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Vie de La Brochure
26 août 2024

George Wallace candidat aux USA en 1968

George Wallace candidat aux USA en 1968

Je reprends ici le récit de Marcel Rocques un communiste ayant suivi la campagne de Wallace à la présidentielle de 1968 gagnée par… Nixon (Wallace a obtenu 13%). Comme si, à l’identique de la France, le résultat des luttes sociales de l’année avaient permis la défaite électorale des progressistes. Mais bon, surtout ne pas comparer la France aux USA (les notes sont les miennes). J’ajoute qu’en 1972 Wallace est encore candidat à l’investiture pour le parti démocrate (mais une tentative d’assassinat arrête sa progression), il va rester gouverneur de l’Alabama où il finira par favoriser l’entrée des Noirs dans l’administration. C’est seulement à la fin de sa vie qu’il se rapproche du parti républicain. Les thématiques recoupent celles d’aujourd’hui sauf qu’il est devenu inutile d’être gouverneur pour devenir président des USA. Il est beaucoup plus vital de passer à la télé. JPD

Marcel Rocques dans le livre : Y-a-t-il une gauche aux Etats Unis ?

Son style est plus proche de celui de Poujade que de celui d’Hitler ou de Mussolini. Quand il parle, il fait volontiers, à dessein, des fautes de grammaire. Il aime employer le langage populaire et raccourci des «comics». Il veut marquer la différence entre lui et les gens «biens élevés» de l’establishment. Il cherche à «faire peuple», et c’est un élément important de sa démagogie, car il veut capter les voix des petites gens, donner l’impression qu’il est «comme eux» et qu’il les défendra, lui, tandis que les autres les laissent tomber.

George Wallace est le fils d’un fermier de l’Alabama qui, paraît-il, n’a jamais réussi dans les affaires. Mais la situation du père a quand même permis d’envoyer le fils à l’université faire des études de droit. A la déclaration de guerre, en 1941, il avait 20 ans. Il a servi dans l’aviation et, après, il s’est aussitôt lancé dans la politique. En 1946, il a été élu député à la Chambre des Représentants de l’Alabama(1). En 1958, il s’est présenté comme gouverneur et il a été battu parce que son rival, membre notoire du Ku Klux Klan, paraissait plus raciste que lui. Cet échec lui a servi de leçon et la conclusion qu’il en a tirée a donné le ton de sa carrière politique. «Cette fois, a-t-il dit, on m’a débordé sur le problème des nègres, mais je puis vous assurer que ça ne se reproduira plus jamais. » En 1962, il a été enfin élu gouverneur de son État, l’un des plus racistes du «Sud profond». A ce poste, il s’est signalé à plusieurs reprises à l’attention de l’opinion publique. Il a résisté par la force, pendant longtemps, au gouvernement fédéral, qui lui ordonnait d’admettre une poignée d’étudiants noirs à l’Université de Tuscalosa. Il a fait donner les «State Troopers» contre les manifestants antiracistes qui organisèrent, en 1965, la fameuse marche de Selma à Montgomery pour protester contre le refus des autorités locales d’admettre les Noirs sur les listes électorales. En 1964, il voulait déjà se présenter aux élections présidentielles, mais Goldwater lui a coupé l’herbe sous les pieds. Cette fois-ci, il a réalisé son ambition.

DANSEZ LA VALSE DE WALLACE...

Sa campagne, il l’a commencée bien avant les autres, avec une année d’avance, parcourant les États-Unis pour organiser son parti, le «Parti indépendant américain»(2). Pendant les quelques semaines précédant le jour des élections, il a fait comme Humphrey et Nixon : tous les jours, une ville ou plusieurs. Il n’aime pas les défilés dans la rue à l’heure de la pause. Il ne se sert de ce truc que quand il est sûr de drainer des foules importantes. Le plus souvent, il serre les mains de ses partisans venus l’accueillir à l’aérodrome. Puis il se rend directement dans la salle où va se tenir le meeting. C’est partout la même chose. Son orchestre, le «American Indépendant Party Bond», fait patienter le public en jouant des airs patriotiques, puis les « Taylor Sisters », Mona et Lisa, célèbrent en chansons les mérites du candidat. L’une des chansons s’intitule : La Valse de George Wallace. En voici un couplet : Debout pour l’Amérique, rouge, blanche et bleue Votez pour Wallace, il se bat pour vous Il pourfendra les communistes et leurs amis déguisés Dansez la valse de George Wallace, mes doux amis. » La «partie artistique» terminée, le candidat est présenté au public en ces termes : «Voici l'homme que vous allez élire président des États-Unis.» Et George Wallace prend place derrière sa tribune blindée, parfaitement «ballet proof», d’où seule émerge sa tête, en partie cachée par les micros.

PARTOUT LE MÊME DISCOURS

Le discours ne varie pratiquement pas d’une ville à l’autre. On y trouve toujours les mêmes thèmes caractéristiques de sa démagogie fasciste. Il ne manque jamais de féliciter la police, au sein de laquelle il compte beaucoup de partisans. Il va même jusqu’à demander qu’elle gouverne directement le pays : « Je ne vois pas pourquoi la police limite son action comme elle le fait. Si elle pouvait gouverner ce pays pendant environ deux ans, elle aurait tôt fait de le mettre au pas. »

Ceux qu’il faut mettre au pas ce sont, bien entendu, les Noirs (il ne le dit jamais, ce n’est pas la peine, là- dessus son auditoire a compris d’avance) et les «trublions» qui descendent dans les rues pour la paix au Vietnam.

«Après le 5 novembre, je saurai vous empêcher de crier, lance-t-il couramment à ceux qui manifestent contre lui. Je vous promets que quand je serai président, si quelqu’un agite un drapeau vietcong, collecte de l’argent, du sang ou d’autres choses pour l’ennemi, nous aurons tôt fait de le mettre à l’ombre dans une bonne prison.»

Si quelque « anarchiste », a-t-il dit une fois, «se couche devant ma voiture, je vous promets que ce sera la dernière voiture devant laquelle il se sera couché.»

S’il aime la police, par contre, il méprise les intellectuels. Il les trouve «trop bien élevés, enfermés dans leur tour d’ivoire». Il dénonce les «professeurs à tête d’œuf, qui ne savent même pas quoi faire d’une bicyclette.»

« N’importe quel chauffeur de camion sait parfaitement ce qu’il faut faire s’il est témoin d’un accident. Mais prenez un agrégé de l’Université, il se contentera de regarder, les bras ballants ou bien il tombera malade... »

Il n’aime pas non plus les fonctionnaires. Il «prendra leurs serviettes de cuir et les jettera dans le Potomac».

Il n’hésite pas à s’en prendre aux milliardaires. Il dénonce les fondations Rockefeller, Ford, Carnegie, Mellon «qui réalisent des fortunes en échappant à l’impôt, tandis que les petites gens se cassent la tête contre les murs en se demandant comment ils vont payer leurs contributions ».

Il propose d’alléger le fardeau des petits contribuables en élevant de 600 à 1 000 dollars l’exonération à la base. Dans les attaques contre les « milliardaires-profiteurs », il se garde bien de mentionner ses propres bailleurs de fonds, notamment les « rois du pétrole » du Texas, Hunt et Pewitt...

LA MORT NUCLÉAIRE EST-ELLE PLUS DOUCE QU’UNE AUTRE?

Sur le Vietnam, il se montre relativement prudent. Il est significatif qu’il n’ose pas condamner le principe de négociations. Il est même prêt à dire des prières pour qu’elles réussissent. Mais «si l’ennemi ne désire pas négocier avec bonne foi, si les vies et la sécurité de nos troupes sont davantage menacées, alors nous devons rechercher une solution militaire». Son colistier, le général d’aviation en retraite Curtis Lemay, ne prend pas les mêmes précautions. Il demande le bombardement d’Hanoï et d’Haïphong, l’augmentation du potentiel militaire américain au Vietnam, notamment pour la marine et l’aviation. Sans le proposer immédiatement pour le Vietnam, il n’est pas contre l’emploi des armes atomiques. Il ne comprend pas pourquoi le peuple américain a la «phobie» de ces armes. Pour sa part, il préférerait «mourir dans une explosion nucléaire que par le fer d’un couteau rouillé»

De telles déclarations peuvent consolider les positions de l’American indépendant Party parmi les «Birchites» et autres fascistes, chez la fraction la plus ultra-réactionnaire de l’opinion américaine. Mais ce secteur ne dépasse guère 5 % de l’électorat, et les ambitions de Wallace vont au-delà. Aussi a-t-il jugé les opinions de son colistier quelque peu intempestives, et s’est-il empressé de les corriger en affirmant qu’il n’était pas question d’employer les armes nucléaires. Il n’y a pas de commune mesure entre la situation de l’ancien gouverneur de l’Alabama et celle du dernier en date des candidats sudistes, le sénateur Thurmond qui, en 1948, recueillit un peu plus d’un million de voix. Quelques mois avant l’ouverture de la campagne électorale, les dirigeants démocrates étaient sans inquiétude, et même plutôt satisfaits. Ils pensaient que Wallace reprendrait aux républicains les États sudistes conquis par Goldwater en 1964 et que sa candidature leur serait plutôt bénéfique. Mais il leur fallut déchanter lorsqu’ils s’aperçurent que l’influence du «troisième homme» prenait des dimensions nationales et s’étendait, au nord et à l’ouest, à des secteurs de l’électorat démocrate traditionnel.

QUI A VOTÉ WALLACE?

Car le but de Wallace n’était pas, comme ce fut le cas pour Thurmond il y a 20 ans, de rassembler un quarteron de sudistes mécontents, mais de créer, dans des conditions favorables, un parti de type fasciste destiné à occuper une place permanente sur l’échiquier politique américain. Bien sûr, la base principale de Wallace restait le «deep south», et c’est bien là qu’il a conquis quelques mandats électoraux. Il l’a emporté dans l’Arkansas, l’Alabama, la Géorgie, la Louisiane, le Mississipi et n’a perdu que de peu dans plusieurs autres États alentour. En Californie, il a rencontré de sérieuses difficultés. Là, il y a de la concurrence. Son action a été limitée par l’orientation ultra-réactionnaire et raciste du Parti républicain et, dans cet État-clef, il n’a pas recueilli 10 % des voix. Mais des foules importantes sont venues l’écouter et l’applaudir bruyamment dans les villes du Nord et du Middle West. Il a déplacé plus de 100 000 personnes à Chicago. Qui a voté Wallace? Cette question a beaucoup préoccupé, pendant la campagne électorale, les sociologues, les instituts d’opinion publique et les journalistes. Selon un sondage Gallup, les anciens électeurs de Goldwater forment, dans le Sud, la majorité de ses partisans. Mais dans le Nord et le Middle West, il a rallié de nombreux électeurs démocrates, surtout parmi les ouvriers syndiqués. Une enquête, menée parmi les 8 000 ouvriers des usines Buick, à Flint, près de Detroit, a donné les résultats suivants : Wallace 49 %, Humphrey 39 %, Nixon 12 %. Cette enquête a été menée environ un mois avant le scrutin. La campagne menée par les dirigeants syndicaux, liés au Parti démocrate a eu pour effet de diminuer sensiblement, au cours des semaines suivantes, le pourcentage de Wallace. Il n’en reste pas moins que ce sont ces défections dans les usines qui ont fait perdre à Humphrey un État aussi «décisif» que l’Illinois. Et pourtant, certains de ces électeurs défaillants avaient voté, au cours des élections «primaires», en faveur de Robert Kennedy (3) ou du sénateur Mac Carthy. Le sentiment de frustration, de déception, provoqué par l’échec américain au Vietnam les a finalement conduits à voter Wallace pour protester contre les gens au pouvoir, contre cet « establishment » dont les « erreurs de calcul » ont placé les États-Unis dans une si mauvaise situation. « J'ai voté démocrate toute ma vie, a déclaré à un journaliste un plombier de Springfield, dans le Missouri. Nous avons eu Truman, Kennedy, Johnson, mais dans le monde entier personne ne nous respecte plus. Je pense que cet homme (Wallace) peut faire changer tout cela. »

Mais la cause principale du succès de Wallace parmi certaines couches de la classe ouvrière et de la classe moyenne est le racisme. Ces couches sont celles qui se sentent les plus menacées par d’éventuels progrès de la population noire. Le développement de l’automation, les progrès de la technologie dans l’industrie ont créé le sentiment qu’il ne pouvait y avoir d’emplois qualifiés et bien payés pour tout le monde. Actuellement, les Noirs sont confinés dans les métiers les plus pénibles et les moins spécialisés. Qu’arriverait- il s’ils réussissaient à s’élever dans la hiérarchie sociale? Cette crainte a contribué à développer des pratiques racistes dans de nombreux syndicats qui se sont employés à tenir les Noirs à l’écart de toute formation professionnelle sérieuse. Qu’arriverait-il si les Noirs arrivaient à sortir des ghettos, à acheter eux aussi des maisons dans les faubourgs paisibles où de nombreux ouvriers ont réussi, ces dernières années, à s’installer au prix d’un labeur acharné ?

 TENIR LES NOIRS EN RESPECT...

Dans un article intitulé «Pourquoi ils veulent Wallace», la revue Time cite le cas d’un conducteur de camion, Ronald Hoppe, qui, en travaillant jusqu’à quinze heures par jour, a enfin pu quitter le vieux Chicago pour acheter sa propre maison dans la banlieue nord-ouest. Pour payer cette maison, plus de 20 000 dollars, il s’est privé de vacances pendant trois ans. Si des Noirs viennent s’installer dans ce quartier, celui-ci deviendra «mal famé» et les agents immobiliers ne lui donneront plus que 10 000 dollars de sa maison, s’il est obligé de la quitter, par exemple parce qu’il a trouvé ailleurs un meilleur (ou pire) emploi.

Il est significatif que la population du quartier «Cicero», dans la banlieue de Chicago, ait réservé à Wallace un accueil particulièrement enthousiaste. C’est dans ce quartier que le pasteur King avait, en 1967, dirigé des marches de protestation contre la ségrégation en matière de logement.

Le conducteur de camion avait voté pour Johnson en 1964. Il votera Wallace cette fois-ci parce qu’il pense que Wallace «obligera les Noirs à respecter la loi».

Mais quelle est la vie de Ronald Hoppe ? Est-il heureux, maintenant qu’il a réalisé son rêve et qu’il habite sa propre maison dans un quartier résidentiel?

Il va continuer de travailler dur, pour payer les traites à la société immobilière, pour payer les traites de la nouvelle voiture. C’est dans ces faubourgs que s’exercent, en plus des pressions publicitaires, les pressions sociales les plus vives qui poussent les gens à acheter des marchandises dont ils n’ont pas besoin. Si le voisin achète une « Ford » et que Hoppe n’ait qu’une « Chevrolet », il la bazardera pour se procurer, lui aussi, une « Ford ». La « Chevrolet » était peut-être encore très bonne, elle était peut-être presque neuve. Mais il faut acheter la « Ford », si les autres en ont une. Combien va coûter cette opération? Peut être 1 500- 2 000 dollars. Pour Hoppe, cela représente plus de deux mois de dur labeur, entièrement consacrés à une dépense inutile.

Il est victime d’une société qui tend à produire de moins en moins pour les besoins de l’homme, de plus en plus pour le profit des capitalistes, mais il n’a pas conscience de cette exploitation.

Il demande protection contre les dangers qui menacent ce qu’il a chèrement acquis; contre les Noirs en révolte, contre les pauvres à qui il faut distribuer des secours au détriment des gens comme lui qui paient de lourds impôts, contre les « peaceniks » aux cheveux longs qui se fichent des voitures et des tondeuses à gazon motorisées et qui « troublent l’ordre public » en manifestant dans les rues pour la paix au Vietnam.

CRÉER UN PARTI FASCISTE

Wallace avait-il une chance d’être élu? Personne ne le croyait sérieusement, mais lui, il faisait semblant d’y croire, ne serait-ce que pour faire face à l’argument selon lequel voter pour lui, c’était gaspiller son bulletin de vote. « Dans une élection comme celle-ci, aimait-t-il à dire, il suffit de 34 % des voix. Ce n'est pas un rêve impossible. » En privé, il admettait qu’il travaillait pour 1972. Son parti n’a présenté aucun candidat cette fois à la Chambre des Représentants et au Sénat. Mais il veut l’organiser, dans le plus grand nombre d’États possible, le plus souvent en ralliant à lui les cadres de l’un ou de l’autre parti, au gré des circonstances. Il espère bien implanter aux États-Unis, sur une base permanente, son parti fasciste. C’est à quoi, fort des quelque 10 millions de voix qu’il a obtenues, il va s’employer maintenant

Notes JPD :

  1. Pour le parti démocrate auquel il restera fidèle presque toute sa vie en Alabama.
  2. Au plan fédéral mais au plan Alabama il reste membre du parti démocrate
  3. Avant qu’il ne soit assassiné.
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