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Vie de La Brochure
3 juillet 2025

Denis Collin-Mélenchon

Je reprends  ce texte, en forme de bilan auquel je pourrais apporter quelques remarques mais peut-être une autre fois. JPD

Réponse à Jean-Luc Mélenchon, mercredi 2 juillet 2025,

par Denis COLLIN

Dans un court passage d’une très longue interview, Jean-Luc Mélenchon me cite comme un « maître à penser » qui lui a fait comprendre des choses et, bien que je sois censé l’attaquer et le «traîner dans la boue», il tient à me dire qu’il me garde son estime, si toutefois je regarde cette vidéo.

Je ne sais pas ce qui a rappelé à Mélenchon le travail que j’avais fait pour lui sur la critique du déterminisme et la théorie du chaos. Ce travail constitue une partie de son livre, À la conquête du chaos. Pour un nouveau réalisme en politique (Denoël, 1991), qui est un peu aussi mon livre sous cet angle… Depuis j’ai écrit beaucoup de choses, bien plus importantes selon moi, tout mon travail sur Marx ou ma proposition de « synthèse républicaine » pour une république sociale (voir Morale et justice sociale, Seuil 2001 ou Revive la République, Armand Colin, 2005, et bien d’autres encore). Pourquoi évoquer cette partie marginale de mon travail ? Pour dire que la seule chose intéressante chez Denis Collin est sa contribution à la formation de la pensée de Mélenchon et qu’on peut laisser le reste à la critique rongeuse des souris?

Mais, puisque Jean-Luc Mélenchon se souvient de tout cela et qu’il semble attendre une réponse, je vais essayer d’aller au fond des choses.

Ma rupture avec Jean-Luc Mélenchon n’a rien à voir avec son caractère, «bienveillant» dit-il. Elle est foncièrement politique et le chef de LFI fait semblant de ne pas le comprendre. J’évoquerai ici quelques épisodes de cette histoire.

J’ai rencontré Jean-Luc Mélenchon dans une vie antérieure, quand nous étions l’un et l’autre militants «trotskistes» de l’OCI (c’est-à-dire «lambertistes»). C’était en 1974-1975, quand Mélenchon était «Santerre». J’ai eu quelques contacts indirects avec lui en 1977 quand il était devenu le bras droit de Claude Germon, maire socialiste de Massy. La fédération de l’Essonne du PS était menacée de tomber dans les mains des rocardiens. Mélenchon fit appel à ses, pas si «ex» que ça, camarades de l’OCI pour garder la fédé aux mitterrandistes… Passons sur cet épisode. J’ai retrouvé cette fois directement Jean-Luc Mélenchon en 1983, au moment où naissait SOS Racisme, aventure dans laquelle je m’étais engagé. Avec mon ami Jacques Cotta et notre petit bulletin «Militant», nous étions devenus membres du Parti Socialiste. Et par le plus grand des hasards qui fait bien les choses, nous nous sommes retrouvés entre Mélenchon et son bulletin «Données et Arguments» (D&A) et les amis de Dray avec qui nous avions créé un bulletin, Questions socialistes. C’est à ce moment que je suis devenu un peu plus qu’un collaborateur régulier de Données et Arguments, maintenant sous-titré À gauche, bulletin censé donner la ligne aux amis de Mélenchon, principalement dans le département de l’Essonne. J’ai animé des journées de réflexion destinées aux militants proches de D&A. J’ai participé en bon militant mélenchonien à la préparation du triste congrès de Rennes du PS et de bien autres choses sur lesquelles il n’est pas utile de s’étendre.

1992 a marqué une première rupture et pas sur une petite question, pas à cause du mauvais caractère des uns et des autres, mais à cause du traité de Maastricht. Jean-Luc Mélenchon et toute l’équipe de SOS-Racisme étaient engagés à fond pour le «oui», conformément à la position de Mitterrand. J’étais pour le «non». Jean-Luc Mélenchon a rompu notre dernière conversation par un définitif «tu fais le jeu de Le Pen». Pendant plus de 10 ans, nous avons mené des vies politiques séparées. Cotta et moins étions devenus des sortes de «chevènementistes», ce qui nous a tenus jusqu’à la présidentielle de 2002 et la dislocation finale du pôle républicain et la fin du Mouvement des Citoyens. Le soutien de Mélenchon (et de Chevènement, pour un temps) au gouvernement de la «gauche plurielle», un gouvernement qui n’a fait que continuer et aggraver la ligne «sociale-libérale» de la gauche, a également motivé nos critiques de la politique de Mélenchon, devenu ministre au côté de Jack Lang. À cela, il faut ajouter nos désaccords profonds sur le «socialisme bolivarien», l’amitié politique avec Chavez, pendant que Chavez se rapprochait de la dictature islamique de l’Iran, ou plus généralement les illusions entretenues vis-à-vis de la «gauche» latino-américaine, néopéronisme inclus.

J’ai renoué avec Jean-Luc Mélenchon et, par la même occasion, avec le député socialiste du Nord Marc Dolez dans la préparation de la campagne pour le référendum sur le «traité constitutionnel européen» de 2005 où cette fois Mélenchon avait rejoint la position «noniste» que Jacques Cotta et moi défendions dans La Sociale. Mais en 2008, la sortie du PS en plein congrès et la création du «Parti de Gauche», partenaire du PCF (c’est-à-dire de Marie-George Buffet) dans le « Front de Gauche » nous ont laissés pour le moins sceptiques. Nous avons pourtant appelé à voter Mélenchon en 2012. J’avais eu l’occasion d’expliquer mon vote dans La Sociale, «Il faut une nouvelle république». Ce qui nous retenait d’aller plus loin dans la collaboration avec le PG, c’était justement le maintien de la rhétorique «de gauche» qui nous semblait totalement dépassée – c’est en 2001 que Jacques Cotta et moi-même avions publié L’illusion plurielle. Pourquoi la gauche n’est plus la gauche (JC Lattès).

La campagne de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection de 2017 a changé la donne. En menant campagne en dehors du clivage droite-gauche, pour le peuple contre les élites, en défendant une nouvelle république laïque et sociale, en déployant le drapeau tricolore et en faisant chanter La Marseillaise, Jean-Luc Mélenchon, indépendamment de son fumeux «mouvement gazeux», La France insoumise, et de son programme fourre-tout, «L’avenir en commun» avait compris l’essentiel : il est impossible de proposer une alternative sérieuse sans reprendre appui sur l’aspiration à l’indépendance de la nation et le front de toutes les classes populaires. La ligne politique de Jean-Luc Mélenchon a fait ses preuves : à la surprise générale, il approche les 20 %, en trouvant des appuis dans toutes les couches de la population, commençant même à reconquérir des anciens électeurs de gauche tombés par colère du côté du Front National ou dégoûtés par les abandons successifs du PS. La gauche avait laissé tomber le drapeau de la nation, le drapeau des «sans-culottes» et Mélenchon l’avait ramassé avec succès, au lieu d’en laisser le monopole à Mme Le Pen.

Comme on le sait, les choses ont commencé à tourner mal dès le soir du résultat du premier tour : le candidat de LFI, la mine déconfite annonçait sa défaite, car il se voyait déjà élu président… (voir l’article référencé en annexe). Après quelques zigzags étranges, Mélenchon s’est laissé convaincre que lui avaient manqué les voix des banlieues, c’est-à-dire essentiellement les voix musulmanes. Ainsi, il opère un virage complet sur toute une série de questions politiques centrales, un virage qui va éjecter un certain nombre de militants et de dirigeants souvent venus du Parti de Gauche – la liste est longue de François Coq à Djordje Kuzmanovic, de Charlotte Girard à Manon Bretton, etc. De purge en purge, LFI est devenue un parti communautariste musulman. L’événement important : le tournant est la lynchage organisé aux journées d’été de LFI du philosophe Henri Péna-Ruiz en 2019. Le ralliement le 10 novembre 2019 à une manifestation des Frères musulmans pour dénoncer une prétendue «islamophobie» restera le jour de la honte. On y a vu le ban et l’arrière-ban de LFI défiler derrière des sonos qui criaient «Allahou Akbar».

Dans le même temps, la critique de l’UE passait au second plan. Le « plan B » (on sort de l’UE) disparaissait de la scène – on se souviendra de Manon Aubry, tête de liste LFI qui embrasse Ursula von der Layen après sa réélection à la tête de la commission. Plus de drapeau tricolore, plus de Marseillaise ! La «créolisation» et le ralliement à toutes les thèses des «Indigènes de la République» sont les grands marqueurs de ce cours nouveau. Hourya Bouteldja peut bien triompher : Mélenchon est une « prise de guerre » !

En vérité, sur chaque question, le Mélenchon de 2025 dit exactement le contraire du Mélenchon des années 2015/2017. Il était farouchement contre le voile et maintenant il y est favorable. Il était contre le communautarisme et maintenant, il le soutient avec ferveur. Il était hostile à l’islamisme et il le soutient maintenant, en assimilant toute critique de l’islamisme à l’islamophobie et cette dernière à du racisme. Jusqu’à sa position sur Israël qui s’est complètement inversée, reprenant les thèmes des palestinistes derrière Rima Hassan.

Au lieu de rassembler pour une république sociale, il divise et utilise toutes les occasions pour diviser et donner au RN du grain à moudre. Jusqu’à ses dernières inventions concernant la langue française qui ne devrait plus s’appeler le français. Un de mes amis dit que Mélenchon est un « troll », « ce personnage sur internet qui raconte tout et n’importe quoi, pour le seul plaisir de faire réagir, de mettre en colère, de mettre le bazar. Mélenchon est le troll de la politique française. » Il espère rassembler encore 20 ou 25 % et le « vote musulman » est sa cible. Il est ainsi un garant du maintien du pouvoir en place, jouant à une autre place exactement le rôle que jouait jadis le père Le Pen, dont il imite la manière de se mettre en scène et de distiller les petites phrases qui vont occuper les journalistes.

Le cycle de Mélenchon, du trotskisme au communautarisme islamiste suit étrangement l’évolution de cette organisation et de ce courant dont nous venons tous les deux, le trotskisme lambertiste, l’OCI, puis le PCI, devenu POI. J’avais pu observer que le lambertisme, depuis pas mal d’années avait commencé à avoir pour l’islam les yeux de Chimène. Ayant conquis la vieille Libre-Pensée, réduite à un état assez groupusculaire, les lambertistes avaient abandonné leur anti-tiers-mondisme traditionnel. Non seulement ils avaient fait de Mugabé (l’ancien dictateur du Zimbabwe) un héros révolutionnaire, une sorte de «marxiste naturel», mais aussi, via la trotskiste algérienne Louisa Hannoune, ils entretenaient des relations avec l’Algérie de Bouteflika. Ce nouveau goût pour les chefs nationalistes était totalement contraire à la ligne classique des lambertistes du vivant du «parrain rouge». Lors de la campagne de 2017, le POI avait refusé de soutenir Mélenchon. Après son tournant islamiste, Mélenchon est devenu le nouveau porte-parole du POI, les portes du «87» (le local historique de l’OCI, 87, rue du Faubourg Saint-Denis, à Paris) lui sont maintenant grandes ouvertes. Sans la moindre réserve, le POI s’associe à ce que Lambert aurait qualifié de «petite-bourgeoisie décomposée». Dans ce bouleversement, reste tout de même une constante : le mépris de la démocratie et le refus de toute discussion politique d’orientation qui pourrait être tranchée par les adhérents du Parti. La ligne politique et les principes sont renversés, mais la méthode de direction (le chef a toujours raison et ceux qui contestent le chef sont des ennemis) reste immuable. En ce sens, Mélenchon est bien resté un lambertiste.

Dans l’interview déjà citée, Mélenchon fait mine de s’étonner : « il y a toute une gauche, je ne me suis jamais expliqué la difficulté qu’ils avaient avec moi. » Il fait l’âne pour avoir du son… Il ne peut pas ne pas mesurer l’étendue des divergences politiques, même s’il se vante d’être le seul à « avoir fait avancer le schmilblick ». Je ne suis tout simplement pas d’accord avec lui et il s’agit de désaccords de principe. Jadis il condamnait la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus, la caractérisant comme un « phantasme d’extrême droite ». Aujourd’hui, il revendique ce grand remplacement en demandant une « nouvelle France », contre la vieille France et cette nouvelle France il la conçoit comme le résultat non d’une révolution sociale, mais d’une transformation démographique sur une base raciale ! Que veut dire en effet son appel aux migrants pour qu’ils viennent épouser «nos filles et nos garçons» ? Que veulent dire ses appels à régénérer la France par la jeunesse de l’autre côté de la Méditerranée ? Considérant que le moteur de l’histoire est le nombre (il répète ce qu’il avait déjà dit dans L’ère du peuple), il développe une pensée qui en son fond est raciste, parce qu’elle place les considérations biologiques au point de départ de l’analyse historique. Que ce racisme soit très différent de celui des nazis, c’est évident, mais c’est tout de même un racisme, c’est-à-dire une conception biologique de l’histoire. Il n’est dès lors pas très étonnant qu’l donne son appui au nouvel antisémitisme qui ne cesse de se développer dans notre pays. Le meurtre des ancêtres est à l’ordre du jour et le chef de la France Insoumise appelle à liquider cette France des soi-disant « fachos », cette France des « ploucs » qui lui déplaît tant.

Pour conclure, j’ignore pour quelle raison Mélenchon m’a invoqué comme son «maître à penser», ce que je ne suis pas. Mutatis mutandis, on se souvient qu’Alcibiade eut pour maître Socrate, mais l’ambition du jeune homme l’a conduit à trahir Athènes et à passer du côté de Sparte. Je ne suis pas Socrate, mais Mélenchon n’est pas non plus un stratège athénien. Et je n’ai aucune envie de boire la ciguë pour être tenu comme responsable de la dérive épouvantable de Jean-Luc Mélenchon.

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