Evelyne Pieiller face à Zakary Richard
Evelyne Pieiller que j’ai si souvent croisé, voilà qu’en 1984 elle présente Zakary Richard que je viens de croise à Saint-Nicolas de la Grave plus de quarante ans après. N’est-ca pas magnifique ?
Révolution 8 juin 1984
DES Cajuns, par ici, il faut bien admettre qu’on ne connaît pas grand-chose. On a, en général, assez vaguement entendu parler de la Grande Déportation de 1755 qui leur fit quitter l’Acadie canadienne pour, au mieux, la Louisiane, au pire, la mort. Et encore, ça, c’est quand on s’est donné la peine de chercher ce qui se cachait sous le terme toujours pudique de traité, en l’occurrence d’Utrecht. Mais quand on s’en remet au Larousse en trois volumes, pilier pourtant de nombreuses bibliothèques familiales, il y a deux lignes pour l’Acadie, et encore, qui renvoient exclusivement au Canada. C’est dire. Curieusement, le Québec nous est beaucoup plus familier. Des quelques arpents de neige voltairiens à Diane Dufresne, on a l’impression d’être informé. Alors que les Cajuns (prononcer cad-jun), ça peut à la rigueur évoquer quelques images floues de bayous, spécialement si on est amateur de Charles Williams, et d’étranges sauvages, si on est amateur de Walter Hill : c’est même par le film de Walter Hill qu’on attaque l’entretien avec Zachary Richard, chanteur cajun qui fait de la musique zydeco. C’est quoi, ce mot ? Un instant, on y revient.
Donc, dans Southern Comfort, traduit de façon toujours épatante par Sans retour, Hill montrait les bayous comme un enfer fascinant et mortel, et les Cajuns comme des chasseurs aigus et inquiétants. Zachary Richard s’en fait encore une rage, et proteste avec vigueur que même s’il y a des Cajuns qui vivent effectivement des peaux et de la pêche, ils ne sont certainement pas ces espèces d’indiens immenses et angoissants et que ce film est tout à fait dans le mythe américain du Cajun sauvage. Il explique, avec ardeur, que c’est une image très forte auprès des « Yankees », celle du Cajun farouche, et qu’elle ne correspond à rien dans le réel. Tous des enfants de Jean Lafitte, tous des pirates guettant dans les marais. Et décidément, le film de Walter Hill est une offense faite à son peuple. Moderne offense, parce que des Cajuns fous, c’est un thème classique du cinéma américain.
Mais c’est donc quoi, les Cajuns ? Des gens d’origine française, ça va de soi ! Les déportés de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, pour nommer l’Acadie de façon plus contemporaine ? Eh bien non, ça ne va pas de soi. Chez les Cajuns, il n’y a pas que des Français, mais aussi des Allemands, des Noirs, des Ecossais, des Irlandais. Qui sont tous devenus des Cajuns (des Acadiens, prononcés à la « yankee »), parce qu’ils ont pris le parler cajun. D’un même mouvement, ils ont ensemble constitué la musique traditionnelle. Les Noirs ont amené la rythmique, les Allemands l’accordéon, Irlandais et Ecossais le violon. Bases de la musique zydeco, comme disent les Américains, de la musique z’haricots, comme disent les Cajuns. Celle dont se réclame Zachary Richard, et dont il continue l’esprit en lui injectant le rock’n roll qui l’a, également, formé. Car la musique z’haricots, ce n’est rien d’autre que la musique du sud-ouest de la Louisiane, et de toutes ses composantes. Donc, maintenant aussi le rock’n roll.
La culture cajun a pour propriété très remarquable de durer. Pour Zachary Richard, c’est que les Cajuns en sont fiers, et qu’ils l’aiment. Si le Français s’est maintenu, c’est beaucoup en raison de l’isolement. Mais si, aujourd’hui, le patrimoine reverdit, c’est qu’il est porté par l’amour. Zachary Richard explique que le cajun a failli se perdre, à l’époque de ses parents. Qu’il a été transmis des grands-parents aux petits-enfants, mais que les parents eux-mêmes ne parlaient plus qu’anglais. Il y avait comme une honte du cajun, parce qu’il voulait dire pauvreté. Jusqu’après la guerre, les Cajuns étaient coupés de l’influence économique « yankee » directe. Mais à ce moment-là, s’est développé un réseau de communications jusqu’en bas de la Louisiane qui a presque fait basculer les Cajuns. Il fallut alors parler américain pour monter dans la société. Puis il y eut un début de retour au parler et à la culture cajun. Et maintenant, des groupes de rock cajun existent, et des poètes, et on apprend le français à l’école, et il y a des festivals...
Pour les poètes, ils sont encore peu nombreux, le recueil, le premier du genre, Cris sur le bayou, est l’œuvre de sept poètes, et qui représentent toutes les variations possibles, du « pur » français, héritage des Créoles, au français transcrit phonétiquement à l’anglaise, en passant par le « mauvais français » charnu de Zachary Richard. Qui insiste sur le fait que cette musique cajun dont il est l’héritier et le continuateur est récente. Et qu’elle n’a de sens que de représenter son peuple, et de le faire danser. Si son peuple cajun ne veut pas d’une de ses chansons, c’est qu’elle n’a pas de sens. Et son peuple, c’est tout mélangé comme influences, ce n’est pas une tradition sous cloche, c’est un ensemble d’échanges et de circulations. Où le rock s’inscrit, et le blues. D’ailleurs, les gens dont il se réclame, c’est avant tout Clifton Chénier et Professor Longhair. Et, hors Louisiane, Chuck Berry et Little Richard. Le tout à dominante noire, puissante, âpre. Emotion et rythme.
Et c’est vrai que le rock cajun de Zachary Richard est extrêmement excitant. Afro cubain, bluesy, gigueur. Tout cocktailisé par une voix râpée et énergique. C’est de Kevin Rowland et ses Dexys Midnight Runners qu’on peut le rapprocher qui, à partir du violon, crée un rock celtique, carré et gigotant, lyrique et serré. Le rock’n roll comme vraie musique, populaire. Là-bas, en Louisiane, ou au Texas, ou dans tous les Etats du Sud, ils font danser dans les honky tonks, les « fais dodo ». Une petite estrade, un plancher de danse, et trois, quatre heures de musique. Musique populaire.
Zachary Richard enregistre à la rentrée à Los Angeles, parce qu’en Louisiane, les femmes sont les plus belles et les hommes les plus forts, mais les musiciens n’y sont pas les plus professionnels, ni les studios les plus nombreux. Mais d’ici là, on pourra le voir, après Bobigny, au Théâtre du Forum, les 14, 15, 16 juin, ce n’est pas un honky tonk, mais ce sera sûrement assez bien swingant et envolé. Zachary Richard : disques Polydor et bientôt Apache
/image%2F1367097%2F20260307%2Fob_0a9c0e_pieller.jpg)