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Vie de La Brochure
5 mars 2026

Pasolini à la Fête de l’Unita à Milan (été 1974).

Pasolini à la Fête de l’Unita à Milan (été 1974).

La version écrite est due à la rédaction de Rinascita (hebdo du PCI). Ce texte a été repris dans Révolution hebdo du PCF en 1984. JPD

PS Dessin d'Ernest-Pignon Ernest repris du numéro de Révolution

Génocide

VOUS voudrez bien excusez mes quelques imprécisions ou incertitudes terminologiques. Concédez-moi que la matière n’est pas littéraire ; or, par malheur ou par chance, je suis un littéraire et, de ce fait, je ne possède pas, surtout linguistiquement, les termes pour la traiter. Encore une prémice : ce que je vais dire n’est pas le fruit d’une expérience politique au sens propre et, pour ainsi dire, du métier oratoire, mais bien d’une expérience que je dirais presque existentielle.

Je dirai tout de suite — et vous l’avez déjà deviné — que ma thèse est beaucoup plus pessimiste, plus aigrement et douloureusement critique que celle de Napolitano (1). Elle a pour thème conducteur le génocide : je relève, en effet, que la destruction et le remplacement des valeurs dans la société italienne d’aujourd’hui mènent, sans bourreaux ni exécutions de masse, à la suppression de larges portions de la société elle-même. Ce n’est du reste pas là une affirmation complètement hérétique ou hétérodoxe. On trouve déjà dans le Manifeste de Marx un passage qui décrit avec une clarté et une précision extrêmes le génocide perpétré par la bourgeoisie sur des strates déterminées des classes dominées, surtout non ouvrières : le sous-prolétariat et certaines populations coloniales. L’Italie vit aujourd’hui, d’une façon dramatique et pour la première fois, le phénomène suivant : de larges strates, qui étaient pour ainsi dire demeurées en dehors de l’histoire — l’histoire de la domination bourgeoise et de la révolution bourgeoise — ont subi ce génocide, à savoir cette assimilation au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie.

Mais comment s’effectue ce remplacement de valeurs ? Je prétends qu’aujourd’hui il s’effectue clandestinement, au moyen d’une sorte de persuasion occulte. Alors que du temps de Marx c’était la violence explicite, au grand jour, la conquête coloniale, l’imposition par la force, les moyens sont aujourd’hui plus subtils, habiles et complexes, le processus est beaucoup plus techniquement au point, et profond. C’est en cachette que les nouvelles valeurs sont substituées aux anciennes, et peut-être ne faut-il même pas le dire puisque les grands discours idéologiques sont presque inconnus des masses.

Mon explication sera plus claire si je reprends ma façon de parler habituelle, c’est-à-dire celle d’un écrivain. Je suis en train d’écrire le passage d’une de mes œuvres dans lequel j’affronte ce thème, précisément d’une façon imagée, métaphorique : j’imagine une espèce de descente aux enfers dans laquelle le personnage parcourt la rue principale d’une bourgade proche d’une grande ville méridionale, probablement Rome, pour faire l’expérience du génocide dont j’ai parlé ; toute une série de visions lui apparaît, chacune d’entre elles correspondant à l’une des rues transversales qui débouchent dans la voie centrale. Chacune d’entre elles est une espèce de fosse, de cercle infernal de la Divine Comédie : il y a à l’entrée un modèle de vie déterminé, que le pouvoir a mis là en cachette et auquel les jeunes surtout, et plus encore les gamins qui vivent dans la rue, se conforment rapidement. Ils ont perdu leur ancien modèle de vie, celui qu’ils réalisaient en vivant et dont, d’une certaine façon, ils étaient contents, voire fiers, même s’il impliquait toutes les misères et tous les caractères négatifs que l’on y trouvait, ceux — je suis d’accord — qu’énumère Napolitano ; et aujourd’hui, ils cherchent à imiter le modèle nouveau que la classe dominante a mis là en cachette. Naturellement, j’énumère également toute une série de modèles de comportement, une quinzaine, qui correspondent à dix cercles et cinq fosses. Je ne parlerai, par souci de brièveté, que de trois d’entre eux ; mais je tiens encore à préciser que la ville dont je parle se trouve dans le Centre-Sud et que mon propos ne vaut que relativement pour les gens qui habitent Milan, Turin, Bologne, etc.

Il y a, par exemple, le modèle qui préside à un certain hédonisme inter- classiste et qui force les jeunes qui l’imitent à se conformer, dans leur comportement, dans leur façon de s’habiller, de se chausser, de se coiffer ou de sourire, dans leurs actes ou dans leurs gestes, à ce qu’ils voient dans la publicité des grands produits industriels — une publicité qui se rapporte, de façon presque raciste, au seul mode de vie petit-bourgeois. Le résultat est évidemment pénible, parce qu’un jeune pauvre de Rome n’a pas encore la possibilité de réaliser ces modèles et que cela crée en lui anxiétés et frustrations qui le conduisent au seuil de la névrose.

Ou encore, il y a le modèle de la fausse tolérance, de la permissivité. Dans les grandes villes et les campagnes du Centre-Sud était encore en vigueur un certain type de morale populaire, plutôt libre, certes, mais avec des tabous qui lui étaient propres et non ceux de la petite-bourgeoisie, pas l’hypocrisie, par exemple, mais simplement une sorte de code auquel tout le peuple se conformait. A un certain moment, le pouvoir a eu besoin d’un type de sujet différent, qui fût avant tout un consommateur et ce ne pouvait être un consommateur parfait si on ne lui concédait pas une certaine permissivité sur le plan sexuel. A ce modèle-là aussi, le jeune de l’Italie attardée tente de se conformer d’une façon gauche, désespérée et toujours génératrice de névrose.

Enfin, troisième modèle, celui que j’appelle modèle de l’aphasie, de la perte de la capacité linguistique. L’Italie centro-méridionale tout entière avait ses traditions régionales ou citadines propres d’une langue vivante, d’un dialecte que régénéraient de continuelles inventions, et, à l’intérieur de ce dialecte, d’argots riches en inventions presque poétiques. Tous, jour après jour, y contribuaient et chaque soir naissait une répartie nouvelle, un trait d’esprit, un mot imprévu ; il y avait une merveilleuse vitalité linguistique. Le modèle que la classe dominante a déposé dans ces lieux les a bloqués linguistiquement à Rome, par exemple, on ne sait plus inventer, on est tombé dans une sorte de névrose aphasique où l’on parle une fausse langue, qui ne connaît ni difficulté ni résistances, comme si tout était facile à mettre en mots : on parle comme dans les livres imprimés. Ou alors on en est carrément à la pure et simple aphasie au sens clinique du mot : on est incapable d’inventer des métaphores et des mouvements linguistiques réels, on gémit presque, ou l’on se donne des bourrades, ou bien l’on ricane sans savoir quoi dire.

J’ai dit tout cela simplement pour faire un bref résumé de ma vision infernale, que, malheureusement, je vis existentiellement. Pourquoi cette tragédie dans au moins les deux tiers de l’Italie ? Pourquoi ce génocide dû à l’acculturation sournoisement imposée par les classes dominantes ? Mais parce que la classe dominante a séparé nettement «progrès» et «développement». Seul le développement l’intéresse, parce que c’est de lui seul qu’elle tire ses profits. Il faut une bonne fois établir une distinction drastique entre ces deux termes : «progrès» et «développement». On peut concevoir un développement sans progrès, chose monstrueuse que nous vivons dans presque les deux tiers de l’Italie ; mais, au fond, on peut aussi concevoir un progrès sans développement, comme cela serait si, dans certaines zones paysannes, on appliquait de nouveaux modes de vie civile et culturelle sans ou avec un minimum de développement matériel. Ce qu’il faut — et c’est à mon sens là le rôle du Parti communiste et des intellectuels progressistes — c’est prendre conscience de cette dissociation atroce et en faire prendre conscience aux masses populaires, pour qu’elle disparaisse et que développement et progrès coïncident. (...)

Voilà quelle est l’angoisse d’un homme de ma génération, qui a vu la guerre, les nazis, les SS, et qui en a reçu un traumatisme jamais totalement dépassé. Quand je vois que les jeunes sont en train de perdre les vieilles valeurs populaires et d’absorber les nouveaux modèles imposés par le capitalisme, en courant le risque de se déshumaniser et d’être en proie à une forme d’abominable aphasie, à une brutale absence de capacité critique, à une factieuse passivité, je me souviens que telles étaient les caractéristiques des SS — et je vois s’étendre sur nos cités l’ombre horrible de la croix gammée. C’est certainement une vision apocalyptique. Mais si, à côté d’elle et de l’angoisse qui la suscite, il n’y avait pas aussi en moi une part d’optimisme, autrement dit la pensée qu’il est possible de lutter contre tout cela, je ne serais tout simplement pas ici, au milieu de vous, pour parler.

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