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Vie de La Brochure
30 octobre 2025

L’engagement occitaniste ?

L’engagement occitaniste ?

Dans un de ses blogs René Merle retrace son parcours occitaniste juste au moment où j’avais envie de lui demander un tel texte car comme chacun peut le vérifier à la lecture (voir le lien)n au-delà de la question occitanen chacun peut saisir un monde qui a muté. Je voulais lui demander un tel texte pour le confronter à un texte qu’il écrivit pour Tr’oc. A le rechercher je suis tombé sur ce dialogue publié en février 1973. Avec Tr’oc je me suis amusé à plusieurs types d’écrits et je m’amuse aujourd’hui en m’y replongeant. JPD

P.S. Dans le numéro en question on trouve au sommaire un philosophe Daniel Bensaïd et un linguiste connu Georges Mounin.

Dialogue extra astral

Sur une planète, la terre au hasard, deux vieux amis se retrouvent dans une salle d’attente ordinaire. Comme leur nom l'indique l’un vient plutòt du ciel et l'autre du sol mais le nom ne faisant pas le moine...

Théatombe : (sur son teacher une belle inscription : University of inexperience) C’est exact, tout est de la faute du public. Le théâtre est devenu mondain, fermé, étroit et éducationalisé parce que tel est le public.

Occitange : (interrompt la lecture de son hebdo favori : Le Nouvel Occitamour) Hier soir, dans ma ville, un spectacle de théâtre a dû se déplacer, salle du marché-gare, pour accueillir un vaste public vu que même en doublant ainsi le nombre de place, il s’est joué à guichet fermé.

Théatombe : Le théâtre fut autrefois trop généreux. Au cinéma, il donna ses salles (le cinéma-théâtre), ses acteurs, ses trucs et donc son public populaire qui, de fil en aiguille, se retrouve devant l’écran de télé. En retour, pour voir en “vrai”, des vedettes nées avec la télé, par exemple Guy Bedos, il remplit une salle de marché-gare.

Occitange : Parce qu’on ne peut parler du théâtre en dehors du temps présent (même quand il raconte des histoires du passé), notons que nous vivons dans une société du spectacle. Tous comédiens : les hommes de la politique ou de la publicité, les enseignants ou les journalistes. N’est-ce pas une victoire du théâtre ?

Théatombe : Puisque tu me parlais du succès d’un one-man-show, je remarque que, même réduit à son strict minimum, un acteur, le théâtre peut emporter l’adhésion. C’est dire sa force ! Le théâtre, c’est le lieu, par excellence, de l'homme s’interrogeant sur les grands problèmes de l’humanité. Il ne peut s’agir de victoire quand il est pratiqué par des personnes qui ne connaissent de l’humanité que leur propre inhumanité.

Occitange : Le succès du théâtre tient aussi à ce mot : acteur. De tout còté on invite le peuple à ne pas être passif. Dans l’entreprise il doit faire connaître ses réflexions, dans un magasin il ne doit pas acheter bêtement mais faire preuve de sens critique pour éliminer les sous-produits etc. “Soyons acteur de notre propre vie.” est un thème classique de la modernité.

Théatombe : Un grand du théâtre n’aimait pas ce mot de peuple. “Il saoule” disait-il et il parlait de population. Un de ses admirateurs (homme de théâtre aussi) a écrit cette phrase qui résume notre société mieux que le faux acteur dont tu me parles : “La seule chose qui ait du sens en ce siècle, c’est l’échec." Bien sûr elle s’adresse à ceux qui veulent être du còté de la population.

Occitange : Il était allemand et n’exprime ainsi que les échecs successifs de son pays (la force du mark n’est qu’une illusion de victoire qu’ils se donnent). Peut-être que son sens de l'échec explique l’attention des allemands pour la culture occitane qui còtoie l’échec depuis des siècles.

Théatombe : Une autre raison fait perdre son sens au théâtre. Il lui faut des héros, des mythes, de grands élans pour faire vibrer les planches,… aussi quand le monde devient intimiste ... !

Occitange : Oui, le temps des héros, indispensable à la puissance du théâtre, semble passé, parce que les dimensions de la vie se sont faites petites et étroites (d’où le juste recours au one-man-show). Mais si le théâtre souffrait simplement d’un défi qu’il n’a pas relevé : celui de l’écran ?

Théatombe : Le mécanique, le machinal, le répétitif, l’inéluctable, en clair l’ordre, réussissent en effet à produire l'émotion en différé. Ce défi n’a rien de nouveau. Face au juste divertissement, on a toujours trouvé les astuces de l’abêtissement. Reconnaissons cependant que les astucieux obligent l’acteur véritable à chercher sa place au centre du théâtre.

Occitange L’Europe est un champ d’ordre même si tous les jardins n’y sont pas à la française. Peut-être faut-il reprendre l’irrationnel à la droite ? Peut-être faut-il comprendre les cultures du chaos ? Nous ne comprendrons pas le retour de la Russie car nous sommes allergiques au sens du chaos.

Théatombe : Laissons l’abstraction pour revenir au théâtre. Quand on écrit des pièces de théâtre, on peut toujours parier à travers les différents personnages qui fonctionnent comme des masques. Voilà pourquoi je préfère le théâtre - à cause des masques. Je peux y dire une chose et son contraire. J’ai besoin de me débarrasser de certaines contradictions. Ecrire pour le théâtre ne peut se faire assis. Il faut marcher, dans la rue, surtout dans la rue.

Occitange : Je connais dans un pays dit “occitan” des acteurs, metteurs en scène et écrivains-poètes du théâtre. Parce que citoyens sensibles à leur pays de langues populaires, ils me semblent capables de supporter cette écriture en marchant et les fameux échecs inhérents à notre siècle que tu viens d’évoquer. N’ont-ils pas, provision involontaire de courages actuels ?

Théatombe : Peut-être, vu que je crois à l’acteur créateur. Par goût du paradoxe et de ta provocation, je vais répétant depuis des années que le seul moyen de renouveler le théâtre serait d’obliger les acteurs et les actrices à écrire leurs propres pièces, comédies ou tragédies à leur choix.

Occitange : Tu me fais penser à cet autre bon mot d’un théâtreux contemporain qui tend à me prouver que nous parlons d’art du dialogue : Les concerts de sifflets et de huées sont le rêve - rarement réalisé - d’un acteur de théâtre. Au théâtre il faut donner la parole à l’ennemi, et alors les dogmatismes ruent dans les brancards.

(Pendant leur discussion, la salle d’attente s’est un peu remplie et nos deux amis se sentent observés.)

Théatombe (à mi-voix) : Pour en revenir au point de départ, la désaffection des salles de théâtre, pendant que des stades se remplissent pour des matchs ou des tours de chant, je crois comprendre que maintenant deux pestes nous guettent : la classique, celle des gens cultivés (ils ne veulent pas voir mais revoir leur “famille”), la moderne, celle des gens acculturés (ils s’imaginent coupables de leur inculture et s’enchaînent à la télé-soporifique ou aux troupeaux qu’elle fait naître).

Un patient : La télé mérite mieux que vos incantations. Et le peuple aussi en conséquence. Pour l’éteindre- la télé, pas le peuple -, il suffit de tourner le bouton.

Occitange (indifférent à la réflexion précédente) : Comment ne pas aspirer au pouvoir ? Telle est l’éducation à laquelle nous devons nous livrer. En fait le pouvoir se dilue et voilà pourquoi les hommes qui l’incarnent font de l’esbroufe. Ils compensent une perte de puissance par le masque de la victoire.

Théatombe : Que le théâtre produise des lieux de liberté pour l’imagination contre les standards préfabriqués des télés ! Voilà un objectif sérieux. Parce que le seul pouvoir véritable qui va s’imposer est celui qui concerne le pouvoir sur nos têtes. Tel est enfin, le lieu réel de l’épée de Damoclès.

Enfin, le médecin ouvrit la porte et appela : “Occitange”. Il portait l'uniforme de sa corporation. Une inscription sur sa blouse répétait ce que disait l'affiche qui était derrière les deux hommes : 'La seule réalité est celle des statistiques. " Une autre sur le còté annonçait : 'Ici on ne soigne que les malades de l’idéal. Pour les réalistes critiques, voir ailleurs. "De l'autre còté une autre affiche précisait : ‘Get your pòle position now !” (soyez en première position, maintenant !)

Le patient, un employé du Centre de Création Industrielle, un designer, voulut continuer la conversation avec Théatombe en la plaçant enfin sur le terrain essentiel de l’art.

Le patient : Vous me semblez un peu perdu et je crains que le médecin ne puisse rien pour vous. Il faut que vous placiez votre art sur le terrain de l’éphémère. Il y a là un marché en or à exploiter. "Venez goûter le plaisir de l’imprévu, allez au théâtre !" Quelle campagne de pub en perspective !

Théatombe : Nous n’avons rien à nous dire. Quant au médecin je viens pour le soigner (il arrive qu’ils soient malades eux aussi) ! Notre différence est radicale. Ma devise est la suivante : "Fais quelque chose si tu ne sais pas exactement pourquoi tu le fais." La vòtre me semble : "Fais quelque chose dont tu sais exactement ce qu’elle va te rapporter ",

Et la conversation s’en tint là.

J-P Damaggio-82-Montalban

P.S. : Les citations cachées viennent pour l’essentiel de deux livres récemment publiées aux Editions de l’Arche : Le Gai savoir de l'acteur par Dario Fo (1990) et Faute d’impressions, Heiner Müller (1991). Cet article a été rédigé suite à la publication dans Tr’oc de l’article de Claude Alranc : Oc d’hiver en créatie.

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