Delthil, Cladel, Juive-Errante
Camille Delthil et Cladel se connurent sur le banc de l'école. L'un n'exiterait pas sans l'autre et inversement. Cladel est mort en 1892 et son livre est un livre posthume. qui nous renvoie à son épouse qui était juive. Comme toujours le commentaire de Delthil est précieux. Je vous laisse le lire. JPD
une brochure sur Delthil, Autres textes de Jean-Bernard et Cladel, textes de Delthil,
Feuille villageoise : MOISSAC, LE 5 MAI 1897
JUIVE-ERRANTE
Par un matin de mai, déjeunant avec Cladel, chez Lemerre, en cette villa Corot où l'éditeur, dont le nom restera célèbre tout comme ceux des Aide et des Elzévir, avait coutume d’inviter ce qu’en style parisien on appelait alors les nourrissons des Muses, « que diriez-vous d’un livre de moi, s’écria tout à coup mon ami, où je raconterais mes souvenirs littéraires et politiques ; où je ferais parler, agir, se démener toutes les personnalités grandiloquentes ou falotes, blagueuses ou convaincues, loyales ou cafardes, énergiques ou pleutres, que j’ai rencontrées au cours de ma vie accidentée, depuis le quartier Latin jusqu’à Montmartre, en passant par le carrefour de l’Europe et le café Racine, où je connus Pelloquet, Bataille, Amédée Rolland ; jusqu’à la librairie Poulet-Malassis ou je rencontrai Barbey-d’Aurevilly et Baudelaire; depuis le Belge de la rue Dauphine jusqu'à la Brasserie de la rue des Martyrs ; depuis la Rôtisseuse jusqu’à Dinochau ; depuis le Procope, où tonitruait Gambetta, jusqu’au café de Madrid, où prophétisait Delescluze; depuis l’Europe de Francfort, de Grégory Ganesco, où collaboraient Ranc, Spolier, Isambert, Castagnary, jusqu'au Figaro, de Villemessant, qui publia Sarah la dompteuse ; depuis les dîners de Victor Hugo, où quelques vieux toutous s’effrayaient de ma crinière, jusqu’à l’Evènement, qui vit condamner comme outrageant la morale publique cette Maudite que, depuis, j’ai imprimée en toute liberté; jusqu’au jour, enfin, où vous découvrîtes dans le pavillon de ce petit parc quatre chefs-d’œuvre du maître peintre Corot, qui valent deux fois le prix de l’immeuble que vous avez acquis de par l’autorité de M. le juge, hein ! qu’en dites-vous? — Ce serait très bien, ça, dit Lemerre, empoigné par la verve de cette tirade, et quel titre donneriez-vous à cet ouvrage ? — Paris en travail ! — Parfait. La vente d’un tel livre serait certaine. -- Vous croyez? — J’en suis sûr. — Je le crois aussi, reprit Cladel, mais pour mener l’œuvre à bonne fin, pour la rendre vivante, pour mettre en mouvement les multiples personnages, pour draper le décor, il me faudrait trois années de tranquillité absolue. — Ça se trouve. — Et du pain, dit avec un triste sourire l’auteur du Bouscassié, c’est cela qui ne se trouve pas, cela s’achète. Oui, il me faudrait trois années d’une existence assurée. Voulez-vous me faire les avances ? — Nous verrons ça, dit Lemerre, qui, avec son coup d’œil de Normand, avait examiné les chances pour et contre, nous verrons ça... Et l’on parla d’autre chose. Cladel n'a jamais trouvé le temps d’exécuter le travail rêvé, il a emporté son chef-d’œuvre dans la tombe. Une phrase de d’Echérac, dans la belle préface qui décore le roman posthume de notre ami, a réveillé tous ces vieux souvenirs : « Oui, cette œuvre hâtive, dit-il en parlant de Juive-Errante, est vraiment une petite sœur inconsciente de Paris en travail. En faisant ce livre, Cladel essayait ses forces, tirait au mur, garnissait ses cartons. C’est la dernière passe indicatrice de la souplesse et de la vigueur nécessaires pour détourner l’épée et frapper droit dans ce duel formidable et définitif qu’il considérait comme devant être le dernier. » «Ah ! quel livre eût surgi de cette indignation ! dit-il encore. Ecrit, en cette langue de feu qui lui était familière, en quelles pages incomparables n’aurions-nous pas vu défiler sous le fouet les hâbleurs, les tripoteurs, les concussionnaires, vermine acharnée sur la carcasse de la République... » D’Echérac peut, certes, avoir raison. Dans Juive-Errante la manière de Cladel s’est modifiée. Ce n’est plus ce style descriptif, abondant, coloré, ce n’est plus cette phrase aux multiples incidentes qui se déroule avec une savante lenteur, la tournure d’esprit est plus vive et la grammaticale plus variée et plus prompte. Comme l’a fort bien dit l’auteur de la préface, Cladel se préparait au combat. Sous la trame du roman de Juive- Errante apparaissent cependant de furtifs souvenirs de la vie vécue. Ici c’est un profil que l’on croit reconnaître, là une silhouette à qui l’on donnerait un nom. Rien de précis encore, Cladel se réservait. La Mort a tout emporté. Mais tel quel, le livre est d’une belle allure. Cette grande a. liste à l’âme fière qui plane, sublime justicière, au- dessus des infamies, des hontes, des turpitudes du temps où elle vit et qui, rêvant d’idéal et presque «ensevelie dans l’extase», comme dit Cladel, se livre en ce moment même à une brute et plonge dans l’abîme stupéfaite de sa chute d’où elle sort meilleure et comme plus aguerrie, n’est-elle pas une remarquable création de poète ? Certaines scènes de ce livre ont ce grandiose épique où se plaît l’imagination hardie du romancier; quant au dénouement, il est d’une originalité rare. Bref, Juive-Errante nous montre un Cladel toujours vigoureux, mais ayant acquis des qualités nouvelles de précision et de souplesse, à qui l’on pourrait appliquer cette phrase, qui se trouve à la dernière page du livre : « Encore et toujours artiste jusqu’à mon dernier soupir. » Camille DELTHIL.
- Juive-Errante, par Léon Cladel, 1 volume, Paul Ollendorf, éditeur, 4