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Vie de La Brochure
14 août 2026

Cladel vu par Séverine

Cladel vu par Séverine

Ce témoignage n'est pas signé Séverine mais c'est bien elle qui l'a écrit à un moment où la notorité de Cladel marque des points. Texte émouvant. JPD

Le Gaulois 7 septembre 1890

Léon Cladel

« Il fait soleil et c’est dimanche. » Pierre Dupont

Sous l’estival soleil qui drape de pourpre les villas toiturées de terrasses, comme en quelque Fête-Dieu de cité italienne, le jeune homme pâle, mince, chevelu, gravit la côte.

Vingt ans, guère davantage; un visage maigre où étincellent des yeux de fakir; les épaules étroites, les pieds las - oh ! moins las que les tristes « philosophes » qu'ils promènent, couverts de poussière, et gémissant à chaque pas comme des essieux usés à chaque tour de roue !

 Ils viennent de loin ces « philosophes » là ; ni de l'école d'Athènes, ni de l'école de Salonique, mais des hauteurs où florissent les Facultés de droit, de médecine, de théologie ; des profondeurs de la Glacière, des cimes de Montmartre, des zones perdues qui s'étendent au-delà de Montrouge, loin des boulevardières civilisations.

La poussière de la route souligne méchamment les défaillances du costume; rend plus transparente encore la transparence des étoffes excédées; poudrerize de blanc les coutures passées à l'encre, pourtant, le matin même; fait dartre aux places pelées du chapeau, comme le plâtre aux usures du gazon, le long des pâles « fortifs ».

L'allure est jolie, cependant, malgré la lassitude et les pauvres habits - vingt ans, songez donc ! Et, sous le bras, un livre, un gros livre, explique tout.

Mais voici qu'au loin un second jeune homme est apparu, si pareil au premier, d'ensemble sinon de détail, qu'une parenté paraît les unir. Un troisième… un autre encore ? Que se passe-t-il donc, en ce gentil pays de Sèvres ?

Rien, sinon que c'est dimanche, et qu'ils sont au Bon-Gîte, les poètes en herbe, les artistes en graine, les érudits à tête blonde ou brune, la jeune génération qui rime, qui peint, qui cherche, qui aime, qui espère, les inconnus d'aujourd'hui, les grands hommes de demain !

Voyez-vous, au haut de la colline, cette maison à volets bruns, perdue dans les arbres ? De petites robes blanches, grises, roses, courent sur la terrasse qui la procède, se posent, se poursuivent, se fuient, s'alanguissent en des repos subits, comme un vol de mouettes sur un îlot, comme un vol de tourterelles sur un coin de l'Acropole, comme un vol d'ibis et de flamants sur quelque toit égyptien.

Et des rires traversent l'air sonore; des clameurs s'élèvent, innocentes et joyeuses : cris d'oiseaux réveillés, gazouillements d'enfants heureux !

C'est là que mijote la bonne soupe chaude qui refera tout à l'heure les estomacs délabrés, durant toute la semaine, pour l'amour de l'art ! C'est là que s'allumera, à l'heure du crépuscule, la grosse lampe qui donnera à ces gas, venus des quatre points de France, l'illusion du « chez soi » retrouvé ! C'est là que seront discutées, sous les étoiles, les plus sublimes questions qui puissent émouvoir l'intellect humain !

C'est le foyer ouvert depuis vingt ans à quiconque brûle du feu sacré ; l'hôtellerie du Parnasse contemporain, où l'écot se paie de rimes, riches ou pas; c'est le modeste temple moderne, où l'antique Hospitalité tient ses assises ; le logis d'un juste et la maison d'un sage - la demeure du bon Cladel.

Ce qu'il en a passé, là, en un cinquième de siècle, de faiseurs de vers, de ciseleurs de prose, de fouilleurs de burin, de pétrisseurs de glaise, de manieurs de pinceau !

Quelques-uns sont restés fidèles; beaucoup plus, arrivés, célèbres, ont oublié la maison où leur muse essayait ses ailes, avant que de se lancer sur le Paris convoité, entrevu à l'horizon par les soirs lumineux.

C'est la vie ! Qui sème le bienfait récolte l'ingratitude, et il est fou, celui qui s'étonne d'avoir les mains ensanglantées par la moisson qu'a donnée le bon grain I

Les passions voraces qui grouillent au cœur de l'humanité l'ont mangé, ce bon grain, tandis que tu regardais le ciel, pauvre homme ! Et rien n'a poussé, dans le sol mauvais, que ce qu'il enfante de lui-même les ronces, les orties, les épines, les herbes traîtresses qui font mal, gonflent la chair, arrachent le sang des doigts.

Je me rappelle un des hôtes de Cladel, un lamentable garçon nommé W... ; j'ai la pitié de ne donner que son initiale. Loin de vénérer l'héroïsme de cette hospitalité si simple et si large, d'en comprendre la grandeur, sachant que le travail était la seule fortune de la maison, et une fortune joliment entamée par les cinq becs roses de la nichée - il blaguait le menu, se déclarait mécontent…

-Croiriez-vous qu'on fait la cuisine au saindoux, là-dedans cria-t-il un jour, en plein bureau de rédaction.

-...Et tu as peur pour ta graisse ! acheva le petit Rapp, le dessinateur du Cri du Peuple, ce malheureux enfant mort de la poitrine voilà tantôt huit mois.

Celui-là était un fervent de Cladel, l’aimait avec une passion de dévouement extraordinaire, presque filiale. C'est lui qui m'a conté la vie de l'écrivain, cette jeunesse probe, courageuse, cet âge mûr, laborieux et intègre c'est lui qui m'a dessiné, en quelques traits, l'auréole d'honneur et de bonté qui couronne le front de ce frère de Tolstoï.

De telles natures sont rares, en notre époque d'abaissement et plus rares encore les maîtres qui, comme Cladel, le Quercynois à face de Christ vieilli, disent, en tendant leurs mains accueillantes, sans crainte des religions nouvelles

-Laissez venir à moi les petits écrivains 1

Son talent, c'est sa personne; nul ne se traduit plus que cet artisan de littérature dont les veines sont grosses de sang plébéien, dont les ancêtres ont peiné sur la charrue ou l'outil.

De quelque façon que l'on juge son procédé et il est de ceux qui soulèvent l'outrance, pour l’enthousiasme comme pour l'aversion, ce qui est le fait de bien peu - il est impossible de ne pas rendre justice à la conscience de son effort.

II me rappelle les bœufs tenaces de son pays, soufflant sous le joug et tenant le front haut quand même, tirant le soc avec l'entêtement profond d'êtres qui veulent faire leur tâche –et quelque chose de doux dans les prunelles quand, la charrue se retournant, ils contemplent le sillon qu'ils viennent de creuser.

Voilà trente-cinq ans qu'il la tire, cette charrue, sans que le fer ait jamais heurté le pot de terre qui contient le trésor gallo-romain rêvé des laboureurs - le trésor qui permet le repos heureux, la litière épaisse et parfumée, le sans-souci du lendemain.

Sa foi républicaine - si sincère et si pure qu'il est impossible, même aux adversaires de la blâmer - ne s'est laissée entamer par rien.

Avec des concessions, il s'assurait ce qu'ont tant de gens qui ne le valent point. Sans grands mots, sans phrases, il a refusé, a subi la gêne noire, a accepté toutes les misères qu'il a plu au sort de lui infliger.

Mais, tandis que tous disent au petit Marius, son unique fils, le dernier de sa lignée, frêle et joli comme une fille, sous sa crinière d'or : « Ton père est un grand artiste ! », lui l'attire doucement dans ses bras, et mêlant ses boucles grises aux boucles blondes de l'enfant, lui chuchote à l'oreille. -Ton père est un honnête homme !

RENÉE

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