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Vie de La Brochure
26 juillet 2024

Limonov et les Russes de Paris

Limonov et les Russes de Paris

Profitons de l’été pour retrouver le Limonov de l’été 1990 sur le journal  J’accuse. Par la suite ce Russe très spécial bénéficia d’un roman d’Emmanuel Carrère qui indique parmi les multiples vies du personnage : "écrivain branché à Paris" . J'avais évoqué sa mort. JPD

LES RUSSES DE PARIS POETES ET ASSASSINS

Edward Limonov

Comme nous sommes en plein été, je crois qu'il faut avoir pitié du lecteur-vacancier, et l’entretenir plutôt de lointaines histoires, moins pénibles et macabres grâce à l’épaisse couche du temps. Parlons donc, lecteur, du Paris russe, le Paris des années trente. Ce n’était pas des enfants de chœur, les Russes de cette époque. Parmi eux, de nombreux chauffeurs de taxi, mais aussi des aventuriers, des assassins, des drogués et des maniaques sexuels. L’Eisa d’Aragon, Gala Eluard-Dali ou Olga Khokhlova (la première femme de Picasso) n’étaient pas moins des aventurières qu’Alexandre Stavisky.

Quelques Russes au moins étaient des personnages obligatoires dans les bouquins des années trente. Vous souvenez- vous des Karl, Boris et Tania d’Henri Miller (Tropique du Cancer), du Boris de George Orwell (Down and out in Paris and London) ou de la folle Nadja d’André Breton ?

Mais s’ils exerçaient une influence sur l’imagination des écrivains de cette époque, les Russes écrivaient aussi. Le lauréat du prix Nobel, en 1933, fut Ivan Bounine, un écrivain vivant en France. Pourtant, le Russe le plus connu des années 30 n'était ni le prix Nobel Bounine ni Alexandre Stavisky, mais Paul Gourgoulov, poète et assassin. Ancien officier de la garde impériale, Paul Gourgoulov fut condamné à mort pour l’assassinat du président de la République Joseph Athanase Paul Doumer, et guillotiné le 14 septembre 1932...

Comme Jack Lang de nos jours, Paul Doumer devait assister, ce beau matin du 6 mai 1932, à l’inauguration d’une vente de livres des écrivains anciens combattants, à l’hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berger, à 15 heures.

Son assassin (grand et beau colosse, 190 cm, 37 ans) était arrivé avant, et rôdait depuis déjà quelque temps autour de la table de l’écrivain Claude Farrère, le président de l’association. Gourgoulov avait même acheté un livre qu’il s’était fait dédicacer sous un nom d’emprunt. Espérait-il s’échapper ? Madame Claude Farrère, la femme de l’écrivain, lui avait dit en lui remettant le livre : « C’est le premier que nous vendons, j’espère que cette vente nous portera bonheur ». Paul Doumer, très ponctuel, était arrivé à 15 heures. Il avait été accueilli par Claude Farrère et quatre ministres de son gouvernement. Au premier étage, il visitait le premier salon, qui était presque vide. Aucune ressemblance avec notre actuel Salon du livre ! Monsieur le président achetait quelques ouvrages, réglait avec son argent de poche, puis se déplaçait vers le deuxième salon. Il gagnait la table de Claude Farrère, et ce dernier commençait à lui dédicacer un exemplaire de La Bataille, quand, à 15 h 15, des coups de feu éclatèrent. Le beau colosse Gourgoulov, revolver au poing, tirait sur le président, qui s'écroula, entraînant avec lui une pile de livres, rapidement tachés de sang. Il était atteint de deux balles, à la base du crâne et à l’aisselle droite.

Claude Farrère était touché lui aussi, à l’épaule et à l’avant-bras. En tant qu’ancien combattant, il avait essayé de protéger son président... Paul Doumer décéda à l'hôpital Beaujon à 4 h 37.

LES EFFECTIFS DU PARTI FASCISTE DE G0RG0UL0V: 3 PERSONNES

Comme c’est l’habitude, l’assassin fut présenté comme un déséquilibré qui avait décidé de tuer le Président pour attirer l’attention du monde sur le parti fasciste russe qu’il avait fondé. Il voulait remplacer le régime soviétique par une république d’extrême droite. En vérité, le parti fasciste de Gourgoulov ne comptait que... trois personnes. Si l’assassin avait des motivations, il fallait plutôt les chercher dans le mysticisme et... l’héroïne.

Gourgoulov, poète mystique et drogué, appartenait à un cercle privé d’amis illuminés, regroupés autour d’un poète, Boris Poplavski. Ils se donnaient rendez- vous dans les cafés des ruelles proches du boulevard Montparnasse.

Vrais pauvres, pas des flâneurs du style « Américains à Paris », ils n’avaient pas d’argent pour fréquenter les bars de Montparnasse (Poplavski, par exemple, touchait sept francs par jour du Syndicat des artistes français : une aide qui constituait sa seule ressource).

Poplavski vivait à Paris depuis 1921, il partageait sa vie en deux parties distinctes. Le jour il s’installait à la bibliothèque Sainte-Geneviève où il écrivait et lisait des ouvrages de religion et de philosophie. Le soir, il rencontrait ses amis illuminés dans de petits cafés.

Et il se droguait... (Très jeune il s’est adonné à la drogue, poussé sans doute par sa sœur aînée, la célèbre poétesse Nathalia Poplavski dont les Poèmes de la dame verte, publiés à Moscou en 1917, furent écrits sous l’influence des stupéfiants).

Les morts simultanées de Poplavski et d’un autre jeune Russe Sergei Yarko, alias le «prince Bagration», n’étaient pas spectaculaires comme celle de Gourgoulov. Elles intriguèrent néanmoins la police française : la mort par overdose était à l’époque un phénomène rare et méconnu...

Le 8 octobre 1935, vers 17 heures, Poplavski amena Yarko dans le petit appartement du quartier Maison-Blanche où il vivait chez ses parents. Une chambre voisine était vide et pas fermée. Poplavski et son ami restèrent là pendant un certain temps. Plus tard, Poplavski revint chez lui, laissant son ami seul. Devant sa mère, il se plaignit de fatigue et se coucha. Il respirait péniblement, son sommeil fut tellement agité que sa mère vint le réveiller. Elle le trouva sans conscience.

Effrayée, elle courut chez un docteur de sa connaissance. Il fit à Poplavski une injection de camphre et insista sur la nécessaire intervention des services médicaux. Quand ils arrivèrent, Poplavski avait déjà repris conscience et refusa leur aide. Vraisemblablement pour ne pas être recensé comme drogué, et perdre, en conséquence, les sept francs par jour...

Toute la journée du 9 octobre, Poplavski resta en compagnie de sa mère. Il lui avoua que la veille il avait « sniffé » de l’héroïne ; il lui parla de ses projets littéraires ; il lui donna à lire le manuscrit de son roman Du ciel à la maison. Vers 20 heures, Poplavski pénétra dans la chambre voisine où le «prince Bagration» se trouvait toujours. Là, sans doute, il prit une dose d’héroïne. Il revint en titubant, le visage blême, se coucha sur le divan et demanda à sa mère de ne pas le déranger. A 5 heures du matin, la mère trouva son fils couché sur le côté, de l’écume sanglante aux lèvres. Il était mort à 32 ans. La police découvrit Yarko, oublié, inconscient, dans la chambre voisine. Près de lui se trouvait le seul livre de Poplavski publié de son vivant, Les Drapeaux, dédicacé « au prince Bagration, en mémoire de notre rencontre aux arènes de Lutèce ». Dans la poche de Yarko, la police trouva deux paquets d’héroïne. Le « prince Bagration » décéda quelques heures après, à l’hôpital. Etait-il l’amant de Poplavski ? Probablement. D’ailleurs, ce dernier avait l’habitude d’amener plusieurs amis dans cette chambre vide.

OÙ SONT LES POÈMES DU BEL ASSASSIN?

Cette double overdose fut-elle un accident ou un double suicide ? La mère de Yarko témoigna que Sergeï avait déjà tenté de se suicider.

Lautréamont de la poésie russe, Boris Poplavski est aujourd’hui reconnu comme l’un des meilleurs poètes russes du XXe siècle. Les Presses de l’Université de Berkeley ont publié, de 1981 à 1985, trois volumes de ses œuvres. Ses poèmes font leur apparition dans les revues soviétiques...

Mais le bel assassin Gourgoulov écrivait lui aussi des poèmes ! Ils se cachent quelque part, rangés dans des archives de la police, ou bien enfouis parmi les papiers des émigrés russes, ici à Paris. Babouchka Berberova sait peut-être où ils sont. Peut-être même, en conserve-t-elle certains, mais sa pudeur tardive de vieille dame l’empêche de « s’associer » à un assassin... qui pourrait faire peur à Bernard Pivot. D’ailleurs son mari, le grand poète Vladislav Khodasevitch (beaucoup plus grand que Babouchka Berberova) se suicida à Paris en 1939 dans un hôpital pour les pauvres. Khodasevitch connaissait lui aussi Poplavski et Gourgoulov... La nécrologie de Khodasevitch, publiée dans le journal des émigrés russes de Paris, était signée par un certain Sirin, alias Vladimir Nabokov.

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