Canalblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Vie de La Brochure
12 mars 2026

Alfredo Bryce Echenique par Pierre Lepape en 1997

Alfredo Bryce Echenique par Pierre Lepape en 1997

La mort de l’écrivain m’oblige à reprendre mes archives. Et je tombe sur cet article qui m’a été envoyé par Christiane Savary avec ce mot : « Au cas – bien improbable – où cette critique t’aurait échappé ! Au fait et la fameuse soupe ? L’as-tu trouvé ? Bises Christiane. » J’avais donc parlé avec Bernard et Christiane du bon Alfredo ! Et de ma quête de soupe ! Oui je l’ai trouvée et elle a donné lieu à un livre seulement sur le net, avec en son cœur, Bryce Echenique, Vargas Llosa, Arguedas et Scorza.

Cet article ne pouvait que me faire un grand plaisir. L’auteur Pierre Lepape admirateur d’Alfrefo est aussi un admirateur de Vazquez Montalban et avec le livre d’Alfredo je retrouve en exergue la citation de référence du bon Manolo, à savoir trois vers de T.S. Eliot :

« Avril est de tous les mois le plus cruel, / car il fait pousser les lilas de la terre morte / mêlant ainsi la mémoire et le désir. » JPD

P.S. L'image est une peinture de Braun-Vega

Don Alfredo, l’extravagant, Par Pierre Lepape, Le Monde 12 avril 1997

NE M’ATTENDEZ PAS EN AVRIL (No me esperen en abril)

d’Alfredo Bryce Echenique. Traduit de l’espagnol (Pérou) par Jean-Marie Saint-Lu. Ed. Métailié, 620 p., 156 F

Paul Valéry avait sans doute raison : «Les véritables artistes doivent s’interdire de pouvoir faire sûrement et immédiatement tout ce qu’ils veulent.» Cette censure est le prix de l’art, son sacrifice. N’empêche qu’il existe des artistes, tout aussi véritables que les autres, dont la séduction tient au refus de rien se refuser. Ils veulent tout, tout de suite, comme des enfants capricieux. Ils ne sont pas raisonnables, et c’est bien pourquoi, certains jours, nous les préférons à d’autres.

Laurence Sterne est le prototype de ces artistes extravagants. Ecrit au beau milieu du siècle de la Raison, son Tristram Shandy était une étrange folie, un livre qui ne ressemblait à rien, ni fait ni à faire, sans autre règle que de les moquer toutes, dans le plus spectaculaire des désordres. Une rhapsodie de sauts et d’écarts où l’auteur, mené, semblait-il, par les seules pulsions de sa fantaisie et de ses passions sporadiques, jetait tout ce qui lui passait par la tête - qu’il avait fiévreuse -, par le corps - qui était gourmand - et par le cœur - qui était multiple et toujours neuf. Ce défi à la raison littéraire est une fête de l’esprit et le petit pasteur de Sutton on the Forest un pionnier génial de notre modernité.

On relèvera donc sans surprise que le héros du dernier livre d’Alfredo Bryce Echenique se nomme Sterne et que son père se prénomme Laurence. Au reste, il est beaucoup question d’Angleterre dans Ne m’attendez pas en avril. La grande bourgeoisie péruvienne rêve de régénérer sa descendance, quelque peu amollie par la pieuse et émolliente éducation des femmes, en la soumettant à la discipline virile et aristocratique des collèges à l’anglaise : uniforme, cricket, punitions corporelles et esprit de classe. Elle décide donc de fonder un établissement modèle pour la future élite de la nation, Saint Paul College, que de sordides considérations politiques locales transformeront hélas bien vite en banale, invraisemblable et péruvienne école San Pablo. La régénération par l’Angleterre n’aura pas lieu.

La vie et la mort de Saint Paul-San Pablo, le collège le plus chic et le plus cher d’Amérique latine, forment le noyau central du roman. Roman ? L’éditeur de Bryce Echenique se garde bien de lui coller cette étiquette. Depuis son premier livre écrit il y a trente ans, Je suis le roi, Bryce Echenique n’a jamais cessé d’explorer les chemins les plus escarpés de son autobiographie, au point semble-t-il de mener la vie la plus folle afin de ne pas laisser ses livres sombrer dans la sagesse. C’est trop peu de dire que ses livres lui ressemblent : ils ne font qu’un, dans la lucidité de la réflexion et dans l’ivresse de la colère, dans le sentimentalisme et dans la dérision, dans l’amertume et dans la cocasserie, dans le sentiment de l’aliénation et de l’impuissance et dans la volonté éperdue de liberté. Ce fils de banquiers et de grands propriétaires terriens, descendant du dernier vice-roi du Pérou, petit-fils de président de la République, brillant étudiant après son passage à San Pablo (il écrivit, à Paris, une thèse de doctorat sur... Montherlant), a volontairement choisi l’exil, l’Europe, la pauvreté, l’écriture et les dérèglements des sentiments. Il est un homme-livre dont chaque ouvrage pourrait porter en titre : Cent manières de ne jamais parvenir à la paix.

Comment supporterait-on d’être en paix lorsque, quoi qu’on fasse, on appartient, de toute sa naissance, de toute son éducation, de toute sa formation intellectuelle et esthétique, à cette poignée d’oligarques repus écrasant de sa morgue et de sa suffisance un peuple misérable ? Bryce Echenique ne fait pas de politique, pas même de morale : ce serait répéter, encore, le discours des gens de sa caste qui se sont arrogés le monopole de la politique et de la morale. Avec le rire, avec les larmes, avec les nerfs, il essaie de rendre au plus juste le scandale de la réalité. Au plus juste, c’est-à-dire jusqu’à la folie, jusqu’au plus énorme du comique, jusqu’au plus absurde du déraisonnable, jusqu’au plus larmoyant du mélodramatique.

La réalité est dingue, et elle rend dingues les gens qui l’habitent. Pas un seul des nombreux personnages qui pirouettent dans Ne m’attendez pas n’échappe à cette règle d’acier. Ni les professeurs ni leurs élèves embarqués dans la fiction farceuse d’un collège anglais du XIXe siècle transplanté dans le Pérou des années 50. Ni la bourgeoisie péruvienne mâle, malade de dominer un pays de sauvages, d’analphabètes et de métisses et qui demande : « Pourquoi ne vendrions-nous pas ce pays si immense et si horrible pour en acheter un tout petit du côté de Paris ? » Ni la bourgeoisie péruvienne femelle qui, entre les intrigues et les confesseurs, s’investit immodérément dans les fils pour compenser le déficit des maris.

Chez Bryce Echenique, les deux sens du mot «aliénation» ne font qu’un. Même l’amour ne parvient pas à échapper à la fatalité aux deux visages, le social et le mental. Manongo Sterne et la petite Suissesse Teresa Mancini Gerzso ont pourtant tout pour eux. Ils sont adolescents, ils sont beaux, ils sont riches, ils sont superbement amoureux et leurs familles respectives regardent d’un œil humide leur idylle de gosses romantiques et privilégiés. Bryce Echenique lui- même ne lésine pas sur les violons, manière Paganini. Ni sur les suavités de crooner, manière Nat King Cole. Manongo et Tere sont magnifiques : purs, exigeants, maladroits, généreux, anxieux, gais, absolus, tendres. Mais il est impossible d’être absolu et tendre, c’est bien là le drame. Celui de Manongo Sterne, celui de Tere, celui de l’auteur qui tire tous les effets de cette infernale dialectique. Les amoureux se croient seuls au monde jusqu’à ce qu’ils se réveillent au Pérou. La sublime histoire d’amour s’achèvera dans la turlupinade et le malentendu. Il n’est même pas juste de dire qu’elle s’achèvera : chacun en conservera une blessure dont chaque amour futur irritera la cicatrice. Il n’y a pas de nostalgie chez Bryce Echenique parce que rien ne s’y oublie. Même lorsqu’elle parle des temps lointains de l’enfance et de l’adolescence, l’écriture se fait au présent. Pas de temps perdu dont l’écrivain chercherait à retrouver la précieuse et mortelle substance, mais au contraire un temps qui colle, un temps poisseux, humide comme l’air de Lima, que l’écriture tenterait, sans jamais y parvenir, dans un corps à corps à la fois rusé et violent, de tenir à distance et de transformer en mémoire.

Chaque livre de Bryce Echenique est une mise en scène de ce combat infernal, lequel ne s’achèvera qu’avec la dernière goutte d’encre. Il n’y a pas, à dire vrai, des livres - récits, romans, nouvelles - de Bryce Echenique, mais, comme Tristram Shandy, un seul texte morcelé en une succession de thèmes, lesquels engendrent, selon des lois de reproduction gouvernées par une logique toute sentimentale, une myriade de textes annexes, de digressions hyperboliques, d’envolées déconcertantes. Dans ses nouvelles - l’admirable La Felicidad ah ! ah ! ah /, par exemple -, la brièveté de la narration concentre les éléments disparates à la manière d’une petite bombe. Dans les grands « romans » - la frémissante Vie exagérée de Martin Romana, l’insurpassable Julius ou ce déchirant et burlesque Ne m’attendez pas en avril -, tout tient, comme chez Rabelais - mais un Rabelais que ne soutiendrait pas l’optimisme d’une Renaissance, un Rabelais d’après les guerres de religion -, dans les vertus dynamiques de l’accumulation et de l’exagération.

Tout est outré dans les aventures de Manongo Sterne et de ses camarades de San Pablo. Dans le rire et dans la détresse. Même le tact et la délicatesse dépassent la mesure. Pas d’ordre qui, dans son excès, ne mène droit au chaos. Le thermomètre de Ne m’attendez pas passe à chaque instant du torride au glacial sans s’attarder plus d’un instant aux zones tempérées. Il faut évidemment avoir un talent de conteur exceptionnel pour ainsi jouer avec le confort de son lecteur.

Il faut surtout que ledit lecteur ait le sentiment de la vérité de cette outrance. Bryce Echenique peut nous raconter les histoires les plus biscornues de la manière la plus inattendue, il peut manier l’énorme et le byzantin, l’allusion érudite et le burlesque populaire, il peut déconcerter - un mot qu’il aime : rompre le concert - , on sait qu’il ne triche pas et que ce qu’il écrit est encore et toujours en deçà de ce qu’il ressent, de ce qu’il souffre, de ce qu’il aime. Son expérience personnelle est plus extravagante, plus sotte, plus drôle, plus irréelle et plus cruelle que ce qu’il parvient à nous en dire.

II n’est pas dans la nature de ce Péruvien errant - aux dernières nouvelles, il aurait planté sa tente à Madrid - de prendre la pose du grand écrivain, ni d’en gérer l’image et la carrière. On ne peut guère expliquer autrement la place infiniment trop modeste qu’il occupe chez nous dans le palmarès des écrivains latino-américains. On attend encore que les grandes maisons d’édition se l’arrachent. On remercie les petits éditeurs de savoir faire le travail des grands.

Commentaires
Vie de La Brochure
Archives
Newsletter
Derniers commentaires
Visiteurs
Depuis la création 1 081 190