Petit Journal : la fromagerie Salit à Montauban
Je reprends ici un très bel article sur le patrimoine industriel du Tarn-et-Garonne. Fait rare. Le hasard a voulu que j’en parle moi-même dans mon livre de sur les Italiens de Castelsarrasin pour rappeler que l’arrivée des Italiens pouvait être ni économique ni politique. Encore bravo. J-P Damaggio
P.S. La photo des frères Gualino.
Petit Journal : La laiterie-fromagerie Salit à Montauban
Installée sur les bords du Tarn dès les années 1920, la laiterie-fromagerie de Salit a marqué l’histoire économique du Montalbanais. Fondée et développée par une famille italienne venue du Piémont, elle collectait des milliers de litres de lait chaque jour et produisait même un « parmesan français » qui s’exportait bien au-delà du Tarn-et-Garonne. Une aventure née après la Grande Guerre.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, une première laiterie voit le jour sur la rive gauche du Tarn, à Salit. Son fondateur ambitionne alors de fabriquer un fromage bleu inspiré du Roquefort, mais élaboré à partir de lait de vache. L’expérience tourne court. Le lait, acheminé depuis l’Aude sans pasteurisation, ne permet pas une fabrication satisfaisante. Malgré une collecte locale de quelques centaines de litres par jour, l’entreprise peine à trouver son équilibre.
L’arrivée décisive des frères Gualino
L’histoire prend un tournant en septembre 1925 avec l’arrivée d’une famille italienne au destin singulier. Les frères Gualino Mario, Joachim, Pascal, Lino et Roméo quittent alors le Piémont pour s’installer à Montauban. Contrairement à de nombreux immigrés italiens de l’époque, ils ne fuient ni la pauvreté ni le régime de Benito Mussolini. Déjà prospères dans leur pays d’origine, ils possèdent deux fromageries à Coni et à Verceil et décident d’investir dans cette petite laiterie montalbanaise afin d’y développer leur savoir-faire. Leur arrivée marque le début d’une véritable aventure industrielle. Au fil des décennies, le nom Gualino s’inscrira durablement dans l’histoire économique locale et deviendra particulièrement connu dans le Caussadais.
Des débuts modestes avant un essor spectaculaire
Les premiers mois sont pourtant rudimentaires. La force motrice provient d’un moteur de motocyclette tandis qu’un barrage aménagé sur le ruisseau Rouge actionne une petite roue à palettes. Mais le succès est rapide. Trois mois seulement après leur installation, les frères Gualino traitent déjà près de 300 litres de lait par jour. Dès le printemps 1926, la collecte atteint entre 2 500 et 3000 litres quotidiens. Trente ans plus tard, la laiterie dépasse les 30 000 litres de lait par jour en moyenne, avec des pointes pouvant atteindre 50 000 litres. Plus d’un million de litres sont alors transformés chaque année.
Un vaste réseau de collecte autour de Montauban
À son apogée, la laiterie de Salit s’appuie sur un réseau impressionnant de 1500 à 1700 producteurs. Dix-huit tournées de ramassage sillonnent quotidiennement les campagnes dans un rayon de 25 kilomètres autour de Montauban. Le lait est collecté dans des bidons de 20 litres puis acheminé vers l’usine où il est pasteurisé avant d’être distribué dans tout le département mais aussi vers Toulouse, Béziers, Montpellier et même sur l’ensemble du littoral méditerranéen, de Perpignan à Nice.
Le « parmesan français », fierté de Salit
L’originalité de l’entreprise réside dans sa fromagerie spécialisée dans les pâtes italiennes. Les célèbres appellations transalpines ne pouvant être utilisées, les fromages produits à Salit adoptent des noms locaux. Le gorgonzola devient ainsi le «Saint-Gorgon», tandis que le parmesan est commercialisé sous le nom de « parmesan français », puis de «Passelan». La gamme comprend également de l’Asiago, du Cantal et surtout «L’Excellent», un fromage inspiré du célèbre Bel Paese italien, vendu sous forme de petites meules plates de deux kilogrammes. Grâce à ces spécialités, la réputation de Salit dépasse largement les frontières régionales et attire une clientèle fidèle dans toute la France, notamment parmi les familles d’origine italienne.
Une réussite saluée jusqu’en Italie
La renommée de la laiterie dépasse même le cadre du Sud-Ouest. En 1934, l’établissement bénéficie d’un portrait particulièrement élogieux dans L’Italie Nouvelle, journal de la communauté italienne alors proche du régime fasciste. Cette publication témoigne de la réussite remarquable des frères Gualino, qui ont su transposer au cœur du Tarn-et-Garonne des techniques de fabrication héritées des grandes traditions fromagères italiennes.
Une entreprise pionnière de l’économie circulaire
Bien avant que le terme ne soit à la mode, la laiterie de Salit pratique déjà une véritable économie circulaire. Le petit-lait issu de la fabrication des fromages alimente une importante porcherie pouvant accueillir jusqu’à 1 000 animaux. Les sous-produits de la minoterie de Sapiac sont également valorisés pour l’alimentation du bétail. Les engrais organiques produits servent à entretenir un vaste verger de 12 hectares en bordure du Tarn ainsi que plusieurs autres propriétés fruitières totalisant près de 60 hectares.
Une page méconnue de l’histoire industrielle du Montalbanais
Pendant plusieurs décennies, la laiterie-fromagerie de Salit a constitué l’un des fleurons de l’agroalimentaire tarn-et-garonnais. Employant des dizaines de personnes et fédérant des milliers de producteurs, elle a participé à l’approvisionnement en lait de nombreuses villes du Sud-Ouest tout en faisant rayonner des fromages d’inspiration italienne jusqu’aux quatre coins du pays. Aujourd’hui disparue, elle demeure pourtant l’un des témoignages les plus remarquables de l’influence de l’immigration italienne dans le développement économique du Montalbanais au XXe siècle. Derrière le succès de cette entreprise se dessine l’histoire d’une famille d’entrepreneurs visionnaires qui, il y a plus d’un siècle, ont fait des bords du Tarn une terre de fromage italien… et même de parmesan français.
Karima
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