ECOLE par MOULOUDJI
Voici une nouvelle de Mouloudji. L'illustration date du 5 mai 1950 sur la journal Regards. Il est avec sa femme. JPD
L’Aurore 1er septembre 1946
ECOLE par MOULOUDJI
JE montai les deux marches de l'estrade et je tendis le billet à la maîtresse. Elle le prit et le lut à toute vitesse. Je me sentais mal à 1'aise devant le tableau noir et avec les autres; il me semblait que toute la classe m’examinait. La maîtresse leva sa figure maigre avec un air ironique qui lui faisait remonter un coin de lèvres. Elle me fixa. Ses yeux étaient gris et absents, elle continuait à sourire d'un côté avec son regard figé sur moi comme si j'étais loin d'elle. J'eus l'impression d'être un paysage, puis sa tête eut un déclic et me fit signe d'aller à ma place je redescendis les marches et après avoir suivi la rangée, je m'assis à côté de Balmas. Il me fit un clin d'œil tandis que je fourrais mon cartable dans le casier. Je me sentais tout content. Le pupitre couvert d'encre et de tatouages me sembla plus brillant. La classe était silencieuse. Les plumes crissaient sur le papier comme des insectes. J'ouvris mon cahier.
— Hé ! T'as vu la nouvelle ? me souffla Balmas, elle est venue hier juste le jour où tu manques...
Il baissa la tête pour que la maîtresse ne le voie pas et il montra du doigt l’autre côté de la classe. Je vis une jolie jeune fille qui écrivait, d'un air sérieux. Je suivis l'anse de ses seins du regard, comme avec une main. Mon cœur se mit à battre fort.
— Y a Camélias qui la veut, chuchota Balmas, mais elle ne marche pas, Sa chevelure était comme une hutte. Une bouffée rose s'emparait de mon corps. Je pris mon porte-plume et le trempai dans l'encrier.
— Laisse-moi regarder sur ton cahier, dis-je, et je sentais ma voix qui tremblait. Faut que je copie la journée d'hier.
Il le poussa vers moi. Je me mis à écrire.
FRANÇAIS
« Une langue fourchue, la mer bleue, la moisson dorée, l'aiguille pointue, une réponse polie, un enfant blond, la nouvelle lune, les fruits nouveaux, les fleurs fanées et tombantes. »
Je lançai un coup d'œil vers la jeune fille, mais elle ne faisait pas attention à moi. «Dis, tu pourras lui demander », dis-je à voix basse. Il se mit à rigoler silencieusement. « Si tu veux », dit-il.
Derrière les vitres, il y avait les marronniers verts ornés de fleurs blanches. Sur 1’un d’entre eux, elles étaient roses. Soudain, la jeune fille leva la tête de son cahier. Elle me regarda bizarrement, puis elle se remit à écrire. « T’as des chances», me souffla la voix hoquetante de Balmas, Il était tout rouge tellement il avait envie de rire. « Elle va croire que je me moque d'elle », pensais-je. « Attention ! y a la maîtresse qui nous regarde », lui dis-je. Il se calma. Je continuais à copier.
« La maison grise et mystérieuse, les devoirs laborieux, les abeilles bourdonneuses et travailleuses, campagne signifie guerre, à la belle étoile dehors, tentateur, celui qui attire... »
Il y eut un bruit dans la direction de l'estrade. C'était la maîtresse qui se levait. Tout le monde se mit à parler et elle lança un coup de pied dans le plancher. Le silence revint. « Debout ! », dit-elle. Elle alla ouvrir la porte pendant qu'on se levait. Je sortis de la classe et me mis à côté de Balmas. Nous descendîmes les escaliers. En arrivant dehors, la maîtresse lança un coup de sifflet. Les rangs se disloquèrent en poussant des gueulements. J’allai à 1’autre bout, à côté des cabinets. Tous les copains étaient déjà assis et jouaient aux osselets. Je m'adossai contre le mur. La cour était pleine d'ombre et de lumière. Je la cherchai des yeux parmi tous les corps gesticulants.
Balmas s'avança vers moi en ricanant. Au fond, la maîtresse engueulait des petits qui se battaient. J'aperçus la jeune fille qui se tenait à côté d’un arbre. « Tu veux aller lui demander ? », dis-je. « J'y vais», dit-il, et il dirigea vers elle à pas lents en se tournant de temps en temps vers moi d’un air gêné. Il arriva à sa hauteur et sa bouche s'agita, puis il me montra de la main et elle se tourna vers moi. Je souris sans savoir pourquoi et m'avançai. Je me sentais comme un bonbon. Balmas la quitta et vint dans ma direction. En me croisant, il fit un clin d'oeil coquin : «Elle veut bien», dit-il, et j arrivai à côté d'elle le cœur battant. Elle avait la tête baissée et rougissait. Je voulais lui demander son âge. « Quel âge t’as ? », dis-je. «Quinze ans», répondit-elle. Je restai sans parler, la tête vide. Au bout d’un instant, j avançai la main et la mis sur sa taille. Elle me repoussa avec un air de colère. Je fus content, car j'avais peur que la maîtresse me voie. Je jetai un regard vers le mur. Les copains jouaient toujours aux osselets. Quand je ramenai la tête, je m'aperçus que la jeune fille n était plus là. Elle se dirigeait vers le préau. Je courus et la rejoignis. « Dites, vous voulez bien être mon amie ? ». Je me tus. « Oui, dit-elle en regardant le bitume, mais je veux pas que vous me touchiez. Au revoir ! ». Elle fit quelques pas. « Comment que vous vous appelez ? », dis-je. Elle ne répondit pas et se sauva en courant. Je revins vers les copains et je m'adossai à nouveau contre le mur. « Alors, c'est ta poule?» demanda Balmas. « Oui», dis-je en prenant l'air indifférent. Mon cœur était lourd et léger comme une vague.
Marcel Mouloudji n'a que vingt-deux ans. Acteur et écrivain, son premier roman, Enrico, remporta le Prix de la Pléiade 1944, Il travaille à 1lne pièce de théâtre.