Le PCF, l’extrême-droite et le fascisme
Qui traite l’extrême-droite de fasciste ? Toute une partie de la gauche pour des raisons différentes. L’extrême-gauche défend ce point de vue depuis très longtemps avec Ras l’Front par exemple. Charlie Hebdo mena campagne pour l’interdiction de ce parti fasciste (je ne sais trop aujourd’hui). Des franges du PS, pour faire peur et ainsi mieux rassembler autour de lui, reprennent la notion de fascisme. Et le PCF est traversé par le même débat que le futur Congrès va relancer, car si ce parti est faible électoralement, il reste d’autant plus un lieu de débat, que son pluralisme est depuis quelques années affiché. Je lis donc une contribution où il est demandé à la direction « d’appeler l’extrême droite par son nom : le fascisme ».
Je peux résumer l’argument cent fois entendu : l’extrême-droite s’inscrit dans l’histoire de l’extrême-droite en France et dans le monde, qui a contribué à la création du fascisme. Donc empêcher l‘arrivée du RN au pouvoir «ne doit pas être comme un objectif noyé parmi d’autres mais être considéré comme un impératif absolu». «Le fascisme se «nourrit» du système libéral, donc il faut approfondir l’analyse et montrer que ce phénomène est une constante de l’histoire depuis la fin du XIXe siècle.»
Ce parallèle historique permet de masquer le fait qu’à partir des années 1980 l’histoire a changé de sens ! Quatre révolutions se sont pourtant produites sans être prises en compte par la gauche : la révolution conservatrice qui a contourné la gauche par la gauche (les congés payés sont devenus une industrie capitaliste), la révolution en Iran qui a instauré le fascisme des temps présents, l’échec de la révolution dans la révolution à Moscou, et le tout dans le contexte d’une «révolution informationnelle» que Paul Boccara a parfaitement décrite dès 1982. Pour aboutir à la mondialisation que les Espagnols nomment plutôt globalisation. La mondialisation existe depuis 1492. En conséquence la référence aujourd’hui au Front populaire est contre-productive. La mutation qui s’est produite n’empêche pas quelques continuités car «faire du passé table rase» est criminel ! Oui le capitalisme reste la course au profit mais par d’autres voies.
Est-ce à dire que le FN, à l’inverse de la gauche, a su tirer les leçons d’une telle mutation ? Il s’est contenté de se plier aux ordres de son électorat ! Au départ le FN a voulu lui aussi s’inscrire dans une continuité historique mais il a dû très vite s’incliner : c’était impossible. En 1990 à Montauban le maire PS a refusé une salle municipale à Le Pen et il a été soutenu par une imposante manifestation. Le dimanche suivant le FN a réagi par une contre manifestation minable. Son électorat lui a spécifié qu’il votait pour lui et basta ! Il a laissé la rue à la gauche et lui il a trusté les bureaux de vote d’où son obligation suivante : si défaite électoral il y a, alors il rentre dans le rang. Et en réponse, à gauche, des écervelés appellent à une «insurrection populaire» s’il y a victoire du RN. Alors que la critique se focalise sur les chefs il est indispensable de se focaliser sur l’électorat que les chefs suivent.
Je sais que je vais faire hurler des lecteurs qui vont invoquer aussitôt la présence de groupes fascistes qui seraient plus ou moins liés au RN.
La mutation du capitalisme ne pouvait lui faire oublier la fabrique de provocateurs comme les black bloc et autres violents divers. Il ne faut pas prendre la marge pour l’essentiel comme tente de le faire des médias cherchant à nous enfumer. Pourquoi s’en tenir toujours à l’arbre qui cache a forêt.
J’ai parlé du tournant des années 1980 mais il a pris sa source politique au cours des événements mondiaux de 1968 quand Herbert Marcuse a, pour expliquer la répression contre la «nouvelle gauche», avancé l’idée du «fascisme sans dictature » inaugurant l’ère des oxymores, visant à la perte de sens des mots.
Contre cette approche, Pasolini écrit dans Lettres luthériennes (et le répète dans ses écrits des années 1970) : «Il existe aujourd’hui une forme d’antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d’antifascisme réel. Il s’agit d’un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais. […] Voilà pourquoi une bonne partie de l’antifascisme d’aujourd’hui ou, du moins, de ce que l’on appelle antifascisme, est soit naïf et stupide, soit prétextuel et de mauvaise foi ; en effet, elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique, qui ne peut plus faire peur à personne. C’est, en somme, un antifascisme de tout confort et de tout repos ».
Pasolini n’a pas connu les révolutions des années 1980 mais sa lucidité lui a permis de comprendre qu’on ne coupe pas des orties avec une tronçonneuse d’où l’invention du roto-fil.
Traiter l’extrême-droite de fasciste est une analyse contreproductive pour qui veut le combattre. Le militant du PCF que je mentionnais admet : «Il serait faux de penser que les électeurs actuels séduits par la démagogie populiste du RN soient tous fascistes ou potentiellement fascistes.»
D’où parfois cette distinction ridicule : les fâchés pas fachos, et les fachos.
Une façon de reconnaître en creux que toute la question est bien celle de l’électorat.
Le capitalisme d’avant a pillé les matières premières des pays maintenus dans la pauvreté et a créé des industries dans les pays développés donc une classe ouvrière.
Le capitalisme d’après a décidé de piller les industries des pays maintenus dans la pauvreté à qui il a délégué cette responsabilité pour marginaliser sa classe ouvrière, avec une double conséquence : le déclassement de sa classe ouvrière et l’exploitation féroce de cette classe dans les quelques pays nouvellement industriels. Avec un effet corolaire : le développement du transport de produits fabriqués ailleurs en direction des pays développés qui en sont toujours les consommateurs ! Hier il y avait le transport des matières premières vers le premier monde, après présent elles vont vers le tiers monde.
Politiquement l’immigration ne pouvait que devenir politiquement un point crucial. J’en conviens la tradition de « l’étranger qui vient manger le pain des français » est aussi vieille que « La France aux Français » mais il est contre productif de croire à une simple répétition.
La France a droit à ce phénomène totalement spécial : les pouvoirs algériens (riche du pétrole) ne cessent de dire que la France est le pire des pays racistes, et la jeunesse algérienne ne cesse de rêver à son installation en France. Des victimes d’une illusion ?
Quand le FN a compris que sa double stratégie consistait à se couler dans les souhaits de ses électeurs, et à bénéficier des erreurs de ses adversaires, il s’est emparé de thèmes populaires : la laïcité, la nation, la démocratie, l’immigration, les services publics etc. Et la gauche pour ne pas être confondue avec le FN lui a laissé gérer ce petit capital, or sa laïcité n’a rien de laïque, sa défense de la nation n’a rien de nationale, sa lutte contre l’immigration n’a rien d’actuel.
Les références au passé sont toujours utiles si on mesure les fossés que l’histoire crée. Les années 1930 tout en s’appuyant sur le passé furent une nouveauté issue de trois facteurs : la première guerre mondiale, une des conséquences de la Révolution d’octobre, et la crise spécifique du capitalisme qui a conduit à la deuxième guerre mondiale, guerre dans laquelle les deux géants USA et URSS ne s’engagèrent que contraints par l’Allemagne et le Japon.
La troisième guerre mondiale est en marche, mais elle ne sera pas la répétition de celle d’hier avec deux camps en présence. Elle est la guerre de tous contre tous, féodalisme oblige. Et le Chinois Lao Tseu peut finir par avoir raison: «L’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combat.» Mais j’en doute.
Jean-Paul Damaggio