Gilles Vigneault en 1984
Gilles Vigneault a 97 ans et est toujours en bonne forme. Je reprends cet article de l'Humanité en hommage à son rédacteur Louis Destrem. Je ne garantis pas l'année et je ne sais ce qu'est devenu ce journaliste qui ma tant marqué. Jean-Paul Damaggio
Sur l'Humanité
TOULOUSE, le 29 mars, vers 19 heures. Je l’attendais : veste de caribou, bottes de presque Arctique. C’est en pantoufles qu’il est descendu de voiture. « Je suis parti de chez moi avec des chaussures bien fourrées. Mais ici, il fait trop chaud... Je préfère porter ça. Et puis dans cette tournée... Pas un instant de libre pour entrer dans un magasin et choisir une paire de souliers. » D’autant plus que, ce jour-là, la circulation avait traîné les pieds. Les camionneurs bouchaient les routes. « Nous avons rencontré cinq camions... Mais ils étaient ensemble. Un camion peut toujours en cacher un autre. Dans ces affaires, il faut toujours se demander à qui ça profite.»
La Halle aux Grains. Hexagone de deux étages. Vastes plateaux qui mangent les deux tiers du parterre. Détails de sonorisation et d’éclairages. Accords de l’orchestre. On essaie : la première. «Des chansons pour le métier / Des chansons pour l’amitié / Moi je fais encore des chansons... » Quelques pas de gigue. Sous les pantoufles, les planches jouent. «Cette salle, je m’en accommoderai. Mais c’est juste. Je préfère franchement la salle traditionnelle avec le rideau, les coulisses... Le jeu auquel le public est habitué. La possibilité de travailler dans l’ordinaire. Pourtant, on n’est pas difficile. Mais voilà... On a très rarement de ces salles en France. La salle, c’est un lieu physique. Il n’y a pas de rideau comme ici... bon ! Il y a une sorte de climat dramatique que l’on obtient avec le rideau. Un début et une fin — qui est irréalisable avec seulement des éclairages. Ce n’est pas une coupure que l’on veut. Mais la marque d’une différence entre scène et salle permet au rideau d’ouvrir à la communication. Le rideau investit l’artiste du pouvoir d’établir la communication. Quand on a le manteau du pouvoir, tout de suite on a la responsabilité entière de la salle. Ce mouvement d’échanges entre vous et le public, il ne faut pas croire qu’il se crée tout seul. Il faut avoir la responsabilité du temps, du lieu et de la manière d’établir le contact... »
Vers les 20 heures : repas d’avant-spectacle. Les musiciens cherchent en vain de la saucisse de Toulouse. Ils en concluent que c’est un mythe. Le restaurateur: addition d’une main, «livre d’or» de l’autre. «Merci pour votre accueil... Je ne sais jamais où se met le « u »... C’est comme écueil... Merci pour votre récit ! »
Pour la radio régionale, Gilles Vigneault parle de Natashkan. Son village natal, à 1.300 kilomètres de Montréal. Ensuite... Comment va le disque en France ? Au Québec ? «Alors là ! On arrive devant le mur des multinationales. Au Québec c'est aussi grave qu’ici... Non, c’est pas la même chose... Si ! C’est la même chose. Une multinationale française c’est aussi pourri qu’une multinationale américaine. A un moment on m’a proposé d’éditer mes livres chez Hachette. J’ai dit : Hachette, Hachette ? Ça a un drôle de nom. Alors je regarde Hachette chez nous : le consortium, ce qu’il a acheté, avec qui il est acoquiné ou associé... voilà. »
Vers minuit, repas d’après-spectacle. Une Québécoise de Toulouse fait rouvrir un restaurant derrière la place du Capitole. «Qui ressemble à une place belge.» Echanges sur le vin : bourgueil et madiran. Meursault, mouton cadet, vins de fleurs, vins d’été... « Et le Saumur ? Mais le rouge ! » Ah, monsieur connaît le saumur rouge ! Une sorte de comptine aux cent vignobles. Un musicien propose une nouvelle version « Vins du pays, c’est vin toujours... »
« Les chansons que j’ai faites sont en rapport avec mes racines. Il faut aller avec ses racines à soi... Souvent vous entendez chez moi des rils (1), des airs de danse, des gigues..., du grégorien. Ce sont les musiques dans lesquelles j’ai été élevé. Il ne doit pas y avoir que du mauvais dans tout cela. Je crois en avoir gardé te meilleur. Et tout ça va avec des rythmes qui sont ceux que le cœur humain — à un endroit — souhaite. Ça n’est pas à négliger le battement du cœur humain... dans une berceuse. Les élitistes s’installent en tous lieux et dans tous les métiers. Tu auras toujours des gens qui prétendront faire de la chanson nouvelle. On parle aussi de nouvelles peintures... Il fallait en parler à Picasso ! Moi, toutes mes chansons sont démodées d’avance. Mais on verra ce qui vieillit bien. Est-ce que je suis pour autant contre la recherche de formes nouvelles ? Pas du tout. Moi aussi, peut-être, je cherche d’autres formes que je n’ai pas trouvées. Il n’y a pas de formes absolues de la chanson. Je crois faire des chansons qui correspondent à l’âme de ceux qui les écoutent. Leur âme serait-elle démodée ? »
Le 30 mars, vers 15 heures, au sortir de Toulouse vers Souillac. Où l’on relève le rideau sur la question du pouvoir... «J’ai parlé de pouvoir ? Plutôt une permission. Car nous avons un pouvoir extrêmement éphémère qui disparaît en fumée dès qu’on veut s’en servir. Celui qui se sert de ce pouvoir à des fins de spectacle, de communication... très bien. Mais si tu prends ce pouvoir et si tu veux l’exercer sur un autre plan social, tu es sûr de le perdre. Tu perds une crédibilité que tu as acquise ailleurs et que les gens ne t’ont pas accordée pour l’utiliser n’importe où. Les gens qui te donnent cette crédibilité ils sont plusieurs. Chez nous dans la salle il y a des fédéralistes, des P. Quistes (2), des journalistes, des artistes. Il y a toutes les opinions, toutes les croyances, toutes les allégeances, toutes les inquiétudes... »
Montauban. Déviations routières. On tourne en rond, «j’ai l’impression moi aussi». Beaucoup de silence. Quelques remarques. « L’homme est capable d’écrire un gros livre sur la défense de l’arbre et de le publier à trois cent mille exemplaires. On est rendu là. »
Mais faut-il choisir entre l’arbre ou le livre ? «Lequel tient l’autre ? Voilà quelque chose de solidaire.» «L’homme a un talent monstrueux pour appliquer l’anthropomorphisme à la défense des bébés-phoques. Mais aucun talent pour défendre les enfants assassinés par PolPot. »
Tout se débloque. On reprend la route droite. La conversation également. «C’est drôle que le métier s’appelle le métier. D’autres professions on les cite... on dit le boulot. Le métier, tout le monde comprend que c’est le métier d'artiste. On parle ainsi même pour ceux qui n’en sont que de vulgaires parasites. Par exemple les multinationales que j’exclus délibérément et méchamment du métier. Des gens réunis en tel endroit, tel soir et qui font que quelque chose se passe : c’est le métier. Il y a un autre mot de la langue française qui se dit le métier et dont ma grand-mère jouait assez bien. Le métier à tisser : l’outil et le gagne-pain. Donc, ma grand-mère était tisseuse de pièces d’étoffe. Il arrivait que les personnes auxquelles elle les vendait, les donnait ou les échangeait en fassent une jupe ou une nappe de table, ou des rideaux pour l’hiver, un mouchoir ou un drapeau. C'est pareil avec les chansons. Les gens à qui nous livrons notre marchandise transforment la pièce en une paire de culottes, des espadrilles, des pantoufles, un chapeau, une voile... Chacun en fait — dans sa tête — ce qu’il veut. Et il est intéressant de voir que dans la chanson il y a aussi le tisserand (paroles et musique), l’arrangeur (celui qui faufile la pièce), les gueulards qui la chantent...
«Et c’est un métier grave d’autant qu’il est gravé. Chaque fois qu’on grave un disque on sort un baril de pétrole de la terre... Quel privilège ! »
Cahors. Une pensée pour le vin du même nom. Nous en aurons ce soir. Autour : fermes, coteaux labourés, travaillés... «Je regarde... Pas un coteau, pas un buton où il n’y ait un pied de vigne, des arbres, des fleurs, d’autres pieds de vigne, des poiriers, des pommiers, des cerisiers, des arbres taillés en espaliers... Ici l’espace est occupé par le travail. Chez nous non. Il reste énormément de travail à faire. Alors on en parle. Quand je dis : il nous reste un pays à construire, il nous reste un pays à changer, c’est d’un pays réel que je parle. C’est vrai, le travail est très présent dans la chanson québécoise. D’ailleurs, parce qu’il est aussi très absent. Nous connaissons le taux de chômage le plus fort de toutes les provinces.»
Souillac. Le palais des congrès.
«En France, c’est fou ce que l’on tient de congrès si l’on en juge par le nombre de palais. » Comment sera la salle : cube crépi de blanc, une pièce d’écho. Mais il y a du monde. (Beaucoup.
« Chez nous les gens se sont reconnus dans la chanson parce que c’était un miroir commode, un miroir de poche. L’évolution de la chanson québécoise est en rapport avec l’évolution de la politique québécoise. Pendant longtemps nous avons eu le gouvernement du duplessisme qui était assez intelligent pour ne pas vendre l’île d’Articosti aux Allemands en 1939, mais assez obscurantiste pour établir dans sa mouvance des gens encore plus obscurantistes que lui. En vingt ans, ça a donné un siècle d’obscurantisme. Tu imagines les effets sur la création. Elle n’était intéressante que lorsqu'elle venait d’ailleurs. Il n’y a eu qu’un Leclerc et quelques autres qui ont osé se pointer sur une scène et critiquer le régime. Il fallait les épauler. Puis, en 1960, il y a eu une espèce de changement. Une équipe neuve est arrivée. Elle n’était pas encore indépendantiste. Nous nous l’étions. Par exemple, « Jos Monferrand », que j’ai écrite le 12 décembre 1958, n’était pas ambiguë de ce point de vue. Donc, le 22 juin I960, la politique change. L’air est un peu entré par la fenêtre. Et nous, nous avions créé à Québec un cabaret, «La Boîte aux chansons». J’ai commencé d’y chanter le 5 août. Elle a ouvert le 1er juillet. Huit jours après les élections... Il y a une relation claire, directe. »
21 heures, dans le coin sombre de la scène. A côté de la table de sonorisation. De ce côté-ci des projecteurs, Vigneault ne fait pas semblant. Un œil au pianiste, «des chansons pour le métier» ; un œil vers le coin noir, «des chansons pour l’amitié».
«Les auteurs de chansons sont toujours engagés dans ce qu’ils font. Celui qui fait des chansons d’amour aussi... C’est très engageant les chansons d’amour ! Après ça, l’engagement en rapport avec le collectif, c’est autre chose. C’est l’argent, l’engagement. Mais celui qui s’engage à gagner des sous, il est engagé. Il se révèle. Il dit ce qu’il est. Mais là, ce sont les sous qui gagnent la cause. La cause c’est les sous. Donc pas de cause. Celui qui s’engage à une cause, elle va lui donner beaucoup mais lui prendre énormément. Quand on épouse une cause, il ne faudrait pas oublier que ce sont des épousailles. On ne divorce pas aussi facilement que d’avec une femme. Dans ce qu’une cause donne, on trouve la nécessité intérieure de faire, la nécessité viscérale de travailler pour elle. Et dans les chansons, comme dans d’autres domaines, le travail reste un désennui souverain. Et puis, il constitue la manière supérieure de voir changer... la température. Ceux qui épousent une cause collective se révèlent parfois cocus. Par quelqu’un qui a épousé la même et qui l’a menée ailleurs, qui l’a changée en chemin. Mais c’est toujours plus intéressant que de n’épouser personne. Celui qui est de toutes les causes n’est d’aucune... Cela fait mal vieillir. Et vieillir, ça à quelque intérêt.»
Louis Destrem
(1) Ril : danse québécoise.
(2) Adhérents ou sympathisants du Parti québécois.