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Vie de La Brochure
30 octobre 2025

Massilia Sound System en 1992

Massilia Sound System en 1992

A me retrouver dans les vieux papiers occitanistes de 1992 je retrouve cet entretien avec Massilia. JPD

Libération 7 mars 1992

Assortie d’attendus geographico-théoriques à peine case-noix, une présentation de l’outsider français du moment Raggamuffin sémiologique, ou la tchatche renvoyant le rap au musée. Une leçon.

Six années d'existence, deux cassettes en guise de CV, un label («Roker Promocion ») rampe de lancement d'IAM et une présence assidue sur le terrain : mine de rien Massilia Sound System, loin de débuter avait déjà fini par établir sa petite suzeraineté sur la région PACA, d’actualité électorale. Mais guère au-delà, faute d'opportunisme ou d'esprit conquérant, à moins qu'il ne s'agît d'exacte tempérance.

Indolemment tapi(e?) à l'ombre de Notre-Dame-de-la-Garde. M.S.S. attendait son heure, laissant filer les lièvres : F. F.F..Solaar. NTM, tonton David, Poupa(s) Claudio. Leslie. Saï Saï... imparfaits émiettements d’une nouvelle donne tutélaire, prompte à parer sa chapelle d'ornements rap/funk/reggae saisonniers.

Pendant ce temps, donc, le triumvirat Tatou (MC. instigateur, compositeur). Jali (MC. créateur du label) Goatari («l'homme du son et des machines»), escortait les pointures de passage (Mano Negra. Beruriers Noirs, U.Rov) vaquait dans son fief, fondait le Parti indépendantiste international marseillais, comme un intitulé canulardesque qui ferait long feu (« responsabilité face à l’humanité toute entière de refaire surgir une civilisation endormie, râpetissée... ») et trouvait terres toulousaines l'écho de ses préoccupations régionalistes. via Fabulous Troobadoors et Bouducon Production, aussitòt rapatriés à la maison (bonne) mère (albums à venir). Créant de la sorte une sainte alliance occitane que l’on aurait bien tort de moquer, tant l'accostage du navire amiral M.S.S. fera figure d'assomption, d'alternative fringante à la stagnation environnante.

De quoi s'agit-il? D'un design qui voudrait concilier le (relativement) neuf et l'ancien ; d’un syncrétisme issu du même substrat,-d'un ethnocentrisme consommé; d'une fortune qui sourirait aux audacieux. De Parla patois, lecture autorisée du rub a dub digital, neveu du reggae, cousin du rap... et parent pas si éloigné, parait-il, du patrimoine provençal, gorgé de tradition orale ou tchatche, dont on retrouverait l'origine dans l’occitan «chacharrar» et «chacharronear».

La consanguinité ne s'arrêtant d'ailleurs pas là, il s'agit aussi de renvoyer les Sound Systems jamaïcains au tronc commun ancestral des griots africains, mais aussi aux troubadours et à leurs badests frondeurs, duels de chant permettant de railler le seigneur, sur trame octosyllabe. La même qu'utiliseront les DJ's de Kingston pour toasfer… tchatcher. La boucle est bouclée, la légitimité avérée. Massila (sous pochette nulle) sûr de son bon droit et soulagé de toute réserve de principe, eut ainsi prospérer : « Récupérer l’avancée des techniques de communication au service de la communauté dont l’artiste se réclame. »

User le la galéjade, de la faconde, pour mettre l’accent, au propre comme figuré, sur son expression identitaire et populiste. Annexer, sampler, boîte à rythme et synthé. S'émanciper. Avec son rub a dub futé des calanques, confrontant provençal et français, cas particulier et généralités, fignolage et bouts de ficelle ; comme ces micro trottoirs étiquetés avec une méticulosité d'archéologue : « Nom : Muroni, profession : boulanger, signe particulier: ouvert toute la nuit, pour tous les fadas...», CCC Posse, enregistre par Pau « Pyjaman », 0h 15. Au bagne. «tout le monde se déchaîne», ABS , Posse, 9h30. marché Saint-Sernin ; Toulouse... et cette autre virgule sublime : « Commentaire peur radio Afrikasport, pour la finale de la coupe du village de football, arbitré par Boukos le fonctionnaire...», ou la parole confine au rap, le son se substituant à l'image.

D'ailleurs, dès l’intro on situe le niveau: «Ara lo trobar es dins la dansa», maintenant, l’art des troubadours est dans la rue, stridulation de cigales, la plus emblématique des répliqués (« Tu me fends le cœur») fendue au sampler d'emblée, chassant en pastourelle, une foule scandant Massilia, des mots d'anglais, de provençal, le tout plie en l’20 chrono.

Et la suite: « Phénoménal system pour phénoménal DJ/Massilia est là les pebrons vont dégager » Lo ou i « Cette folie pour nous a commencé il y a des années/En écoutant le type qu'on appelle Bob Marley... » ( Reggae fadoli) ; sacerdotale «Je tchatche pour les Français, les Occitans/ les Africains/ les Antillais et ceux du Moyen-Orient/ pas chrétien /pas athée pas musulmans/ J'ai ma propre liturgie et mes propres sacrements» (Violent) « et j’ai des mots de partout, putain quel mélange. […]

LIBERATION. Où avez-vous trouvé l’idée des micro trottoirs ?

MASSILIA : Lorsqu’on faisait de la radio, on avait des invités avec qui on bricolait des jingles. C'est le reggae qui nous a donné celle idée de mettre des bruits de la rue : ça nous permet de lier nos morceaux, mais aussi de rappeler ce qu'il y a autour, le folklore, les gens qui accompagnent Massilia, à Ris Orangis ou Genève, pour faire la fête et pour jouer un ròle, montrer ce qu’ils font. Notre sound system comprendre aujourd’hui une centaine de personnes

LIBERATION. Qu’entendez-vous par «à Marseille les choses seront toujours différentes » ?

M.S.S. C’est la notion d’identité choisie, par opposition au fait que tu sois noir, blanc ou vert, qui relève de la fatalité. De par la culture du coin, se dégagent un regard commun, des valeurs. Les Occitans ont leur manière spécifique de voir les choses. En ce sens, on revendique le droit de penser en occitan dans le cadre français; il faut que les choses qu’on a à se dire soient foncièrement différentes, voire opposées, car pas d’idées sans être deux.

LIBERATION. Pouvez-vous développer votre concept de Parti indépendantiste international marseillais ?

M.S.S. C’est ça.

LIBERATION. Mais il, y a « indépendantiste »...

M.S.S. Il s’agit de culture. La vraie définition du folklore, c’est tout ce qui est à la pointe d’une société. A la base, tout artiste y participe pourvu qu’il ne soit pas noyé dans une espèce de nébuleuse «world», terme que l’on réprouve puisqu’il signifie unité. On préfère la pensée de Félix Castan, écrivain philosophe qui depuis cinquante ans propose la décentralisation comme fondement de l’identité.

LIBERATION. Victimes du centralisme parisien ?

M.S.S. Culturellement, oui. Mais les Occitans l’ont bien cherché. Il n’y a pas de machination, ce sont les Marseillais qui participent à leur «provincialisation»; on essaye de prendre tous les pouvoirs : celui de la parole, du fric, de la création, de manière à imposer notre importance. Toutes les villes doivent être capitales, mais cela n’est envisageable que si nous le décidons. Nous voulons apporter des réponses, peu importe qu’elles soient constitutionnelles ou pas... C'est le sens moderne qu’on pourrait donner au mot « troubadour », il vient de «trouba», qui signifie «trouver»; on est des trouveurs, plutòt que des chercheurs. Tout passe par l’action. Mais nous sommes également en rupture avec une partie du mouvement occitan qui réclame l’autonomie, alors que nous nous limitons à demander l’indépendance culturelle. Tout le monde a à y gagner; pas simplement pour flatter quelques linguistes, si l’Italie vient de reconnaître une dizaine de langues c’est aussi qu’elle y trouve un intérêt économique.

LIBERATION. Comment avez-vous effectué la connection entre rub a dub et tradition provençale ?

M.S.S. Très naturellement. Plus on fait appel à notre tradition, plus on se sent proche des Jamaïcains, dans l’esprit. On leur a piqué l’arme en la chargeant avec nos propres balles; le sound System est conçu pour se déplacer, pour aller raconter les histoires de son quartier dans d’autres quartiers.

LIBERATION. Quand vous dites « les enjeux n’ont pas été posés au bon endroit»...

M.S.S. Au départ, les gens écrivaient sur leur propre vie, aujourd’hui, ils racontent ce qu’ils ont entendu dire par un autre. Nous, on travaille avec des minots, les mêmes rimes, les mêmes mots reviennent sans arrêt: «On veut ci, on veut ça » mais jamais ils n’agissent. Ils revendiquent : « Je viens pour m'exprimer», on leur répond: «OK, vas-y, raconte une histoire, un conte, n'importe. »

En outre, l’idée du rap au secours des banlieues, c’est bidon. On fait des stages de rap, une norme se crée : c'est le danger de l’assimilation ; à laquelle on oppose identification. Il serait surtout temps de revoir la définition de l’individu dit de nationalité française, tout commence là. Ensuite, ce sera facile de résoudre les problèmes de racisme, d’intégration; on n’a pas encore entendu de rapper écrire un texte sur la double peine —pourtant ça touche le voisin de palier ; plus que la vie d’un martyr noir africain mort... C’est bien beau de rappeler l’histoire, mais il faut se battre pour le quotidien, aller casser les couilles au maire. Que là, les textes s’appauvrissent et on est loin de la révolution culturelle à laquelle on était en droit de s’attendre. Ce sont Nike, Adidas et Jordan qui gagnent des sous. Si ça continue, le rap redeviendra ce qu’il était au début des années 80: un truc pour les gamins. C’est dommage.

Gilles RENAULT

Reportage photos : Laurent MONLAÜ

LP/K7jCD. Parla patois, Roker Producion/ Bondage.

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