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Vie de La Brochure
19 juillet 2026

Annie Ernaux en 1985

Annie Ernaux en 1985

Un hasard a voulu qu'en cherchant Jérôme Kanapa je tombe sur Annie Ernaux qu'il m'arriva de lire sans être convaincu. On note que déjà il y a l'obession de ses parents... JPD

Révolution N° 260 - Vendredi 22 février 19S5

VOTRE problème littéraire consiste-t-il à trouver une voie entre deux modèles — le feuilleton populaire et la « grande » littérature —, entre deux univers culturels ?

Annie Ernaux : Jusqu’à dix-huit ans, j’ai absorbé parallèlement les deux. Se mettre à écrire, c’est chercher sa propre voix. Ce qui me tient, c’est de trouver cette voix par rapport à ce que vivent les gens. Dans cette visée, la littérature «bourgeoise» ne me «convient» pas au sens propre. Je n’ai jamais eu envie de l’imiter. Cette volonté de me situer me laissait totalement démunie pour dire mon monde. C’est ce que j’ai eu envie de dire en écrivant Ce qu’ils disent ou rien. Ce problème a été encore plus aigu pour l’écriture de la Place : quelle écriture pour parler de mon père, cet homme que j’ai connu ?

Ce projet comporte une part de contradiction puisque vous écrivez : « Je ne pourrais pas les retrouver (les mots), les premiers, les vrais. Ceux de l’école, des livres ne me servent à rien ici, volatilisés, de la poudre aux yeux, de la merde. » (Les Armoires vides). Le langage des parents était-il le vrai langage ? Donnait-il une prise sur les choses ?

Annie Ernaux : Dans l’activité de mes parents, tout tournait autour de l’alimentation, du travail... le discours de l’école me paraissait très lointain, mais aussi plein de séductions, un discours que très tôt j’ai aimé et voulu maîtriser. Mais, aujourd’hui encore, ce discours me paraît très léger, faux à la limite. Le sang des livres, ce n’est pas du vrai sang. Le discours est changeant, je parlerai autrement peut-être dans trois ans ; en revanche, les conditions de vie ne changent pas aussi facilement.

Mais la littérature est toujours dans cette situation d’impuissance, il n’y a rien à y faire, elle est toujours dans l’ordre du symbolique...

Annie Ernaux : Sans doute, mais peut-être y ai-je été plus sensible que beaucoup d’autres dans la mesure où le symbolique ne m’a pas été donné d’emblée.

Les épisodes paroxystiques, qui sont ceux que retient la mémoire familiale, s’expriment toujours à travers des phrases toutes faites, des stéréotypes qui sont des données de culture et non des faits bruts.

Annie Ernaux : Dans la Place, c’est une culture en effet que j’ai voulu montrer et ce, sans regard critique. C’est-à-dire en n’en faisant pas une culture dominée, en la disant telle qu’elle est.

Dans ces conditions, l’écriture n’est- elle pas du côté de la trahison ?

Annie Ernaux : Toujours un petit peu, mais c’est un moindre mal ; c’est un dernier recours mais un recours quand même. C’est mieux que le silence. J’ai essayé le moins possible de falsifier. C’est peut-être un malentendu total mais des gens appartenant à ce milieu m’ont dit que « c’était ça ».

Sur le plan de la mise en œuvre cela implique-t-il que l’on écrive en langage parlé ? Comment choisit-on son vocabulaire ?

Annie Ernaux : Je n’ai pas l’impression d’avoir écrit du langage parlé. C’est dans la Place que j’ai été le plus «près» des lettres que ma mère m’écrivait, ou que des membres de ma famille m’adressaient. On y trouve toujours l’absence de transitions et l’exposé du fait brut sans la cause. J’ai essayé de m’approcher de ce langage écrit. Ce n’est pas à proprement parler un modèle mais un trouble ; car s’ils écrivent ainsi c’est peut-être maladresse mais c’est aussi très profond, ce côté «défait» qui dit l’essentiel.

N’est-ce pas le contraire même de la fiction ?

Annie Ernaux : Oui, quoique la fiction passe par où elle veut. A la limite, la Place est de l’ordre du fictionnel dans la mesure où j’ai donné un destin à mon père. Il est devenu une espèce de héros de roman bien que j’ai évité tout ce qui peut être romanesque, les descriptions, par exemple. Je ne voulais pas décrire un destin particulier mais atteindre autant que possible la généralité. Le succès du livre tient sans doute à cela, une volonté de trouver une autre forme de littérature, une volonté de briser l’écriture. Il y a ces écritures exubérantes qui recherchent un très fort contact avec le lecteur et puis il y a celles qui pratiquent une mise à distance. Dans ce dernier cas, on redoute que le lecteur ne soit pas touché. C’est pourtant cette mise à distance qui m’a valu ce grand nombre de lecteurs. Il n’y a aucun commentaire des choses dans mon livre, on n’a pas besoin de redondances.

La demande du lecteur, et peut-être ce que l’on pourrait dire « moderne », porterait vers une écriture qui serait proche de la dénotation, elliptique, et où tout « l’art » résiderait dans la construction et l’agencement des formes...

Annie Ernaux : Tout à fait. La voie est là. Mon premier livre, lui non plus, n’est pas débarrassé des flash-back ! Mais il faut écrire pour y voir plus clair. En écrivant la Femme gelée, je me posais les problèmes du livre suivant, j’avais le sentiment d’être dans une impasse. Ce livre vaut toujours, comme le précédent, par la vision d’ensemble qu’il propose. Ce que je hais par-dessus tout, c’est l’écriture qui joue continuellement sur les symboles. On vous raconte une histoire mais il y a un deuxième, un troisième, un quatrième sens... c’est une littérature de l’impuissance. Je n’ai jamais été aussi loin de l’écriture qu’au moment où j’ai étudié avec une passion extrême les auteurs du programme de la licence. J’étais perdu dans les miroitements de toutes ces écritures.

Vous avez adopté deux postures d’écrivain qui auraient dû normalement vous aliéner les lecteurs : le refus de l’exotisme social et l’absence de déroulement. L’écriture est un peu à l’image de ces vies où tout est joué d’avance. Or, le déroulement est la forme la plus obligatoire du récit classique. La fin de vos livres n’est jamais un dénouement, au contraire, il y a un ressassement, un côté lancinant de vos livres...

Annie Ernaux : Les auteurs qui donnent dans l’exotisme social ont le sentiment de réhabiliter un monde alors qu’ils produisent l’effet inverse : ils offrent un monde en pâture pour le faire admettre. C’est une posture d’humilité, de dominé. J’ai essayé de dire : « Je vais vous montrer quelque chose, regardez, ne touchez pas ; il n’y aura pas d’identification ni de complicité possible. » Pour cela, il faut refuser la description, le tableau, c’est-à-dire l’art tel qu’on l’imagine. Pour moi, il suffisait d’énoncer les choses qui étaient comme les signes d’une condition en évitant d’intercaler quoi que ce soit entre ces signes.

La tentation de la description tient à notre culture. Puis à un désir profond : la description, c’est le paradis perdu. Y renoncer, c’est se priver de beaucoup de joie. La peur aussi de se dire que le lecteur ne va rien voir. Je crois que le lecteur a « vu » quand même. Sans pittoresque. Il est certain que sur une matière plus imaginaire, pour un roman, je ne me serais pas posé ce genre de problème. Au départ, j’ai fait un roman, mais pour évoquer mon père, cela m’est apparu comme faux. Quant à la circularité de la Place, elle s’est imposée comme une nécessité interne. Tous mes livres sont des univers clos, hélas ! Il n’y a pas d’issue.

Cette fiction « impossible » est-elle vécue comme un devoir ou comme une infirmité, comme une castration ? Allez-vous après la Place surmonter cet état, « ouvrir la fenêtre » ?

Annie Ernaux : L’écriture n’est pas une psychanalyse. Au bout de quatre livres, je ne suis pas débarrassée de ce qui est fondamental. Peut-être vais-je trouver d’autres biais pour évoquer cette coupure de façon différente. J’ai eu la tentation parfois, comme vous dites, d’« ouvrir la fenêtre », et la réponse est venu presque en termes moraux : « Mais je n’ai pas le droit. » La « chose que j’ai vue » reste le point de départ ; on peut l’intégrer dans une fiction, mais j’ai le sentiment alors d’une petite trahison. Presque de sortir de ma mission. Des écrivains, issus du même milieu que le mien, ont aussi le sentiment que le roman est un genre faux. On ne peut pas ; parce que précisément, comme disait mon père, « c’est du roman ». Ce qui nous arrête c’est peut-être que — comme le veut Lukâcs — le roman est vraiment d’essence bourgeoise. Les mots n’y semblent pas garantis par les choses.

Il me semble que votre écriture porte en creux une vision du monde dont on aimerait avoir la version positive. Ainsi vous réprouvez dans le langage des parents une façon basse de parler des affects ou des choses du sexe. On semble donc défendre, par exemple, la revendication du plaisir mais d’une manière abstraite, négative... La positivité vous paraît-elle ridicule, dépassée ? Ne trouvez-vous pas que la littérature aujourd’hui n’a que trop de goût pour la dérision ?

Annie Ernaux : Sans doute. Je suis fâché avec le lyrisme certainement. Mais il importe, en effet, de donner aux rapports humains leur importance. L’image du père dans la Place est très positive. Alors que mes trois premiers livres sont écrits « contre ». La Place n’est plus un monologue intérieur. Il y a une rupture importante pour moi avec les précédents livres. Le « je » qui s’y trouve encore dialogue déjà avec un « il » — la vie de mon père — et ce « je » ne sera, je le crois, plus jamais seul. Le positif, je ne le conçois pas en termes de lyrisme mais, en quelque sorte, en termes tchékoviens — vous me direz, ce n’est pas très positif ! — une façon d’aimer le monde en le disant sans le juger. Dans la Place, j’ai rompu avec la dérision. Moi non plus, je n’en ai plus envie. Je suis réconciliée avec beaucoup d’aspects du monde.

Propos recueillis par Jean-Jacques Gibert

• Annie Ernaux, les Armoires vides, Folio Gallimard. Ce qu’ils disent ou rien, Gallimard. La Femme gelée, Gallimard. La Place, Gallimard.

 

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