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Vie de La Brochure
23 décembre 2025

Un déporté en Algérie de 1851

Un déporté en Algérie de 1851
Depuis 1980 je me pense sur le cas des victimes du coup d'Etat de 1851. Et sur ma route j'ai eu le plaisir de croiser bien des amis dont Maurice Albert Mauviel. Je reprends ici un témoignage précieux. J-P Damaggio
 
« Quand on fait l’histoire de l’Algérie il faut « tenir les deux bouts de la corde » ( Germaine Tillion.)
Les oubliés de l’histoire d’Algérie ( suite) : Républicains déportés en Algérie, février- juillet 1852, et massacrés à Paris en juin 1948.
Le témoignage d’un déporté en Algérie, originaire du département de l’Yonne.
Le témoignage de Michel Berthaud, originaire de Puisaye (département de l’Yonne) nous est parvenu parce qu’il a pu revenir d’Algérie après deux années de détention.
Denis Martin (archiviste à Auxerre) m’a communiqué une lettre de Michel Berthaud conservée aux Archives départementales de l’Yonne.
"Après deux mois d’emprisonnement à Auxerre je fus conduit à Paris, au fort de Bicêtre ou je restai environ six semaines. De Paris on m’emmena au Havre. Deux heures après on me faisait embarquer sur la frégate le Magellan. Après trente jours de mer, (je devrais dire 30 jours de martyre) j’arrivais à Alger. On me conduisit d’abord au camp de Bircadène (Birkhadem, près d’Alger), puis ensuite au camp des "Cinq Trembles." Au bout de huit jours il fallut travailler à la confection d’une route. Environ huit ou dix jours plus tard on arriva près d’une butte à pic qu’il s’agissait de trancher pour obtenir l’éboulement : d’autres camarades étaient restés en bas avec moi afin de charger les brouettes. Tout à coup ceux qui se trouvaient au sommet crient sauve qui peut ! mes camarades s’échappent, mais moi, n’ayant point entendu assez tôt, je suis enfoui. Après d’énergiques efforts on parvient à me dégager, on m’emporte sous la tente sans connaissance et avec un effort dont je suis porteur et qui me fait encore actuellement horriblement souffrir. Je restai alors quinze jours sous la tente en attendant le bandage qui est venu d’Alger. Peu de temps après je suis saisi de dysenterie qui me tient pendant plus d’un mois. Ne pouvant alors travailler, je fais alors demander au lieutenant Olivier mon internement. Je l’obtins au bout de huit jours après lui avoir prouvé mes moyens de subsistance. J’avais demandé à Laudy près de Médéa, chez un nommé Boissard. "
L’accident dont Michel Berthaud fut la victime a facilité sa libération. Cet homme, qui savait lire et écrire, avait demandé à sa femme de payer le salaire de ses quatre ouvriers, (trois charrons et un forgeron), alors qu’il était déjà enchaîné comme un criminel à Auxerre !
Dix hommes de la commune d’Asnières, sept de Châtel- Censoir, trois de Druyes-Fontaines (Yonne) furent condamnés à la déportation en Algérie au début de l’année 1852. Certains étaient très jeunes comme Claude Moreau, tuilier-bûcheron, né à Asnières en 1830 ou Étienne Rollot, tisserand, né le 28 mars 1832 à Mery-sur-Yonne, décédé à Papeete le 17 avril 1866.
Les déportés en Algérie du département du Var en décembre 1851 et janvier 1852.
Le département du Var est probablement celui où la répression contre les Républicains opposés au Coup d’État du 2 décembre 1851 a été la plus importante, la plus rapide et la plus brutale. Les arrestations en masse s’élevèrent à plusieurs milliers. Les campagnes furent littéralement dépeuplées (certaines récoltes ne purent se faire faute de bras). Noël Blache estime que 780 à 800 hommes et femmes furent déportés en Algérie et 900 autres éloignés du département pour de longues années.
Les origines, les causes du soulèvement, l’ampleur et les conditions de la répression sont bien connues des historiens. Si Maurice Agulhon a classé les insurgés par catégories socio-professionnelles, notre connaissance du sort des 800 déportés en Algérie (localisation du bagne ou du lieu de relégation, conditions de vie, sévices, maladies, décès dans les hôpitaux peu après leur arrivée..) est limitée.
Soyons reconnaissants à Noël Blache et à Charles Galfré de nous avoir éclairés sur le destin de certains (Noël Blache, "Histoire de l’insurrection du Var en décembre 1851," réédition, Marseille, Jeanne Lafitte, 2001, première édition, 1869. Charles Galfré, "Le Matricule 5005 est mort au bagne. Mourre le Magnifique", Marseille, Jeanne Lafitte, 2001.)
Célestine Monge, épouse du docteur Baudinard Monge d’Aups (arrondissement de Brignoles), fut déportée en Algérie, Césarine Icard fut condamnée à dix ans de déportation ( Algérie ?) , cinq autres femmes : Angélique Bérenguier, Julie Isnard, Joséphine Maire, Catherine Truc et Solange Longeon furent condamnées à la même peine pour cinq ans.
L’un des seuls témoignages qui nous soit parvenu des 800 déportés du département du Var en Algérie est celui du frère de Marius Mourre, déporté et décédé au bagne de Cayenne. On a retrouvé une lettre, qui a échappé à la destruction, celle de Paul Mourre incarcéré au pénitencier algérien du Pont Chélif qui se terminait ainsi :
"Ne vous effrayez pas trop de ces nouvelles, vous savez quel est notre proverbe : Mourir pour le peuple, c’est vivre éternellement.
"
Les déportés en Algérie de Clamecy et de la région.
Claude Latta estime que dix mille républicains auraient été condamnée à transportation à la suite du Coup d’État du 2 décembre 1851 (239 envoyées an bagne de Cayenne et le reste en Algérie. Des familles entières furent frappées par la répression. L’un des insurgés de Clamecy, François Roux « transporté » en Algérie y est mort (deux de ses fils décédèrent à Cayenne). Henri Neveu, veuf âgé de 68 ans et son fils Eugène Neveu, ; 30 ans, ébéniste rue du Faubourg Saint-Denis à Paris furent déportés à Lambessa (Algérie).
Le grand démocrate russe Alexandre Herzen , (né à Moscou le 25 mars 1812 et décédé à Paris le 9 janvier 1870) est l’un des rares témoins oculaires qui ait décrit en détail le massacre des ouvriers parisiens en Juin 1848.
Comment comprendre que les traductions en anglais et en français de l’ouvrage, "Byloïe i Dumy", écrit en russe entre 1865 et 1869, (dernière édition, Moscou, 1935) soient si peu citées, y compris par les historiens ? Sur de nombreux points cet ouvrage apporte des informations essentielles.
La traduction anglaise est particulièrement soignée : "The Memoirs of Alexander HERZEN "( 4 volumes, Londres , Chatto et Windus, 1968) est traduite par Constance Garnett et révisée par Humphrey Higgens avec une belle introduction d’Isaiah Berlin. La traduction française intitulée : "Passé et Méditations "( quatre volumes également) est parue entre 1978 et 1981 à Lausanne ,Éditions de l'Age d'Homme .Présentée, traduite et annotée par Daria Olivier.
 
Il est souhaitable de consulter les deux traductions, anglaise et française. Éviter l’édition anglaise en un volume.
Herzen écrit :
Paris, juin 1848. "Passé et Méditations", tome 3, p.110 et suivantes.
"Le 26 juin, nous entendîmes des salves régulières, avec de courts intervalles… Nous nous regardâmes ; tous étaient blêmes… « Mais…on fusille », dîmes-nous d’une seule voix, et nous nous détournâmes les uns des autres. Je collai mon front à la vitre. Pour de telles minutes on hait pendant dix ans , on se venge la vie durant. « Malheur à ceux qui pardonnent ces minutes-là ! » ( cette phrase est en français dans le texte)
Après le massacre qui dura quatre jours et quatre nuits, tombèrent le silence et le calme de l’état de siège. Les rues étaient encore barrées par des chaînes ; rarement, bien rarement, on rencontrait un équipage ; l’arrogante Garde Nationale , le faciès marqué par une férocité rageuse et bornée, protégeait ses boutiques et vous menaçait de la baïonnette et de la crosse ; des troupes jubilantes de gardes mobiles ivres, déambulaient sur les boulevards en braillant "Mourir pour la patrie" ; des gamins de seize ou dix-sept ans se vantaient du sang de leurs frères qui avaient séché sur leurs mains : on jetait des fleurs ; des bourgeoises quittaient leur comptoirs pour fêter les vainqueurs, leur jetaient des fleurs. Cavaignac transportait dans sa calèche un monstre qui avait assassiné des dizaines de Français. La bourgeoisie triomphait . Mais les maisons du faubourg Saint-Antoine fumaient encore ; les murs frappés par des boulets, s’effondraient ; les intérieurs béants des chambres c’étaient les plaies de pierres, le mobilier cassé se consumait, les éclats de miroirs brisés étincelaient…Où étaient les propriétaires, les habitants ? Nul ne songeait à eux… Par ci par là on avait sablé, mais le sang transparaissait tout de même. On ne pouvait approcher du Panthéon, fracassé par des obus. Le long des boulevards se dressaient des tentes , les chevaux grignotaient les arbres bien soignés des Champs-Élysées ; sur la place de la Concorde on voyait partout du foin, des cuirasses de cavaliers, des selles, les soldats préparaient la soupe. Paris n’avait pas vu cela , même en 1814."
Cavaignac fut plus cruel avec les ouvriers parisiens qu’avec les Algériens, une vérité difficile à accepter !
Complément. Herzen a également été témoin oculaire de la fuite de Républicains du département du Var cherchant à trouver refuge, en 1852, dans le Comté de Nice en franchissant le Var, sous le feu des gendarmes français. Le Var était la frontière entre la France et le Royaume sarde ( Piémont) en 1852. Cet Épisode tragique n’est jamais évoqué dans l’historiographie. Par exemple chez André Compan dans son étude : « Les réfugiés politiques provençaux dans le Comté de Nice après le Coup d’État du 2 décembre1851 » ( "Provence historique," tome VII, 1957, pp.61-75.)
Extrait de "Passé et Méditations" d’Alexandre Herzen (traduction française, tome 3, pages 101 et suivantes ):
"Quelques jours plus tard, pareils à des feuilles jaunies poussées par un tourbillon, les malheureuses victimes du soulèvement écrasé commencèrent à tomber sur Nice. Ils étaient si nombreux que le gouvernement piémontais leur permit de rester un certain temps dans une espèce de bivouac ou de campement gitan près de la ville. Combien nous avons vu de misère et d’infortune dans ce camp de nomades…Il y avait là de simples agriculteurs, plongés dans la sombre nostalgie de leur foyer, de leur sillon et disant avec naïveté, nous ne sommes nullement des mutins ou des "partageux." Nous voulions défendre l’ordre comme de bons citoyens ; ce sont ces « coquins » qui nous ont appelés ( les fonctionnaires les maires, les gendarmes )… Il y avait aussi de ces simples bourgeois de moyens modestes, qui ne m’écœurent jamais comme les bourgeois opulents…Naturellement il y avait des ouvriers urbains — cet élément sincère et véritable des révolutions, aspirant à faire décréter la « sociale », et en même temps à traiter les bourgeois et les « aristos », comme ceux-ci les traitent.
Enfin il y avait des blessés, des blessés graves. Il me souvient de deux paysans entre deux âges — qui s’étaient traînés en laissant un sillage sanglant, depuis la frontière jusqu’au faubourg, dont les habitants les avaient ramassés à demi-morts. Un gendarme les avait poursuivis. Voyant que la frontière n’était pas loin, il avait tiré sur l’un d’eux et lui avait fracassé l’épaule… Le blessé avait continué à courir…le gendarme tira de nouveau, le blessé tomba ; alors il pourchassa le second, l’atteignit d’une balle puis le rattrapa. L’homme se rendit. En hâte, le gendarme l’attacha à son cheval et soudain s’avisa de l’autre. Celui-ci rampa jusqu’à un petit bois, puis partit en courant… Il était difficile de le poursuivre à cheval, surtout avec l’autre blessé, et il était impossible d’abandonner le cheval. Le gendarme tira à bout portant sur la tête de son prisonnier, de haut en bas ; l’homme tomba comme mort : la balle lui avait brisé tous les os de la partie droite de la face. Quand il revint à lui, il n’y avait plus personne… Le long des sentiers pratiqués par les contrebandiers il gagna le Var, le traversant perdant son sang. Là il découvrit son camarade, complètement épuisé, et avec lui survécut jusqu’aux premières maisons de Sainte-Hélène, où comme je l’ai dit, les habitants les sauvèrent. Le premier blessé me raconta qu’après le coup de feu, il se dissimula dans les buissons ; ensuite il entendit des voix : le gendarme-chasseur avait dû découvrir d’autres fuyards et repartir.
Combien la police française est zélée ! "
Ci-dessus photo d'Alexandre Herzen par Etienne Carjat, vers 1865-1868.
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