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Vie de La Brochure
24 mai 2026

Nadal Rey en Tunisie en 1939

Nadal Rey en Tunisie en 1939

Nadal Rey fut un personnage extraordinaire. Je reprends ici un passage de son livre Le bataillon perdu où il raconte comment en 1939 il fut conduit à surveiller des « Joyeux » envoyés en Tunisie. Il se trouve que mon grand-père maternel fit un voyage équivalent. On le retrouve sur cette photo de 2016 quand il avait 105 ans. JPD

Terre d'Afrique

Cependant, au matin du 3ème jour, je ne perçus plus le ronronnement des machines ni le bercement du paquebot : par le hublot, je le vis immobilisé dans le port d'une ville blanche que le soleil levant caressait de rose. C'était ma première vision de la terre d'Afrique.

Les ordres vinrent sans tarder, et nous nous retrouvâmes sur la terre ferme, l'esprit vide, l'estomac peu assuré, encore une fois entourés d’une triple ligne de Sénégalais hermétiques. Un train tout semblable à celui de St-Antonin, un peu plus délabré peut-être, "Chevaux en long, 8 : hommes. 40" eut bientôt englouti le bataillon ; une locomotive poussive, bruyante et crachottante à souhait, promena le convoi dans les boulevards de Sousse, en pleine ville, sur des voies elles aussi gardées par des Sénégalais !... Les Arabes regardaient avec une apparente indifférence, passer cette troupe qui devait les défendre. Je me demandais déjà ce qu'ils pouvaient penser de soldats dont se défiait leur propre patrie... Et nous-mêmes, que savions-nous d'eux si ce n'est quelque lieu commun éculé ?

Les sous-officiers, cette fois, avaient refusé l'infamie du wagon cadenassé. Le colonel semblait avoir compris qu'en cette terre africaine, il aurait besoin de nous.

Nous étions en voiture de voyageurs, 3ème classe, banquettes de bois, crasseuses à faire rêver, mais enfin avec le sentiment de la liberté. Nous allions à une allure précautionneuse et j'avais tout loisir de découvrir la campagne tunisienne... Champs poussiéreux, vestiges d'herbe séchée... plantes exotiques pour nous : les cactus que j'avais vus, enfant, dans le parc du château : les figuiers de Barbarie que j'avais découverts dans l’île de Beauté quelques années auparavant ; tout cela jaunâtre et assoiffé... Quelques eucalyptus échevelés marquaient un semblant de peuplement ; tentes entourées d'un misérable bric à brac : de petits ânes galeux qui paissaient le sable et les ordures autour de quelques cabanes de torchis, parfois, une petite maison blanchie à la chaux. Je revoyais les vallées de mon pays, insolemment vertes, toujours lavées de frais… La monotonie nous lassa vite, la nuit venait après un couchant ensanglanté... nous nous laissâmes bercer vers notre destin...

C'est au petit matin que j'eus mon premier éblouissement africain. Dans la gloire du soleil levant, jailli de cette campagne de misère, un amphithéâtre plus grand et peut-être plus beau que les arènes de Nîmes : EL DJEM. La vie, la civilisation avaient donc fleuri sur ce désert. Les quelques paragraphes de mes livres d'histoire, maintenant, se chargeaient de sens et je compris combien pouvaient être précaires les états et aussi les nations...

Le feuillage léger des oliviers cachait la terre ocre, à perte de vue, alignés comme à la parade. Je sus plus tard qu’un Français avait, de par sa volonté, fait la richesse de cette plaine. L'odeur caractéristique des moulins à huile, des cheminées d’usine ; largement le temps de lire les enseignes : nous étions à la capitale de l'huile d'olive : SFAX. Les joyeux supputaient quelle pouvait être notre destination : toujours au Sud ; pour eux, aucun doute ; beaucoup allaient retrouver TATAOUINE, capitale des Bat' d'Af.. Ils se trompaient ; le train choisit l’Ouest ; nous nous enfoncions en pleine TUNISIE. Il s'arrêta le lendemain au soir sur le quai d’une petite gare, insolite dans ce désert, construction de briques en tout point semblable à celles de nos campagnes, avec son chef de gare à casquette galonnée et son employé en blouse bleue : "Zannouch" un nom qui sonnait étrangement à nos oreilles de métropolitains.

Sur le quai, quelques arbres curieux au feuillage léger, couverts de poussière et sans doute de crasse que, plus tard, nous identifiâmes comme étant des poivriers. L'exotisme venait à nous, nous découvrant la provenance de cette poussière grise dont il nous était, enfants, bien défendu de saupoudrer le bouillon dominical.

Notre arrivée avait quelque chose d'étrange et d'inquiétant. Inconsciemment, je cherchai l’agglomération.

Des maisons ? La gare mise à part, il y en avait bien deux, bâties de pisé et de briques, curieuses au milieu du sable roux et que les lueurs du couchant confondaient avec les sables. Trois ou quatre baraques de planches vaguement goudronnées écoutaient chanter le vent dans les interstices qui étaient autant de tuyaux d’orgues. L'un de ces "édifices" défiait les lois de l’équilibre bien plus outrageusement que la tour de Pise. On avait paré au plus pressé en étayant la paroi oblique par quelques chevrons de bonne volonté. Cela devait rassurer l'habitant car jamais je ne vis qu'il apportât la moindre retouche à ce chef d'œuvre de haute technologie. Il n'y avait même pas ce semblant d'agora qui caractérise les villes du désert. Des enclos d'épineux enfermaient de temps en temps quelques chèvres acrobates. Elles étaient rompues à l'escalade dans le djebel tout proche et à la voltige dans le branchage des arbres indéfinissables qui signalaient le lit asséché d'un oued de pierres.

Je n'eus pas, ce soir-là, le loisir de poursuivre mon inventaire : sans trop de heurts, le bataillon se reformait sur la plaine où le couchant allongeait les ombres jusqu'à la démesure. L'une après l'autre, les compagnies s'ébranlèrent et leurs pas hésitaient sur le sable inconsistant. Je les vis s'engouffrer dans un vaste rectangle strictement clos de barbelés que gardaient, toujours eux, des Sénégalais, baïonnette au canon. Ces boules d'ivoire qui émergeaient des chechs kakis, les hautes chéchias rouges et le reflet des armes n'incitaient guère l'optimisme : l'opprobre collait au bataillon, irrémédiablement. La République poursuivait de sa froide vengeance ceux qui s'efforçaient d'oublier une erreur de jeunesse, aussi bien que les malfaiteurs incorrigibles...

La Compagnie de commandement, la CDC, eut droit à un traitement de faveur ; elle resta en dehors du camp; on avait besoin d'elle pour administrer, ravitailler, entraîner… Nous campâmes donc, en plein désert et en plein vent, boutonnant deux par deux nos toiles de tente pour réaliser un abri bien précaire et, après avoir grignoté une ration de biscuit, nous nous étendîmes sur la terre. Malgré les fatigues du voyage, bien peu dormirent cette nuit : l'ignorance de notre destination ajoutait à l'étrangeté du lieu. Le vent chaud apportait un sable qui crissait sous les dents ; quelque herbe épineuse se révélait au moindre mouvement ; on sentait autour de soi bruire une vie inconnue et inquiétante. Notre première nuit saharienne ne connut aucune des exaltations lyriques qui inondent les romans. Nous avions tous compris que notre plus grande affaire serait de survivre.

Un clairon sonna la diane selon la tradition : des figures hébétées sortirent des guitounes, yeux rougis de froid ou de sable, molletières défaites sur des chaussures mal lacées. Chacun essaya une toilette succincte, regrettant l'eau ainsi sacrifiée. Une lumière ténue découpait sur un ciel irréel la crête d'une montagne voisine. Des lignes et des masses sans un arbre, sans une fioriture : un monde minéral. Nos corps endoloris grelottaient dans la fraîcheur de l'aube. Des cuisiniers bien inspirés avaient heureusement pilé à coups de crosse des grains de café au fond d’une lessiveuse : ce breuvage épais mais brûlant chassa dans nos quarts les phantasmes et les rêves. Nous pouvions affronter les mesquineries quotidiennes.

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