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Vie de La Brochure
11 août 2026

Bourdelle face à Cladel

Bourdelle face à Cladel

Bourdelle serait heureux de voir tant d’œuvres de lui dans les rues de Montauban mais si triste de retrouver son buste de Cladel enfermé dans le musée ! Heureusement celui de Quercy est au jardin des plantes. J’ai déjà beaucoup écrit sur ce buste mais je retrouve avec plaisir cet écrit disponible sur Gallica où à présent le journal La Tribune a pris place. Augustin Quercy en fut un des piliers mais je n’arrive pas à comprendre qui signe Ducom ! JPD

La Tribune 6 juillet 1893

Pas plus tard qu’hier, en déjeunant avec notre excellent ami Bourdelle, et après lecture d’un délicieux sonnet écrit par lui la veille nous causâmes des beaux-arts, et je l’écoutais avec cette satisfaction qui est comme un raffinement de jouissance, un piment au déjeuner lorsqu’il changea de route et me parla de Léon Cladel.

— Vous rappelez-vous bien la physionomie fine du romancier? L’expression intelligente de son regard ? le sourire gracieux de sa petite bouche, une délicate coquille ?

—Parbleu lui dis-je, je le vois, tous les jours !

Etonné, il me regarda.

—Vous dîtes ?

—Que je le vois quand il me plait de le voir.

—Seriez-vous spirite, reprit-il, et auriez-vous la faculté d’évoquer les ombres, comme un médium de l’entresol de la petite rue Neuve des Champs, chez Limayrie?

Je fouillai une de mes poches et je sortis d’un calepin en cuir de Russie la photographie de Cladel.

Bourdelle jeta un cri de joie :

—Quelle belle photographie ! comme elle est ressemblante ! je n’en ai jamais vu d’aussi exacte ! qui vous l’a donnée ? lui, Léon Cladel ?

—Non. Mais il l’a vue, et il a déclaré qu’elle était parfaite. Voici : certain matin, passant sur le boulevard Beaumarchais, près de la Bastille, je m’arrêtai chez un marchand d’estampes et je l’achetai. Elle était sur un châssis de bois dont Hugo occupait la cime, avec, en-dessous, Daudet, Zola, de Goncourt, Mendès, avec en plus tous nos romanciers en renom de tambourinage en attendant l’heure de la descente naturelle pour quelques-uns. Le dimanche qui suivit, je montrai la photogra-phie à Cladel, avec les vers suivants :

Je t’ai sorti du boulevard,

Coûté soixante dix-centimes!

Hugo, près de toi, sur les cimes,

Me regardait d’un œil hagard !

Indécis, je n’osais te prendre !

Dans mes mains te mit le marchand !

Je te gardai, tout trébuchant,

Tel un coquin qu’on devrait pendre !

Léon Cladel, pris de bonne humeur à cette lecture, écrivit en dessous de mes vers : « Mon cher Ducom, il fallait pendre ou noyer ce va-nu-pieds! »

—Vous me laissez pour quelques jours cette photographie ? m’a dit Bourdelle.

—Mais avec plaisir.

—Merci, a-t-il ajouté.

Et comme notre déjeuner était terminé :

—Descendons, je vais vous montrer mon ébauche, personne encore ne l’a vue.

J’avoue que j’ai été saisi par la ressemblance frappante et par la conscience artistique qui a créé l’œuvre.

—Ce n’est encore pas grand’chose, m’a-t-il dit; quand le bronze aura pris cette tête, elle sera vivante !

Bourdelle veut pour son monument une entière unité ; pas de piédestal compliqué primant sur la sculpture. Il l’a monté dans son atelier, cherchant tout lui-même; pesant les masses, balançant les lignes, visant à être peintre, architecte et sculpteur : les ombres et la lumière pour le peintre, les justes proportions, le strict balancement des masses, et l’ensemble à la fois léger et fort pour ce qui touche à l’architecte. La solide construction d’un portrait, la tête humaine, est la plus diverse et la plus compliquée des architectures par la raison qu’en dehors de sa solidité, elle a besoin de paraître souple.

—Or, tout cela, m’a dit Bourdelle, est bien difficile ; ajoutez-y l’âme qui doit animer tout marbre et bronze, avec la pensée que j’ai de contenter tout le monde et moi-même. II y a aussi les féroces, les souscripteurs qui veulent leur monument tout de suite. Comment faire? J’aurais voulu chercher plusieurs portraits de Cladel et choisir ensuite celui qui m’aurait semblé le plus intense. On me harcèle à Paris ; je reçois lettre sur lettre; mon œuvre reste cachée et je réponds le moins possible. Seul, Quercy[1] me laisse faire; celui-là a confiance, et c’est lui qui me trouble le plus, car sa résignation est éloquente ! Voyez-vous : le piédestal sera de marbre du bleu turquin; c’est une belle matière, dure à l’outil et douce aux yeux. Quant au portrait de Cladel qui sait? Mais avant tout je veux suivre mon inspiration.

II faut une émotion personnelle pour faire vivant, et je me garde de toute influence. Un portrait à faire, quelle entreprise ! quoi de plus ondoyant qu’un visage ? Mais j’ai mon Cladel intime et persistant : celui qui s’inquiétait de l’avenir de son œuvre et qui ne se satisfaisait jamais ! celui qui me touche, c’est le Cladel simple, le Cladel paysan et ému penché vers la terre, l’esprit tourné vers le Quercy; puis encore, le fier, l’homme à raide échine avec, hélas ! les amertumes inévitables. II y aurait tant à faire, tant à dire ! le projet a été grand, puis il a fallu le restreindre, compter avec la caisse. Adieu, le haut relief ; adieu, bêtes et arbres ; adieu, les rochers de Bruniquel. Allons, tâchons de faire contenance au front du pays; mais surtout que Quercy soit content ! lui qui m’écrivait au début : « Travaille, mon fils, travaille; il nous faut un monument; Montauban le veut !

Or, en me parlant, Bourdelle était ému, ses yeux se mouillaient; il continua :

— Moi aussi, je veux un monument : j’ai grandi tout près de la préfecture; le souvenir de mon pays est comme un gai refrain d’enfance qui me berce agréablement, qui met comme une fraicheur bienfaisante dans ma poitrine, qui remémore à mon cœur une foule d’amis qui attendent. Figurez-vous, ajouta-t-il, qu’étant enfant, je vis le bronze d’lngres arrivant de Paris ; il était dans sa caisse encore ; mais, en regardant dedans, j’eus un frisson inoubliable ; je le vis ensuite sur son piédestal ; ne lui ai-je pas jeté des pierres ?[2] Cependant, ce visage rude m’en imposait, et je croyais que, seul, un dieu pouvait dresser une chose si impérieuse, une statue ! Aussi, c’est peut-être naïf ce que je vais vous dire : je ne puis me défendre d’une vive émotion quand je pense qu’à côté d’Ingres, mes compatriotes m’ont chargé d’élever aussi une figure de bronze, et qu’autour se presseront, pour sûr, plus d’un apprenti de mon père, mes excellents amis d’école et de rabot, qui, en regardant Cladel, se souviendront de notre fidèle amitié. Et cela me rassérène, de même que cela m’encourage à bien faire.

J’écoutais Bourdelle, une main dans la sienne, remué par sa franchise honnête, et mes yeux sur la belle maquette grise de Léon Cladel dont le large front semblait vivre un rêve ! Ducom

[1] Augustin Quercy

[2] La jeunesse montalbanaise s’amusa à lancer des pierres à la statue et même à la badigeonner de peinture.

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