Victor Hugo et Léon Cladel par Michel Veyres
Est-ce une gageure que d’envisager une rencontre entre ces deux auteurs du XIXè siècle ? Le premier ayant connu et connaissant encore, fort heureusement, la gloire nationale, le second l’oubli ; Hugo toujours lu et appris dans les écoles, Cladel ayant même disparu du « Petit Larousse grand format » où il figurait encore en 1993, à la page 1248, comme, je cite « écrivain français (Montauban 1835-Sèvres 1892) peintre des paysages et des paysans du Quercy (Le Bouscassié) » ce qui, l’émasculant est infiniment réducteur. Et, cette disparition voulue de l’outil de lecture mémorielle participe, conduit à l’effacement de l’image que peut en avoir l’inconscient collectif.
Mais, pour en revenir à notre sujet, c’est l’historien Christian Stirlé qui dans « Dix siècles de vie littéraire en Tarn-et-Garonne » nous indique : « Léon Cladel est un admirateur de Hugo, au style vigoureux et coloré… »[1]. C’est l’écrivain et théoricien occitan Félix Castan qui, dans le « Vouloir d’une ville » en dit ceci : « Quand Cladel est inspiré, il atteint aux sommet de l’expression littéraire. Satirique, lyrique, épique tout à la fois, il appartient à une catégorie d’auteurs très difficile à définir… Tantôt poétique, tantôt prosaïque, fantastique et humoristique, sévère et savant, farouche et intraitable, sentimental et doux… Lié d’amitié pourtant avec tout ce qui compte alors, Beaudelaire, Mallarmé, Victor Hugo… »[2] et Paul Vernois dans « Histoire littéraire de la France écrit : « Léon Cladel personnalité hors pair, aux goûts baroques… qui espérait être compté au nombre des rivaux modestes de Hugo et de Leconte de Lisle. Ainsi naquirent « Ompdrailles », « La fête votive de Bartholomé-Porte Glaive » »[3]
Puisqu’il est question d’« Ompdrailles le tombeau des lutteurs » ce roman paru en 1879, que Léon Cladel dédie à Victor Hugo, en voici la préface :
« A Victor Hugo, Maître, Enfant, je balbutiais votre nom déjà immortel ; adolescent, je me nourris de vos chef-d’œuvres ; homme, et plus que jamais de vos fidèles, je vous offre aujourd’hui ce travail avec l’admiration et le respect que doit avoir pour votre génie sans rival tout ouvrier dont la plume est l’outil. Léon Cladel Paris 1er mai 1879. »
Notons au passage, après la déférence, la symbolique des mots… et voici la réponse
« 10 juin 1879, Mon cher confrère, j’ai commencé à lire votre livre, ce livre que vous m’avez dédié. C’est beau, et c’est bon, c’est puissant et c’est excellent. Le temps me manque pour le lire une autre fois, comme je le voudrais. Mais je tiens à vous écrire tout de suite mon émotion. J’ai vu hier Madame Léon Cladel, nous avons pris jour pour notre retour. Je vous dirai alors tout ce que me fait éprouver ce livre maroué d’une griffe et touché par une aile. A bientôt, à toujours. »
Jean-Paul Damaggio dans Qui a tué Léon Cladel ?[4] témoigne aussi de la considération que portait Hugo à ce livre et bien entendu à son auteur, une considération qui était partagée dans le monde des lettres et connue bien au-delà.
En effet, nous sommes en septembre 1898, en pleine affaire Dreyfus, rappelons que Victor Hugo est décédé lui en 1885 et Cladel en 1892. Or, à Montauban, comme ailleurs, les positions se déchaînent entre dreyfusards et anti-dreyfusards. L’écrivain montalbanais Emile Pouvillon s’est montré solidaire d’Emile Zola qui a écrit le fameux « J’accuse » ! Aussi les anti-dreyfusards locaux demandent l’exclusion de l’Académie de Montauban. C’est ainsi que le Général de Bellegarde, dans une lettre publiée met en cause Pouvillon, Zola.. « Ompdrailles » et son auteur Léon Cladel !
Journaliste républicain, l’écrivain moissagais Camille Delthil publie alors une lettre ouverte de soutien à Pouvillon où l’on peut lire ceci :
« Il m’a été quelque peu pénible, je l’avoue, d’entendre Ompdrailles, ce poème en prose qu’admirait Victor Hugo, qui n’admirait pas grand chose en dehors de ses œuvres, d’entendre traiter dis-je «Omdrailles », de saleté que les honnêtes gens jettent au feu avec dégoût. J’ignore comment sont faits les honnêtes gens d’aujourd’hui, j’en ai connu autrefois, qui lisaient « Ompdrailles » et qui le relisaient même, après quoi ils le plaçaient religieusement dans leur bibliothèque, à côté d’Homère, oui, monsieur, à côté d’Homère qui n’en était nullement offensé. Comment se fait-il donc et par quelle opération de l’Esprit nouveau peut-il se faire que de belles œuvres soient devenues des saletés et qu’un acte si naturel de confraternité, tel le vôtre, puisse passer pour une crime abominable… »
Il convient de noter la solidarité, l’amitié que se manifestaient à cette époque les écrivains. Comme Victor Hugo qui recevait beaucoup à Paris, Cladel recevait aussi pas mal d’amis, de confrères, d’artistes, le peintre Courbet et d’autres. Ainsi que nous pouvons le constater, près de dix ans après ka disparition de Cladel, ses amis se souviennent de lui comme de son œuvre qui les a marqués tout en relevant encore la profonde estime qu’avait Victor Hugo pour le travail de celui-ci. Et pour en revenir justement à l’échange des lettres entre Cladel et Hugo au sujet d’Ompdrailles, celui-ci s’adresse bien au « Maître » ainsi qu’il le qualifie avec, nous le citons à nouveau «l’admiration et le respect que doit avoir pour votre génie sans rival tout ouvrier dont la plume est l’outil », fin de citation, mais c’est très significatif de la place où se met Cladel et c’est sans ambiguité. Une grande amitié lie probablement les deux familles comme en témoigne encore cet extrait d’une lettre de novembre 1878, donc et ce n’est pas inutile de le noter, quelques mois avant la correspondance échangée entre les deux écrivains, concernant « Ompdrailles ».
Rachel, une des filles de Léon, vient de naître ; Hugo écrit alors à ce dernier : « Cher confrère, je bénis votre Rachel au nom de son Dieu et au nom du mien (entre nous ce sont les mêmes). »
et termine ainsi cette lettre : « Cher confère, vous faîtes de belles amours et des enfants charmants. Je suis deux fois avec vous. »
Ainsi une intimité certaine lie les deux familles non sans que ne s’y mêle une affection toute paternelle. Mais au-delà de l’aspect émouvant apparaît la référence religieuse, semblable dit Hugo. Qu’en est-il ?
Tous deux, éduqués dans la religion catholique, s’en détachent au fil du temps. C’est ainsi que Hugo écrit : « Je ne puis oublier que Jésus a été une incarnation saignante du progrès ; je le retire au prêtre, je détache le martyr du crucifix et je décloue le Christ du christianisme. »
En août 1883, moins de deux ans avant sa mort, il ajoute à son testament :
« Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu. »
Quant à Léon Cladel, la nouvelle « L’enterrement d’un ilote » dans les « Va-nu-pieds » est significative. Décrivant la cérémonie afférente dans l’église où, écrit-il « la plus indécente comédie eut lieu… », il ajoute : « Après cela, mes entrailles grondaient de colère et mon crâne brûlait ! Encore en quête de Dieu, je sortis du cimetière… » et termine : « L’ombre vacillante d’un style, projetée sur les lignes d’un antique cadran solaire fixé par des boulons de fer au fronton de l’église, marquait midi : le ciel versait, sur les champs magnifiques dont j’étais environné, des torrents de lumière et de feu ; je m’enfuis, épouvanté ; trouvant lugubre la terre et noir le soleil ! »
Tous deux s’étaient donc détachés de toute religion. Pour l’un un dieu suprême, pour l’autre un athéisme confinant à un dieu nature. Tous deux subirent les vexations, les mises à l’index, voire les injures des cléricaux, les exclusions.
Mais tous deux croyaient en l’humain, au progrès de l’homme généreux et fraternel, à sa lutte dans l’adversité pour se hisser au niveau du bien et à ce combat au niveau du sens et de la beauté de l’écriture. Ainsi dans cette lettre du 5 juin 1872, Hugo écrit à Cladel :
« Vous avez fait, Monsieur, [et nous relevons à cette date, le mot « monsieur » impersonnel à ce moment-là] un livre puissant et vrai. Vous touchez au mal, mais c’est pour le bien. Vous maniez hardiment la plaie, en homme qui fait crier, mais qui saurait guérir. J’aime ces fortes pages où la vie est partout. Votre livre est un livre de vérité et de probité. Je vous remercie. »
Pour cette, semble-t-il, première lettre de Hugo à Cladel, quel compliment ! Et la suivante neuf mois après, à propos de la parution des Va-nu-pieds, tout en mettant l’accent sur la beauté du texte, sur la vérité toujours, la justice, témoigne des liens de relations d’une autre qualité, de relations recherchées. Est-ce là les débuts d’une amitié naissante ? Il écrit donc :
« Quelle haute et belle page ! comme vous parlez fièrement la langue de justice et de vérité ! Vous avez l’irrésistible éloquence d’un grand cœur, servi par un noble esprit.
Offrez mes hommages à Madame Cladel. Il me tarde de vous voir tous les deux, il me tarde de serrer la main au vaillant écrivain, et de baiser la main de la femme charmante. »
Des mots qui sont forts : un grand cœur, un noble esprit, une langue de justice et de vérité, comme le montre par exemple cette page des Va-nu-pieds. La scène se passe dans un quartier de Paris. Extrait :
« Un jour, il y a vingt ans déjà; vingt ans, comme le temps fuit ! Un jour... il me semble que c’était hier !.. une averse de grêlons démolissait les vitres et les toits ; on en avait à gogo, du tonnerre; et des éclairs !... Au faubourg Marcel, cela se passait au fond d'une espèce de fosse. Une femme, morte la veille de la poitrine, était là couchée sur un matelas. Autour d'elle, deux mioches, frère et sœur, s'amusaient dans le taudis. Ils ne comprenaient pas ce qu'ils avaient perdu. Si jeunes !... ils ne savaient pas, ils ne pouvaient pas savoir pourquoi leur maman restait si tard au lit. Toto, le moutard, avait dix ans au plus- Nana, la marmousette, trois à peu près. Ils jouaient. Tout à coup la porte grince et tourne sur ses gonds. Apparaît une civière ; un homme dessus. Il était zingueur, il venait de se jeter exprès du haut d'un toit; il s'était fini parce que sa compagne était partie et que seul, il ne se sentait pas la force de gagner assez de pâtée pour les mômes. Un tas de monde suivait le brancard. Ils entrent tous, voisins et voisines. Un vieux... oh ! s'il en existait beaucoup de cette étoffe !... un vieux à poils blancs, un partageux, un vrai communiste, celui-là, qui l'année suivante, en 48, sur un tas de pavés, tomba brandissant un chiffon rouge; un vieux, un brave vieux s’émut de compassion en regardant tour à tour le mort dont le front saignait, tout fracassé ; la morte, jaune comme de la cire et les petits qui n'avaient plus d'abri ni de soutien désormais, et voici comment il parla :
« Désastreuse marmaille ! Un garçon, il fera ben sûr un tirailleur de sabre oh, qui sait ! les galères ! Une fille ! ça c’est encore plus triste !... On pourrait peut-être les loger, les nourrir et leur épargner ce qu’on leur réserve. Assiste autrui si tu veux en être assisté toi-même ; il parait que nos antiques, les premiers démocrates prêchaient ainsi, mais les nouveaux, ceux qui nous ont défendus hier et nous défendent aujourd'hui, Lamennais, Barbès et puis Ledru plaident, mieux encore : Aide les autres sans t'attendre à la réciproque de leur part ; et j'estime que c’est tout à fait ça. Donc, voyons, voyons, qui se charge de la pouponne ?... A moi, le gosse !... » Une ancienne en bésicles prit Anna, le vénérable à la barbe de neige emporta Toto. Depuis… »
Comment l’un et l’autre, l’autre et l’un en chacun ne se reconnaîtrait-il pas ? Cladel qui a pour bibles deux ouvrages de Hugo : «Les Châtiments» et «Les Misérables». Comme l’écrit Pierre Gamarra, « Hugo ne se borne pas à porter le fer rouge dans les plaies d’un régime, l’injustice, l’oppression, la concussion, il dénonce le mal social dans ses racines. C’est la peinture de la misère ouvrière, c’est la dénonciation d’une société » comme dans ces vers du poème «Joyeuse vie» à la résonance encore si profonde :
« Vendez l’Etat ! coupez les bois ! coupez les bourses
Videz les réservoirs et tarissez les sources !
Les temps sont arrivés.
Prenez le dernier sou ! prenez, gais et faciles,
Aux travailleurs des champs, aux travailleurs des villes,
Prenez, riez, vivez : »
Et la suite du poème en est tout aussi éloquente, vibrante d’émotion. Hugo manie le scalpel de sa plume pour dénoncer le règne de cette bourgeoisie du XIXe siècle, de ces aventuriers, de ces puissants qui n’ont comme crédo que l’argent, écrasant tout, foulant aux pieds la devise républicaine qu’ils font leur :
Liberté Egalité Fraternité.
Tous deux portent ne leurs veines le chant et le sang de la Révolution de 1789, le chant à l’accent neuf alors de la République, à sa devise fondatrice avec les hommes et les femmes qui la portaient d’une nouvelle société !
En effet, Cladel, petit-fils de soldat de la révolution, peint des héros de celle-ci, en fait vivre le souvenir comme avec «la citoyenne Isidore» un nouvelle où celle-ci, s’adressant au sénateur baron Loïs, couvert d’honneurs et de médailles par Napoléon III, accuse le parjure :
«En 1794, au 10 thermidor, Abel Loïs, chapelier au faubourg Antoine, orateur aimé des jacobins, s'attendait à finir sur l’échafaud avec les administrateurs de la Commune d’alors et les conventionnels de la Montagne, vaincus. On lui fit grâce. Au lieu de mourir en thermidor avec Couthon, Saint-Just et les deux Robespierre, il mourut, après Prairial, en l'an III, avec Bourbotte, Soubrany, Goujon, Romme et les autres, les derniers Montagnards. En succombant, il cria : « Vive la République ! » affirmant une fois de plus par cette suprême parole les saintes passions de sa vie entière. Oh ! c'est un ancêtre et j'estime que cela constitue un vrai titre de noblesse d’être issu du sang de ce sans-culotte, de ce fidèle, car ce fut un fidèle, lui. »
Hugo, quant à lui, est fils d’officier qui durant la révolution, va monter en grade pour terminer général sous le Consulat. En effet, Joseph Hugo s’était engagé comme cadet en 1788, cinq de ses frères furent tués au début des guerres de la Révolution.
Ni l’un ni l’autre ne sont issus de l’aristocratie ou d’une famille riche. Tous deux ont pour origine une famille d’artisan : Victor Hugo vient d’un grand-père menuisier ébéniste, Léon Cladel d’un père artisan bourrelier du quartier Villenouvelle. La gêne n’était pas loin à certains moments chez ces artisans vivant au sein du peuple, avec le peuple. Et l’un et l’autre ont pour héros… le peuple, c’est-à-dire les petites gens, les pauvres, le monde du travail et de ceux qui peinent à vivre, qui souffrent. Leurs thèmes : la guerre et la paix, la femme, l’enfant, l’injustice, l’oppression, deux travailleurs acharnés défenseurs du droit, de la justice dans les principes de la république qui mènent Victor Hugo à publier «l’Histoire d’un crime» ce crime qu’est le Coup d’Etat du prince-président, qui va devenir Napoléon III dit Napoléon le Petit, contre la république en décembre 1851. Cet ouvrage paraît en 1877 car un autre coup d’Etat s’annonce, celui du Maréchal de Mac-Mahon, l’écraseur de la Commune de Paris de 1871, un véritable génocide selon nos critères actuels. Hugo a publié son livre en tant que combattant de la liberté, écrivant en tête de celui-ci :
« Ce livre est plus qu’actuel, il est urgent, je le publie.»
Cladel écrit à ce propos dans la Marseillaise :
«Le peuple libre enfin, dira, voyant partout autour de lui sur le Forum et sur les voies sacrées la statue iconique du poète : «voilà, voilà celui qui flagelle les tyrans, empereurs, papes et princes ; celui qui fut toujours fraternel aux peuples, et doux aux opprimés, voilà le justicier, voilà le juste ! Bravo, postérité. »
Et Hugo d’y répondre le 16 octobre 1877 : « Mon cher et cordial confrère, vous avez écrit sur mon livre une de ces pages robustes et profondes qui sont de vrais services rendus par votre vigoureux esprit, aux esprits de la foule. Vous éclairez les faits d’un jour réel et les idées d’une lumière philosophique. Je vous remercie, cher grand penseur. Je voudrais vous serrer la main. Madame Cladel et vous, vous seriez bien aimables de venir dîner avec nous mardi prochain 23. Mettez mes empressements et mes respects aux pieds de votre charmante femme. »
Quant à Cladel il avait commencé, en vacances à Montauban en septembre 1872, à écrire I.N.R.I. (Napoléon l’ordonnant, la République périt) son fabuleux roman mythique. L’ordre moral régnant, il ne trouva pas d’éditeur pour le publier. Ce n’est qu’en 1931 que sa fille Judith y parvint, pour une édition d’ailleurs incomplète ! Enfin en 1997, parut au complet (105 ans après la mort de l’auteur) l’ouvrage consacré lui aussi à l’histoire d’un crime, un autre, celui de ceux qui voulurent changer leur destin, pousser la porte d’un autre monde ! Ainsi se sont rencontrés autour de rêves communs sur les chemins de l’écriture et dans une amitié partagée de Victor Hugo et Léon Cladel appelé «le rural écarlate». Merci de votre attention.
A Montauban le 1er octobre 2009