La chance de Marthou lui a fait faux bond
lle fut une fille, une sœur, une épouse, une mère, une tante, une grand-mère, une arrière grand-mère, une voisine, elle fut une femme paysanne, une courageuse, une fataliste, une engagée, une militante, une responsable, en fait elle fut surtout une artiste sans le titre.
J’ai horreur des mots, ils sont toujours plus ou moins des prisons, et pourtant j’aime vivre avec eux sans masochisme et sans minutie. Parce que dans une phrase l’effet prison est un peu réduit ? Donc Marthou ne peut se réduire à un mot, mais oui à un geste.
Tout a commencé par le canevas réalisé au crochet qu’elle offrait pour le loto de l’école. Le crochet et la machine à coudre, un geste surtout féminin qui suppose beaucoup de minutie, d’ordre et de précision. Avec des revues comme guides. Sauf que l’artiste ne pouvait pas s’en tenir à un seul type d’art.
Son mari vendant des légumes au marché il pourrait y vendre des bouquets de fleurs séchées. Une façon géniale d’accorder sa passion pour les fleurs et son refus des bouquets de fleurs coupées. Les fleurs coupées c’est de l’éphémère et les artistes aiment ce qui dure. Les fleurs séchées c’est une composition qui peut traverser le temps. Son mari n’était pas artiste pour deux sous mais il vendait les bouquets surtout pour les félicitations qu’il en recevait.
Les bouquets de fleurs coupées c’était toute une construction à commencer par la récolte de maïs à balai où la fleur pouvait être piquée. Sauf que la culture du maïs à balai n’allait-elle pas perturber la vie du maïs de semence ? Elle a vérifié je ne sais comment, et quand le surveillant patenté des champs de maïs de semence est venu lui demander d’arracher sa production perturbatrice, elle lui a tenu tête, et après avoir pris des renseignements, il lui a donné raison.
Il n’y a pas plus réalistes que les artistes qui travaillent pourtant avec l’imagination. Bien sûr le rêve est là au départ, mais le réaliser suppose une construction, une architecture plus solide que toutes les œuvres de maçons.
L’artiste que je préfère s’appelle le chercheur de champignons mais là ce n’était pas son domaine. Comme pour tout un chacun, bien des univers n’étaient pas son domaine. Celui de l’alimentation pour exemple, objet de quelques-uns de ses décrets imposés sans art. Un matin, je devais avoir dix ans, pour une raison qui m’échappe, j’ai refusé de boire mon bol de lait avant d’aller à l’école. Elle me le porta à boire à la récréation, pour que je cesse toute rébellion de ce genre. Elle connaissait bien les instituteurs puisqu’elle était la présidente de l’association des parents d’élèves et ça ne l’a pas gêné de me faire honte. Quand j’ai été libre j’ai cessé de déjeuner le matin.
Elle était artiste par défi. Un défi qui était toujours double : convaincre son mari d’abord, et réaliser son projet ensuite. Son mari était un pessimiste obsessionnel, et elle tout le contraire, une optimiste permanente. Un jour elle décréta qu’elle pourrait faire 300 km en vélo en trois jours à presque 70 ans. Il leva les bras au ciel puis les baissa au fil des jours et l’artiste réalisa l’exploit.
Précisons qu’elle, de son côté, savait faire des concessions. La plus énorme c’était le voyage en Italie. Elle n’était pas contre mais parfois trop c’était trop. Ainsi un jour de 1997 elle me demanda de la remplacer. Dès qu’Erminio avait une nouvelle voiture neuve il fallait un grand voyage pour en profiter et j’ai fait ce voyage.
Mais l’artiste était à l’œuvre aussi dans le jardin. Avec ce constat : elle avait la main verte ? Je ne crois pas à la main verte. Elle y passait surtout beaucoup de temps. Avec des réussites et des échecs. Mon cousin est venu greffer des repousses de prunier. Et il m’a averti : malgré ses grandes connaissances, ça peut marcher, ou pas. Et ça a marché deux fois sur dix.
Par définition un artiste ne compte pas son temps et c’est ce qui fait toute la différence avec le principe capitaliste : le temps c’est de l’argent.
J’ai retenu cette photo de mes parents à Benidorm en Espagne. Il se trouve qu’il y a quinze jours je lui ai demandé si elle se souvenait du nom de la famille qui les a amenés à Benidorm. Elle a cherché dans ses souvenirs et à ma grande surprise elle m’a dit : les Morleva. Ils connaissaient un concierge à Benidorm qui hors saison prêtait à petit prix des logements inoccupés. Ainsi à plusieurs reprises ils firent le voyage en cette cité touristique au milieu de vieux qui sur la plage faisaient leur gymnastique. Ils bénéficiaient toujours à petit prix des animations diverses et voici comment ils eurent droit à cette photo.
Jean-Paul Damaggio