1985, Jérôme Kanapa et le Cambodge
Il m'arriva de croiser une fois Kanapa dans un réunion à La Rochelle. Il était un communiste assez atypique et cet entretien le confirme. JPD
Le Cambodge et la presse Révolution 22 février 1985
CE film s’inscrit dans un certain courant du cinéma d’aujourd’hui d’aventure — à grand spectacle à grands moyens — qui fait du journaliste l’aventurier moderne, le grand témoin. Je pense à des films comme Underfire, comme l’Année de tous les dangers. Celui-ci paraît pourtant un peu différent, plus nuancé : d’abord parce que la figure centrale n’est finalement pas le journaliste, l’Occidental, mais, à cause de son poids, de la situation qu’il vit, le guide du journaliste, le Cambodgien Dith Pran. Différent aussi parce que l’histoire, semble- t-il, y est respectée. Mais là-dessus c’est, bien sûr, vous qui pouvez le mieux répondre.
Jérôme Kanapa : Sur le premier point, c’est vrai que les deux mythes du jour sont le journaliste et le médecin. Parce que, je crois, on les a mis en charge des malheurs du monde : non pour changer ce monde, empêcher le retour du malheur, mais pour porter remède ici et là à telle ou telle misère particulière. Image idéale de la bonne conscience que l’on peut se donner, par procuration. C’est d’ailleurs ici, en France, l’exploitation de ce mythe — on aura à reparler de cela — qui a fait qu’on peut, d’une certaine façon, faire dire au film le contraire de ce qu’il dit...
... Par exemple, dans ces deux pages du Figaro, où il n’est plus question du tout des responsabilités américaines, et qui pourraient faire croire à ceux qui n’ont pas vu le film que c’est une machine « anti-rouge », ou l’article de Libération.
Jérôme Kanapa : Ou Olivier Todd, sur Antenne 2, profitant de son commentaire du film pour réclamer, en gros, des armes pour les Khmers rouges, responsables de ces massacres que dénonce la Déchirure. Alors que l’acteur, justement un médecin, a dit dans une interview : « C’est de paix qu’a besoin ce pays, pas de guerre ; de riz et pas d’armes. » Mais on peut revenir là-dessus, sur cette sorte de récupération, d’autant plus grave que le film lui-même, c’était la deuxième partie de la question, est très respectueux de l’histoire. Au détail même, si je peux dire. Même moi, qui connais bien le Cambodge et qui sais que le film a été tourné en Thaïlande, je m’y suis laissé prendre : à la qualité de la lumière, à l’atmosphère de l’hôtel Phnom à Phnom Penh où est réunie la presse étrangère : bien sûr, ce n’est pas le vrai hôtel, pas même une reconstitution exacte, mais ce qui compte c’est l’ambiance, tendue, à l’affût, ces échanges brefs. Pareil pour l’ambassade de France, qu’on voit ici, avec ses grilles basses, ce côté forteresse fragile qui existe réellement et qui rend d’autant plus dramatique l’épisode où les Khmers rouges exigent — et obtiennent — que leur soient livrés les réfugiés cambodgiens.
Mais il peut arriver — on l’a vu dans pas mal d’autres films — que la précision de détail soit destinée à mieux faire passer une fabrication de l’histoire elle-même.
Jérôme Kanapa : Ce qui n’est pas du tout le cas ici. Le scrupule en ce qui concerne l’histoire est encore plus grand peut-être : dans toute la première partie est nettement marquée la responsabilité des Américains dans le déclenchement du conflit. Cette partie rappelle le livre de l’Américain Shawcross Une tragédie sans importance paru il y a quelques années. Il est montré dans le film, dit que ce sont, sous Nixon, pendant la guerre que les USA menaient au Viêtnam, les bombardements américains sur le Cambodge alors non engagé, qui ont véritablement déstabilisé ce pays fragile, l’ont jeté vers les Khmers rouges de Pol Pot. Et, au milieu même du film, lorsque le journaliste américain a pu retourner dans son pays, obligé d’abandonner aux mains des Khmers rouges son ami cambodgien Pran, qu’est-ce qu’il regarde, pour essayer de comprendre pourquoi ce pays a été plongé dans l’enfer ? L’enregistrement vidéo d’une ancienne émission d’actualités US annonçant que pour « sauver la civilisation » — enfin, si ce ne sont pas les mots exacts, c’est le sens général — le président Nixon a dû donner l’ordre de bombarder le Cambodge — bombardements que, au début du film, les autorités militaires cherchaient à tout prix à cacher au journaliste.
D’ailleurs, à ce moment, dans cet « épisode » américain du milieu du film, se situe une scène assez intéressante par rapport à ce « mythe du journaliste » dont nous parlions : fêté par ses collègues, lauréat du prix Pulitzer pour le récit qu’il a tiré de ses aventures au Cambodge, Sidney Schanberg, le journaliste américain, a quand même quelque chose comme un haut-le-cœur devant cette fastueuse réception et ces petits fours de l’humanisme tranquille. Là se place sa rencontre — dans les toilettes — avec le photographe qui faisait équipe avec lui et Dith Pran à Phnom Penh et qui lui reproche violemment de « boutiquer » les malheurs de leur copain. Voilà le genre d’insolence que les journalistes n’aiment guère entendre, préférant donner d’eux l’image du paladin sans reproche. En fait, il n’y a guère eu, dans cette période récente, où l’on a vu en France tant de journalistes de l’écrit et de l’audiovisuel trancher de morale et de déontologie, que Jacques Abouchar pour prendre cette sorte de distance digne à l’égard du mythe.
Jérôme Kanapa. — Vrai, Abouchar a donné modestement une grande leçon. Mais je voudrais dire encore un mot du «réel» et du scrupule historique : concernant la deuxième partie du film, celle où Dith Pran est prisonnier des Khmers rouges. Là aussi, l’essentiel est dit avec beaucoup de force : la folie macabre des geôliers, la rapidité incroyable du retournement de situation qui s’est produit, les Khmers rouges entrant en fin de matinée à Phnom Penh en libérateurs fêtés et commençant leurs exactions dès l’après-midi, l’horreur des charniers enfin. Au détail près cependant : on ne pouvait pas, comme le fait Pran tomber par hasard sur un charnier : l’odeur, la pestilence étaient telles qu’on ne pouvait s’approcher. Mais encore une fois, c’est un détail, et il fallait bien, pour que l’image ait cette force, insoutenable, confronter le regard d’un homme vivant avec cette horreur de la mort en série. Et je retrouve cette honnêteté, ce respect à tous les niveaux. Ainsi lorsqu’on voit, à la fin, que, même chez les Khmers rouges, des hommes n’ont pas pu aller jusqu’au bout de cette épouvante : il y a ce personnage du chef Khmer rouge, qui préfère aller au devant des balles de ses tout jeunes soldats pour tenter d’éviter un massacre, plutôt que de continuer à vivre en se taisant ou en couvrant cela. Or, ce sont des hommes, aussi, comme celui-ci — enfin, ceux qui ont survécu — qu’aujourd’hui on appelle les marionnettes de Hanoi. Ce furent des Khmers rouges, mais aussi des rebelles à cette barbarie, et qui avec l’aide des Vietnamiens redonnent vie à leur pays.
Nous en revenons à ce paradoxe dont nous parlions au début : voilà donc un film honnête, scrupuleux, qui situe bien au départ la responsabilité américaine, qui dit toute l’horreur des massacres perpétrés par les Khmers rouges, et qui donc en toute logique doit conclure à penser que le soutien accordé aujourd’hui aux Khmers rouges par les USA est une monstruosité et qu’il faut tout faire pour aider ceux qui rendent la vie au Cambodge, et l’on trouve ici des journalistes, on a parlé du Figaro, d’Olivier Todd, mais ce ne sont pas les exemple les plus voyants — pour en détourner complètement le sens.
Jérôme Kanapa. — Je dois dire que c’est extraordinaire. Ce film est sous- tendu, éclairé par ce qu’on peut bien appeler une philosophie journalistique, de respect du fait, que des reporters, des enquêteurs américains savent pratiquer avec rigueur, et il se trouve ici des journalistes pour, prétendant l’expliquer, la piétine. Car le film pose la question de la responsabilité du journaliste : taraudé par sa responsabilité, celui-ci s’efforce d’agir alors non plus en témoin, mais en « agent » en sauvant au moins la vie d’un homme, de son ami. Est-ce qu’ils songent à leurs responsabilités ceux qui en France, se servent du film pour appeler à envoyer des armes à Pol Pot ?
C’est peut-être aussi parce qu’ailleurs, le film a reçu un accueil plus... aseptisé. Il faut bien dire qu’ici en France, pour une bonne part, la conscience politique de toute une génération, celle qui arrive à la quarantaine, s’est formée dans la lutte contre la guerre au Viêtnam. Démontrer aujourd’hui à ces hommes et ces femmes, qu’ils ont été dupés par l’histoire, qu’ils ont lutté pour l’instauration d’un « goulag » asiatique, est une bonne opération. Et tout est bon pour cela, même un complet détournement de sens. Bref, ce film, comme tout autre, devient enjeu dans une lutte actuelle. Et, puisqu’il existe, puisqu’il risque d’amener des gens à se poser des questions, on peut toujours — et c’est cela qui se fait dans la presse d’Hersant et ailleurs — en orienter la lecture. Et, au lieu d’inciter le spectateur à réfléchir avec le film, on inscrit tranquillement ce film dans un flux d’images quotidiennement charrié où rouges = massacre ; communisme = goulag.
Jérôme Kanapa. — Vraisemblable. De même que, lorsqu’ont été ramené des images « vraies » des charniers cambodgiens, on a tenté d’en détourner le sens, de même on cherche à banaliser l’impact très fort que peut avoir cette fiction-là qui donne tout son poids à l’horreur. Mais ce qu’il faut dire c’est ceci : on peut ne pas être d’accord avec tout ce qui se passe au Viêt-nam, au Cambodge, aujourd’hui mais il reste qu’après l’enfer, le Cambodge revient à la vie. Et c’est cela qui compte, pour sept à huit millions de Cambodgiens survivants, cela qui doit être encouragé de toutes nos forces : ce film peut y aider, si nous ne le laissons pas dévoyer et c’est tant mieux. Et je voudrais ajouter qu’il faut aussi que nous réfléchissions à cette terrible question— en tous cas, terrible pour moi, qui ai vu cette horreur de près et qui étant trop jeune pour avoir connu la guerre —c’est qu’on ne se débarrassera pas de cela en se disant que Pol Pot c’est le nazisme. Hélas non, il faut se demander si les khmers rouges, ce n’est pas une épouvantable perversion du communisme, se demander comment on arrive à cette perversion, comment une secte peut la théoriser et penser avoir raison contre la réalité. Alors oui, posons ces questions pour aider la vie à revenir.
Entretien réalisé par Emile Breton
Avec cet encarté : Cinéma et histoire
VOICI, telle que la raconte le « press book » de la Déchirure (The Killing Fields), l’histoire — vraie — de Sidney Schanberg et Dith Pran.
En 1972, Sydney Schanberg, correspondant au New York Times, se rendit au Cambodge avec mission de couvrir les premiers affrontements entre les Khmers rouges et le gouvernement de Lon Nol. L’assistant local de Schanberg, Dith Pran, s’avéra très vite un allié précieux, irremplaçable. Une profonde estime professionnelle, doublée d’une solide amitié, s’établit entre les deux hommes. Côte à côte, ils virent naitre la révolution et, le 17 avril 1975, lorsque les troupes khmères entrèrent dans Phnom Penh, Pran réussit, par son courage et son habileté, à sauver la vie de Schanberg et de plusieurs correspondants étrangers. Mais les événements ne tardèrent pas à prendre une tournure dramatique et, lorsque les Khmers rouges ordonnèrent l’évacuation des villes, Schanberg et ses amis ne purent empêcher l’arrestation de Pran.
Le journaliste regagna les Etats-Unis. Il ne lui restait plus qu’à espérer et, surtout, à témoigner, sans relâche. Ses pairs saluèrent son courage exceptionnel en lui décernant le prix Pulitzer, mais Schanberg restait torturé par le doute et le remords... Le Cambodge, pendant ce temps, sombrait dans une violence sans précédent : sur une population de 7 millions d’habitants, 3 millions allaient mourir, victimes des massacres et de la famine. Quelque part, au milieu du vaste « champ de la mort » qu’était devenu son pays, Pran s’efforçait de survivre...
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