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Vie de La Brochure
24 juillet 2024

Souvenirs : la fille qui souffle

La fille qui souffle

L’instit remplaçant arrivant dans une école, avant de rentrer, à prendre contact avec des enfants dans une cour de récré, s’arrête d’abord à des observations sur leur physique. Des visages paraissent plus agréables à son oeil. Des airs aussi. Mais l’oeil est injuste.

Plus tard, en classe, il juge avec raison à partir d’observations sur leurs résultats intellectuels. Il est si doux d’avoir des enfants qui ’’comprennent” tout, qui suivent sans problème et qui donnent l'impression d’être pendu aux lèvres du maître. Que serait un instituteur sans public ? Mais la raison est injuste.

Ce jour là au milieu de la classe, une fille avec des lunettes - certains diront qu’elle ne payait pas de mine. Aussi inconnue que les autres pour l’instit de passage. Une singularité l’a cependant frappé. Des enfants aiment l’école, d'autres font semblant, d'autres rêvent, d’autres sont indifférents. Elle est plutôt du genre à souffler.

A l'annonce :

Bon, on va faire les maths.

A la regarder discrètement il la voit souffler sans tapage particulier comme elle a soufflé pour faire du français.

Après lecture d’une poésie l’instit propose d'écrire sur une feuille, d’un côté les choses qu’ils aimeraient oublier, et de l’autre celles qu’ils aimeraient savoir. Une proposition peut-être en réaction avec la fille qui souffle, car un instit peut toujours s’adapter. Même pour cet exercice elle souffle ! Il ne s’agissait ni de tester ses connaissances, ni de la mettre à l'épreuve, ni de faire un miracle mais elle souffle puis demande :

Et si on n’a pas d’idée on peut ne rien mettre.

Bien sûr répondit l’instit, chacun fait comme il l'entend.

D’un geste vif, elle plie son cahier, et s’installe pour attendre les autres. Au bout d’un moment cependant, elle reprend brusquement ses affaires, pour écrire quelque chose. A la lecture des écrits de chacun, après bien d'autres, son tour arrive normalement, et voici son unique phrase :

J’aimerais oublier les disputes entre mes parents.

L'émotion seule n’est pas injuste. Plus tard l’instit apprit qu’il avait bien connu sa mère autrefois, et le cœur gros il a écrit cette histoire.

A prendre contact avec des enfants dans une cour de récré, personne ne peut jamais savoir ce qui va arriver. Des visages paraissent plus agréables à l’oeil. Des airs aussi.

L’injustice n’est pas l’oeil mais le manque de temps qui empêche de comprendre.

L’instit souffle.

14 février 1986 J-P Damaggio

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