REDEKER et La Dépêche du Midi en 1995
Troisième article de la revue Nouveaux Repères où le jeune philosophe a publié trois articles de 1991 à 1995. Je ne me souviens pas de la campagne de La Dépêche qu'il décrypte mais je reconnais que le phénomène analysé à pris toujours plus d'ampleur d'où l'intérêt de le relire. Un entrefilet a été ajouté à la fin de l'article. JPD
ROBERT REDEKER
On parle de vous ou comment un quotidien devient un non-journal
De grands panneaux publicitaires vantent aux Toulousains la reconversion de leur quotidien, La Dépêche du Midi , qui fut par le passé un vrai journal, en une feuille de proximité: Lisez: on parle de vous.
Il est vrai qu'aujourd'hui chacun doit s'exprimer sur tout, à tel point que le silence devant cette injonction intimidante à la parole (parler, s'exprimer (1) , est devenu l'obligation par excellence) est insupportable et qu'on peut à bon droit tenir le mutisme pour un acte de résistance. Chacun - est-ce un effet de la psychanalyse, dans sa version vulgaire, sur le champ social ? - doit parler et les journaux doivent parler de chacun, chacun doit parler à travers les journaux (2): non de ce qui concerne chacun en tant que sujet universel et citoyen du monde, ce qui impliquerait une distance prise avec soi, une déprise de soi, mais des médiocrités qui tissent notre misérable quotidien.
LE POINT DE VUE DU VALET DE CHAMBRE DE HEGEL
Le point de vue qu'on nous demande d'exprimer pour qu'on parle de nous est-il autre chose que ce qui était appelé par Hegel, le point de vue du valet de chambre qui, évidemment parce que trop proche du faux bon sens, est inapte à saisir ce qui est important? Chacun doit parler, en tant que particulier, autrement dit en tant que rentier, que boursicoteur, qu'industriel de tout acabit; en tant qu'usager, que téléspectateur, qu'automobiliste agressif, que pousse- cadies de supermarchés, que braillard chauvin des stades. Par exemple, le 12 mars 1995, au moment d'une grève à Air Inter, France 2 et FTV3 ont diffusé dans leurs journaux télévisés des reportages où les usagers disaient leur colère par rapport à leurs toutes petites préoccupations, qui ne sont que particulières, et qui n'ont aucun intérêt public; aucun interviewé ne s'exprime d'un point de vue universel qui serait un point de vue non d'usager mais de citoyen, autrement dit qui serait un point de vue politique, ni n'exprime d'idée élevée sur le syndicalisme, la lutte, la solidarité (3).
Jamais personne n'est conduit à prendre la parole en tant que citoyen strictement préoccupé par l'universel, par ce qui immédiatement n'est pas lui et qui est le plus large des horizons. On parle de vous, dit la publicité, qui signifie aussi le contraire: vous parlez de on , évoquant sans s'en rendre compte l'inauthenticité de la parole du on (4), fusionnant dans un même magma indistinct le on et le vous qui constituent la doxa ; on vous fait parler , voit-on dans les pages intérieures de ce prétendu journal où des quidams sont sommés de s'exprimer sur tout et n'importe quoi à la façon des micro-trottoirs de la télévision.
DÉ- PAYSER ET NON EM- PAYSER
Cette nouvelle formule de La Dépêche du Midi évoque tristement les non-journaux, Le Parisien ou France-Soir, si ce n'est les pires quotidiens populaires anglais, le Sun par exemple, ou allemands, le sordide Bild. Tout le monde sait, depuis l'époque de la Fraction Armée Rouge (R.A.F.), la fameuse bande à Baader et à Meinhoff, comment Bild a appris à déchaîner chez ses lecteurs les plus bas instincts (5). La Dépêche du Midi, qui a été entre la fin du dix-neuvième siècle et l'année 1939 un journal dans lequel on n'avait pas honte d'écrire, recueillant les signatures de Jaurès et de Heinrich Mann, puis qui a sombré à l'époque de Vichy dans la collaboration en ne cessant d'assimiler les résistants à des terroristes avant d'être interdite pour cela même à la Libération, et enfin de renaître dans le climat de la Guerre Froide tout en recrutant René Bousquet (6) dans ses rangs, deviendrait-elle à son tour un non-journal, ce qui officialiserait son progressif glissement vers l'insignifiant?
Autrefois, il s'agissait de nous informer vite et bien - La Dépêche informe vite et bien , lisions-nous, enfants émerveillés par ce que nous ne pouvions atteindre, l’ailleurs, sur les panneaux publicitaires, qui à l'époque étaient peints à même les murs - sur ce qui n'est pas nous, le monde, le cours des choses, un semblant d'ouverture, sur le non-nous. Voilà de quoi doit parler un journal: le non- nous, l'étranger, l'universel qui est aussi en nous, mais qui n'apparaît que quand nous nous détachons de nous-mêmes, quand nous nous étrangéifions, devenons des étrangers à ce que nous sommes. Il fut un temps où tout grand journal pouvait dire: on ne parle pas de vous. On parle de la vie du monde. On essaie de mettre son diapason à la hauteur de celui du Zeitgeist (6). On explique, on analyse: on vous demande l'effort pour aller chercher ce que nous avons à dire sur le monde. On vous demande de sortir de vous- mêmes pour comprendre. On vous demande une démarche intellectuelle qui a quelque chose d'un peu ascétique, qui requiert que vous vous sépariez de vous mêmes.
En ce sens-là, Hegel a pu dire que la lecture du journal était la prière quotidienne de l'homme moderne ; c'est-à- dire ce qui lui donnait un rapport avec ce qui le transcende, ce qui n'est pas lui. Au fond, le journal avait l'avantage d'aider les hommes à se déraciner, soit: à devenir plus humains, plus libres. Le journal humanisait l'homme en tant qu'il avait la puissance de le dé payser. Tant qu'elle s'en tenait au mot d'ordre informer, vite et bien, La Dépêche du Midi s'adressait à un homme ouvert sur autre chose que lui, apte au dé-paysement, à un homme comme en extase. C'est le grand air du large qu'un journal doit apporter, non pas nous ramener cet air moisi des cagibis qui nous em-payse (8).
ATTIRER LE LECTEUR VERS LE LOINTAIN
Est-ce aux non-journaux que La Dépêche du Midi veut ressembler, ou à autre chose? Se décalque-t-elle du mouvement publicitaire, explicitement inspiré par les reality shows, qui met en avant les vrais gens ? (9) Quand les journaux étaient encore des journaux, on pouvait dire d'eux ce qu'un jour Cavaillès en affirma; Jean Cavaillès, pour justifier autant qu'éclairer son engagement dans la Résistance, aurait, selon Raymond Aron répondu par cette boutade: Nous combattons pour Paris-Soir contre le Vôlkischer Beobachter (10). 11 est vrai que Cavaillès n'aurait jamais pu en dire autant de La Dépêche du Midi, qu'il n'aurait jamais pu combattre pour elle, dans la mesure où celle-ci le combattait, lui et ses semblables, où elle désignait les résistants comme des terroristes, où elle reprenait l'argumentaire de l'occupant, se trouvant de fait plus proche du Volkischer Beobachter. Le journal toulousain n'était pas du côté de la France libre.
Aujourd'hui, il appert à travers cette campagne de publicité que La Dépêche du Midi voudrait ressembler aux médias de l'immédiat, autrement dit - et paradoxalement - aux médias qui refusent toute médiation parce que leur logique les pousse à abolir le temps, aux médias qui refusent par définition la médiation, les médias audiovisuels. De fait, la nouvelle orientation prise par ce journal le dirige vers un remake sur papier jetable de ce que font à la télévision Jacques Pradel et Mireille Dumas: au miroir lumineux de la télévision, vient s'ajouter le miroir encré et un peu plus terne du journal quotidien. Le fétichisme de la proximité -lié au contexte sémantique et politique suivant: privé, privatisation, cocooning - a désormais gangrené tous les médias. Ceux-ci ne sont plus une fenêtre ouverte sur le monde, ils sont les volets clos sur notre quotidien stagnant.
Il faudrait, clame-t-on, être proche des gens, être le reflet de leur vie moyenne, répercuter l'opinion - cette doxa honnie par les philosophes depuis Platon jusqu'à Bachelard - alors même que la mission du journalisme est de libérer les gens de ce qui, en eux-mêmes, demande à être dépassé. Le journaliste pleinement accompli rejoint ici le philosophe (11), fait œuvre pratique de philosophe. La matrice de cette libération, aussi difficile que la sortie de la caverne dont Platon forme le paradigme de toute émancipation (12), ne peut être le proche, la proximité, car ceux-ci n'ont pas de force d'arrachement et anesthésient plutôt à force de faux-semblants, d'opinions et d'habitudes. La matrice ne peut en être qu'un appel: l'appel d'un lointain, d'un horizon d'altérité, quelque chose à quoi il faut donner le nom d'intempestivité.
Deux exigences s'imposent: d'une part un vrai journal ne doit pas s'attacher à la proximité, il doit attirer vers le lointain; par ailleurs, un vrai journal doit être intempestif, à contretemps pour être vraiment de son temps. La Dépêche du Midi, dès lors, loin d'avoir la force d'être un vrai journal, ne peut plus être qu'une ombre inconsistante sur la paroi terne de la caverne.
R. R.
1- Ainsi, dans les Lycées, les professeurs ne supportent pas les élèves qui ne parlent pas; ils sont renvoyés à la passivité, à l'apathie. Un élève n'est tolérable que s'il s'exprime!
2- Cette parole obligatoire est-elle une vraie parole?
3- La fonction de ces pseudo-reportages est d'amener à l'idée qu'avec le privé ces désagréments sont impossibles. Pourquoi? Parce que dans le privé les hommes sont tenus par un chantage permanent à l'emploi qui permet de leur ôter toute dignité. L'idéologie des journalistes de la télévision les conduit à tout faire pour renforcer ce fanatisme du privé qui gangrène notre société.
4- HEIDEGGER, Etre et Temps, Première partie.
5- Cf. Libération, numéro spécial "L'affaire allemande", novembre 1977.
6- Edwy PLENEL, La part d'ombre (Folio, p.356): Ami de la famille [Baylet] Bousquet entra, après la mort de Jean Baylet en 1959, au conseil d'administration du quotidien régional.
7- Zeitgeist : l'Esprit du temps, selon I legcl.
8- Le pire, sera par conséquent un journal de pays, ce que La Dépêche du Midi déclare vouloir devenir, c'est-à-dire un journal qui emprisonne son lecteur dans l'empaysement.
9- Marie-Joëlle GROS, M. Tout-le-Monde en star de la pub, Libération, 8 avril 1995.
10- A. COMTE-SPONVILLE, "Jean Cavaillès ou l'héroïsme de la raison", La liberté de l'esprit , n°16, automne 1987. Le Volkischer Beobachter était le journal officiel des nazis.
11- Sur le journalisme philosophique, lire mon texte "La philosophie au jour-le-jour", Nouveaux Repères. Février 1995.
12- PLATON, La République, Livre VII.
"CONTRE TOUS LES RENE BOUSQUET" : un numéro spécial de Point Gauche
La revue montalbanaise, animée par Yves Vidaillac et J. P. Damaggio publie un dossier spécial consacré à René Bousquet. Natif de Montauban, il fut un protégé des dynasties radicales, toutes puissantes en Tarn-et- Garonne, des Sarraut et des Baylet, qui se sont succédées à la tête de la Dépêche, et resta un ami intime de François Mitterrand. Compte-rendu du débat avec Pascale Froment, auteur d'une récente biographie du Secrétaire général de la police de Vichy. Un dossier sur la rafle des juifs en Tam-et-Garonne (24-26 août 1942), etc. Le numéro: 25 F. ( Lalande, 82800, Montricoux).