Deux pierres du Portail de Moissac
Je reprends ici cet article sans savoir ce que sont devenues ces deux pierres, après cet événement. JPD
Paris-Midi 31 octobre 1937
LES MONUMENTS DE FRANCE EN PÉRIL, Vendues aux enchères, quelques-unes des plus belles pierres de Moissac ont été sauvées par miracle
Ils ont beau s'attendre à beaucoup de choses et croire qu'ils ne s'étonneront plus de rien, l'émotion des amis de notre passé prit un visage inattendu lorsque circula cette nouvelle :
— Voulez-vous assister à une vente étrange ?
— Il y en a tant !
— Vous verrez mettre à l'encan des pierres provenant d'un monument historique Classé.
— Cela s'est, hélas ! déjà vu. Mais lequel ?
— Je vous le donne en mille.
— L'un des tout premiers monuments de France. Un de ceux que doit reproduire tout manuel d'Histoire de l'Art, si succinct, si résumé soit-il.
— Vous n'allez pas me dire le portail de Vézelay ?
— Vous y êtes presque.
— Le portail de Moissac ?...
Impossible de ne pas sauter dans le train au jour fixé pour les enchères. Une bonne moitié de la. France se déroule d'un trait dans sa splendeur d'automne. Etampes, Orléans, Limoges, Solignac... Toutes les pierres de France ne sont pas encore aux mains du commissaire-priseur Mais nous voici chez celui de Montauban. Un lot des collections Belbèze, de Moissac, sera mis en vente cet après-midi. Dans la cour, tout un dépôt lapidaire, chapiteaux, bases, écussons. Effectivement, deux pierres qu'on nous avait signalées viennent du portail de Moissac.
Tous ceux qui sont allés maintes fois admirer cette œuvre incomparable se sont émerveillés de la trouver dans un état de conservation aussi parfait. Du formidable tympan, presque rien n'a bougé depuis le XIIe siècle.... Mais si, à droite, les redents de Moissac sont intacts. Ceux de gauche, à côté de saint Pierre, ont été refaits tous les quatre. Duretés, banalités de formes. Cette « réfection », datant d'une cinquantaine d'années peut-être, était le dommage le plus grand subi au cours des âges par le portail de Moissac, et d'autant plus grave qu'elle affectait l'une des parties les plus mouvementées, les plus brillantes de la composition.
Les initiés savaient qu'à l'emplacement du palais abbatial, devenu propriété privée à la Révolution, un Moissagais, décédé depuis, avait accumulé d'importantes collections d'antiquités. Les fureteurs pouvaient, par les barreaux de la grille, contempler maintes pierres sculptées dont il avait fait l'ornement de son jardin. Parmi celles-ci trônaient deux superbes fragments du XIIe siècle, ceux que nous avons retrouvés chez le commissaire-priseur. Ce sont deux des originaux auxquels a été substituée la triste « restauration » que nous venons d'évoquer.
Nous avons longuement examiné ces pierres, nous en avons photographié toutes les faces : elles sont absolument intactes.
Il aura donc fallu des années pour que se révèle un double scandale. D'une part, la « restauration » dont on déplorait depuis longtemps le déplaisant effet s'avère comme ayant été, au moins en ce qui concerne ces deux pierres, sans la plus petite excuse. Rien ne pouvait justifier leur « remplacement » puisqu'elles étaient et sont encore en parfait état.
D'autre part, comment concevoir que des originaux extraits d'un monument historique classé, d'un monument de premier ordre s'il en fût, puissent être détournés comme ceux-ci l'ont été et tomber aux mains d'un particulier ? Il y a sans doute prescription, il n'en est pas moins vrai que le collectionneur dont on vient de disperser les biens n'avait aucun droit de s'approprier ces pierres.
L'administration des Beaux-Arts actuelle a fait, en cette pénible circonstance, ce qu'elle devait. Alertée par quelques amis de nos monuments, dont plusieurs membres du « Vieux Moissac », elle a délégué un de ses agents pour assister à la vente. Celui-ci a fait jouer le droit de préemption de l'Etat pour les pièces qui présentaient un intérêt monumental, la plupart des pierres, et un magnifique ensemble de stalles du XVIIe siècle. Nous étions quelques-uns qui avions réuni des fonds pour arracher aux brocanteurs si possible, et si besoin en était, les pierres du portail, et pour en faire don à la ville de Moissac. L'administration des Beaux-Arts les a reprises sous sa protection, qui n'aurait jamais dû leur faire défaut.
On souhaiterait qu'elles soient replacées dans le portail, sur les montants qu'elles n'auraient jamais dû quitter. Techniquement, rien n'est plus facile. La question n'est cependant pas aussi simple. La triste «restauration» empêche qu'il en soit ainsi : les pierres retrouvées ne pourraient plus reprendre place qu'entre des pierres neuves qui ne s'accorderaient avec elles que d'une manière douteuse. Les éléments intermédiaires n'ont pas été récupérés: l'œuvre restera irrémédiablement atteinte.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine : ces pierres doivent faire retour à Moissac.
Ces affaires de succession appellent encore d'autres sujets de réflexion. La chapelle du palais abbatial de Moissac présenté une voûte revêtue de fresques importantes, du début du XIIIe siècle. Les successives dispersions des collections Belbèze ont eu pour effet de leur trouver acquéreur. Veuille le ciel que ces fresques ne se mettent pas à voyager comme celles de Sorgues, rachetées ensuite à prix d'or par le Louvre...Mais rassurons-nous. Ces fresques de Moissac sont classées monument historique, ainsi qu'en fait foi la liste de 1932, publiée en 1933 par l'administration des Beaux-Arts, en exécution de la loi du 31 décembre 1913. Si des complications de forme survenaient, l'administration aurait toujours la ressource de s'adresser au Conseil d'Etat et, nous ne voulons pas en douter, elle ne manquerait pas d'y recourir à temps. Achille Carlier