Pascale Froment à Montauban en 1995
Pascale Froment a écrit un livre sur René Bousquet et suite à la proposition du journal Point Gauche ! elle est venue le présenter à Montauban. Voilà son bilan du débat. JPD
Les crimes d'hier peuvent toujours se reproduire.
«Et tant pis si René Bousquet est né a Montauban». A l'occasion du débat organise par Point Gauche ! en janvier dernier, lorsque Roland Garrigues m’a généreusement accueillie à la mairie, il ne pouvait pas mieux dire : Montauban n’a rien à assumer du passé d’un de ses anciens citoyens, rien à cacher non plus de son itinéraire qui appartient désormais à l’histoire. Cette volonté de transparence s’était d'ailleurs déjà manifestée a Montauban, lors d'un colloque consacré aux rafles de Juifs dans le Sud-ouest pendant l’Occupation.
Dans cette région comme ailleurs, enquêter sur René Bousquet n’a pourtant pas été chose aisée. Silences, pesanteurs, oublis ... Les origines radicales du personnage, ses liens entretenus avec la toute-puissante Dépêche du Midi et avec François Mitterrand, tout cela ne pouvait que gêner ici et là. En tentant d’y voir plus clair dans ce réseau ferme de solidarités, j’étais loin de me douter que plus tard, les Montalbanais me recevraient si chaleureusement.
On peut s'interroger à bon droit sur l'efficacité du devoir de mémoire tellement valorisé de nos jours et relayé par les commémorations : on allait célébrer le cinquantième anniversaire de l'écrasement de la barbarie nazie tandis qu’un génocide, au sens strict, était en train de s'accomplir sous nos yeux au Rwanda. Plus près de nous, négationnismes et révisionnismes de tous poils se portent bien : après l’assassinat d'un jeune Français d’origine comorienne par des colleurs d’affiches du Front National, Le Pen n'a-t-il pas continué à être invite à la télévision et à y faire de l'audimat ? N'a-t-on pas aussi, tout récemment, assisté sur une chaîne publique à une habile tentative de réhabilitation de Pétain par l’avocat de Maurice Papon ?
L’indignation présente devant le sort réservé aux Juifs étrangers en France, durant l’Occupation, n’a pas servi de leçon. En violation des conventions internationales, le gouvernement français refuse aujourd’hui de délivrer des visas aux Algériens en danger de mort dans leur pays et de leur offrir l'asile politique. Une pratique confondant “accueil des demandeurs d’asile” et "maîtrise des flux migratoires". Dans la même veine, les lois Pasqua transforment les jeunes nés en France de parents étrangers en expulsables à merci. Interrogé sur ses projets en ce domaine, Jacques Chirac vient d’approuver ces mêmes lois...
Avant de songer à défendre une mémoire trop conceptualisée, ne devons-nous pas plus modestement, commencer par essayer de nous informer ? J’ai été frappée, lors de notre débat montalbanais, par la curiosité du public et par la vigueur de ses interventions. Par la surprise de quelques-uns à découvrir la banalité du mal chez un haut fonctionnaire, plus dérangeante et moins commode qu'une diabolisation définitive. Certains pourtant, figés dans leur représentation des événements, ont empêché et c’est dommage en terre radicale - une réflexion sereine sur le rôle passe de La Dépêche.
Ceci doit nous encourager à travailler encore et encore, à continuer de fouiller les zones d’ombre de notre histoire et à rester lucides devant l'évidence : les crimes d'hier peuvent toujours se reproduire.
Pascale Froment, février 1995