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Vie de La Brochure
15 août 2025

Sonallah Ibrahim en 1994

Marie-France m'annonce que Sonallah Ibrahim est mort. En 1992 j'avais lu Le Comité livre pour moi inoubliable. Je retrouve cet article que j'ai conservé à son sujet. Le symbole d'une époque...JPD

Télérama 19 janvier 1994

Naufrage sur le Nil

Elle s’appelle Zeth. C’est une petite bourgeoise du Caire, une femme mariée, une femme victime, une femme esclave, excisée et domestiquée. Elle régit son temps selon trois saintes trinités. La première est celle de son calendrier : l’an 0 coïncide avec la révolution de 1952, et, depuis, elle compte les années en fonction des chefs qui se sont succédé au pouvoir, ère Nasser, ère Sadate, ère Moubarak. La seconde trinité est celle des objets de ménage que Nasser a mis à la portée du nid conjugal : le chauffe-eau, la cuisinière fabriquée dans les usines de l’armée et le réfrigérateur. La troisième, enfin, est celle de ses femmes de ménage : Oum Afkar, Oum Atef et Oum Wahid.

Aussi dévouées qu’elles aient été, ces dames expertes en serpillières ont été ferments de soucis. Oum Afkar, aux yeux las surchargés de khôl et pieds peints au henné, fut une maniaque de la pelle à poussière et de la paille de fer, mais elle disparaissait sans crier gare au moindre signe d’ennui. Oum Atef, une malingre aux yeux mi- clos et aux pieds crevassés dans des pantoufles dépareillées, était d’une honnêteté rare, mais elle avait la bruyante habitude de faire hurler ses cassettes de chants coptes pendant qu’elle récurait la salle de bains. Quant à Oum Wahid, quadragénaire à mégot et pipelette cultivée, c’était une accro de la télévision : elle s’inventait des excuses abracadabrantes inspirées par les films diffusés la veille pour justifier ses absences.

Zeth fait de son mieux pour être une citoyenne exemplaire, mais son pays est pourri. L’Egypte ? C’est un marché de viandes bourrées de microbes et de colorants, impropres à la consommation, causes de multiples empoisonnements. Ce sont cinq mille cinq cents incendies en un an dus à des courts-circuits ou à l’absence de sécurité dans l’industrie. Des invasions de vers et d’insectes sur les plages d’Alexandrie, où les baigneurs nagent parmi les excréments humains. C’est écrit dans les journaux. Des faits divers qui ne s’inventent pas. Tel cet homme battu à coups de cravache par un auxiliaire de la sûreté de l’Etat, et sa femme, déshabillée, torturée à la brûlure de cigarette sur les seins, parce qu'il avait rechigné à payer une contravention de voirie. Ou encore ce communiqué d’une secte de bigots exigeant la circoncision du philosophe français converti à l’islam Roger Garaudy. C'est l'expérimentation d’un insecticide (ayant provoqué des tumeurs cancéreuses sur des rats de laboratoire) sur des adolescents par une société suisse de produits pharmaceutiques. C’est la publicité faite au cadeau offert à Reagan par le roi Fahd d’Arabie Saoudite (un énorme œuf en or massif) ou aux avertissements du cheikh Chaarawi : <r La femme qui travaille bafoue la dignité de l'homme. » Avis financiers puant la magouille, intox des bulletins officiels, aveux de négligences administratives meurtrières, amnisties de corruptions, menaces de répressions, fanfaronnades pro-américaines, les citations de la presse égyptienne qui ponctuent chaque chapitre du savoureux roman de Sonallah Ibrahim prouvent que l’auteur n’en a rajouté ni dans l’horreur ni dans le grotesque. L’Egypte cantonne son peuple dans une impitoyable misère, tandis que les bourgeois s’enrichissent en scellant des pactes impurs avec les monarchies pétrolières du Golfe. Comme le dit un ministre de l’Intérieur citant l’imam Chafei :

 « Le prince peut tuer un tiers de son peuple pour que les deux tiers vivent en paix. » Journaliste lui- même, et de la race de ceux qui repoussent les bâillons Sonallah Ibrahim a goûté aux geôles nassériennes pour avoir dénoncé le visage inhumain du communisme et exprimé le désenchantement des gens de gauche, qui avaient cru que le marxisme rendrait justice aux pauvres. Les éditions Actes Sud ont déjà publié deux de ses textes brûlots. Le Comité, une farce d’humour noir dans laquelle le héros doit passer tout nu devant une commission de civils et de militaires pour désigner qui, selon lui, est «la personnalité la plus brillante du monde arabe ». Et Cette odeur-là, récit à relents autobiographiques de la sortie de prison d’un écrivain, texte qui choqua l’opinion publique à cause de ses notations sexuelles et qui fut interdit. Avec Les Années de Zeth, ce conteur impertinent s’impose comme un grand romancier.

Mi-Lawrence Durrell, mi-Dos Passos, il dresse un portrait foisonnant du Caire, cité grouillante de dix millions d’habitants, foule de fonctionnaires arrivistes, canailles opportunistes et moutons pitoyables du mirage néo-capitaliste. La plantureuse Zeth y épouse Abdel-Méguid, un employé de banque à gros cul, bellâtre à chevalière et parfum « old-spice » qui la courtisa dans les cafés des bords du Nil au temps des « ravissantes minijupes ». Le couple cahote au gré des soubresauts économiques et politiques. Quête d’appartement, achat d’une baignoire en escalier «de style Versailles», acquisition d’un magnétoscope à l’aide duquel le mari se projette des cassettes pornographiques après s’être (mal) assuré que Zeth dort. Les virées dans les magasins, visites aux médecins, jalousies des voisins, mesquineries professionnelles donnent lieu à des scènes hautes en couleur et à l’humour kafkaïen. Zeth connaîtra la disgrâce pour avoir oublié de décrocher le portrait du raïs défunt dans son bureau. Elle finira par porter le voile, bien qu’élevée dans les principes de la laïcité. Elle est sans cesse tourmentée par mille et un handicaps : sabotage de sa vie sexuelle, morale étroite et religion tatillonne, promiscuité due à l’exiguïté des logements urbains, saleté des rues noyées sous les ordures et les eaux usées.

Sadate est la cible principale de ce pamphlet épique. Les Egyptiens lui reprochent d’avoir favorisé l’éclosion d’une caste d’opportunistes avides, traîtres à la culture nationale, prompts à profiter du trafic et à renier tout ce à quoi ils croyaient. Tandis que Nasser est dépeint comme un ouvrier terrassier manieur de pioche, Anouar al-Sadate est caricaturé en poseur de carreaux de céramique qui ne tient pas ses promesses. Sa politique sociale est ridiculisée avec une amère ironie, en particulier lors d’une description homérique de la « guerre des chats ». Les habitants d’un immeuble sans hygiène tentent en effet d’empêcher les indignes félins squattant leurs escaliers de se livrer à des sabbats nocturnes, qui font exploser les sacs de poubelles abandonnés au seuil des appartements. Une assemblée de colocataires (de sexe masculin, bien sûr) autorise une commission formée de fonctionnaires et de bénévoles à procéder à l’achat de clous en « L » que l’on plantera sur les paliers, près des portes de chaque appartement, à une hauteur inaccessible aux chats, afin d’y accrocher les seaux munis de sacs poubelles. Mais, coup fatal, la femme d’un officier de police dénonce les bonnes âmes qui ont omis de convoquer une nouvelle assemblée pour remplacer un seau rouillé et sans fond par un seau neuf. Contacté par talkie-walkie, l’officier de police se rend illico sur les lieux et, impérial, entouré de ses hommes, il donne l’ordre de remettre le vieux seau à sa place.

C’est fou, sinistrement drôle. Un ballet infernal et burlesque, qui se clôt par le énième séjour de l’héroïne dans son pleuroir : les toilettes.

Jean-Luc Douin Les Années de Zeth, de Sonallah Ibrahim. Traduit de l’arabe par Richard Jacquemond. Actes Sud, 343 p,, 138 F

 

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