque temps, a tenu une conférence de presse à Paris, en présence d’une quinzaine de journalistes étrangers et d’un seul journaliste français. C’était Georges Arnaud, dont l’article reproduisant les déclarations de Francis Jeanson a paru, quatre jours plus tard, dans un journal du soir, Paris-Presse. La police n’a réussi à rien découvrir au sujet de la rencontre, pas même si celle-ci avait eu lieu, et Arnaud a été sommé de révéler où et dans quelles circonstances elle s’était produite. Il a refusé de le faire, a été arrêté, inculpé, emprisonné à Fresnes, poursuivi pour n’avoir pas signalé au commissariat le plus proche, la conférence à laquelle il venait d’assister, soit, en termes de droit, «pour non-révélation d’une activité de nature à nuire à la défense nationale» et, en termes de morale, pour refus de mouchardage.

Un homme, un journaliste en particulier, peut-il être tenu de se faire délateur? A cette question, jamais sans doute des témoins aussi divers, aussi opposés les uns aux autres et le plus souvent à l’accusé, n’ont-ils apporté une réponse aussi unanime. On leur demande :

—           A la place de Georges Arnaud, qu’auriez-vous fait ?

—           Je serais là, répond Jean-Bernard Derosne, chroniqueur judiciaire de l’Aurore, en indiquant le banc des accusés.

Pierre Lazareff, directeur de France-Soir, empêché de venir témoigner, écrit : « Mon estime pour Georges Arnaud s’est accrue dans l’affaire que vous avez à juger, et je la lui aurais certainement retirée s’il n’avait pas respecté les règles professionnelles que nous estimons intangibles. »

Joseph Kessel évoque l’insurrection irlandaise de 1920, alors que lui et des journalistes anglais rencontraient secrètement des rebelles condamnés à mort par contumace, sans que jamais les autorités songent à les inquiéter, et il conclut avec un geste vers l’accusé :

—           En le poursuivant, il me semble que vous nous poursuivez tous.

—           Personnellement, dit Jean-Paul Sartre, en aucun cas je ne le ferais.

Le président s’informe, et l’on ne saurait dire s’il est surpris ou perplexe :

—           En aucun cas ?

Les juges se sont penchés en avant, et l’un d’eux, un commandant, déplace ses lunettes vers le bout du nez et regarde par-dessus les verres pour mieux voir.

Sartre hausse la voix.

—           En aucun cas, répète-t-il.

—           La guerre d’Algérie n’est-elle pas un argument en faveur d’une attitude opposée ?

Le commandant enlève ses lunettes et se penche encore davantage.

—           Au contraire, dit Sartre de sa voix claire et précise de professeur. Le public doit savoir toute la vérité, il a droit à l’information la plus entière au sujet de la guerre d’Algérie. Cette information lui est refusée.

Il cite l’exemple de Djamila Boupacha, cette jeune fille algérienne atrocement torturée dont Simone de Beauvoir a évoqué le cas dans un article récent. « On s’habitue au scandale, écrivait-elle, c’est ce qu’il y a de plus scandaleux. »

—           Elle a reçu plusieurs lettres de lecteurs qui protestaient, dit Sartre. On ne s’habitue pas au scandale, écrivaient-ils, mais on n’est pas informés.

Il quitte la barre, mais l’ombre de Djamila Boupacha, dont le procès a commencé à Alger quelques heures plus tôt, demeure dans la salle. C’est l’heure des ombres. Avec Jérôme Lindon, directeur des Editions de Minuit, éditeur de La Question, Henri Alleg pénètre dans la salle ; lorsque Pierre Vidal-Nacquet mentionne son « petit livre qui démontrait que Maurice Audin avait été assassiné », le jeune savant supplicié vient rejoindre ses camarades. L’ombre s’épaissit; à tour de rôle Moussa Khebaïli, Hadj Ali et Béchir Boumaza, ces Algériens torturés dont les témoignages ont composé un autre «petit livre», intitulé La Gangrène, viennent déposer à leur tour. Ils arrivent de la prison de Fresnes où ils ont fait la connaissance de Georges Arnaud. Ils ont tant à dire, et Boumaza a tellement hâte de parler de son «amitié et de l’amitié de tous les détenus algériens de Fresnes pour Georges Arnaud».

—           Je l’ai connu depuis son incarcération, dit-il. A quelque chose malheur est bon : à cause du malheur de Georges Arnaud, il nous a été permis de voir un tout autre visage de la France que celui que nous connaissions.

De même que le gouvernement a fait saisir La Gangrène, le président l’interrompt et le fait expulser comme il a fait expulser ses deux camarades.

Mais il est trop tard. Le procès a changé de sens, et le problème moral de contenu. Il n’y va plus que du droit d’un journaliste au secret professionnel, ni même de l’honneur d’un homme, mais du devoir, du pardon éventuel des fautes, et de la barbarie. Arnaud le savait qui, tout au début du procès, avait dit aux juges :

—           Messieurs, il ne fait aucun doute que dans cette guerre où nous avons tort, dire la vérité équivaut à apporter de l’aide à la rébellion. Ce n’est pas moi que cela condamne, c’est la guerre.

Le soir est tombé. Le commissaire du gouvernement a parlé de loi, mais de morale, guère. Les avocats ont parlé de loi et plus encore de morale. A présent, les juges délibèrent. Comment peuvent-ils acquitter Arnaud sans condamner la guerre d’Algérie ? Comment peuvent-ils le condamner, lui ? Ils lui infligeront deux ans de prison, mais avec sursis, en présence de ses pairs et amis, de quelques soldats du contingent qui ont appris davantage en un après- midi que depuis le début de leur service, et d’une Marianne en plâtre qui se fait toute petite là-haut.

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