Des Bulgares à Moissac, article du Monde
A Montauban nous avons bien connu une famille Dangoumau. Je ne sais si l'auteur de l'excellent article ci-dessous à une lien avec elle. Excellent car les Bulgares y ont des noms, des parcours de vie, et tous les acteurs sont interrogés dans leur diversité. Les Marocains meilleurs que les Bulgares au travail ? Question classique et il est bon d'écouter toutes les opinions en pointant même les nuances dans la politique du maire. Je proposerai un commentaire en lien avec les réactions notées localement.
J-P Damaggio
Le Monde, Par Lionel Dangoumau
Entre une jardinerie et un atelier de réparation de machines électriques, les chrétiens évangéliques bulgares de Moissac se retrouvent tous les dimanches au beau milieu d’une zone artisanale. Là, ils ont reconverti l’ancien local d’un magasin de pièces détachées en lieu de culte. Originaire de Plovdiv la deuxième ville de Bulgarie, Alexandar Pashov, 35 ans est arrivé en France à l’âge de 15 ans, avec ses parents. «Ma famille s’était d’abord installée à Toulouse raconte-t-il avec l’accent du coin. Ensuite, elle a été l’une des trois premières à venir ici. Aujourd’hui, il y a les Bulgares dans toutes les villes et tous les villages des environs. »
Après un travail dans le bâtiment à Toulouse, il vient de reprendre une exploitation, associé avec un agriculteur de Saint-Nazaire-de-Valentane, à 20 kilomètres de Moissac. Autre membre de la paroisse, Iliya Georgiev. 39 ans, est ouvrier agricole et vit à Lavit, dans le sud-ouest du département. Il a deux filles de 15 et 20 ans ; l'aînée est en BTS à La Rochelle. «La Bulgarie est un beau pays, mais qui manque de travail et d’argent, explique-t-il. Les parents cherchent ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants. » Recrutés dans les exploitations agricoles de la région, des travailleurs bulgares, citoyens de l’Union européenne depuis 2007, ont commencé à s'établir à Moissac il y a une vingtaine d'années. Leur visibilité, dans la ville de 13000 habitants, s'est accrue à partir de 2010 quand ces ouvriers, pour la plupart issus de la minorité rom, se sont installés avec leurs familles dans les immeubles, souvent vétustes, du centre-ville. Leur nombre fluctue aujourd'hui entre environ 500 résidents permanents et plus d‘un millier de personnes pendant les récoltes.
En 2020. Moissac a été la première commune de l'ancienne région Midi-Pyrénées à élire un maire d'extrême droite. Romain Lopez (Rassemblement national, RN). « Le maire précédent (Les Républicains] avait été élu par accident et il est tombé malade, donc pas grand-chose ne s’était fait pendant son mandat, la ville était restée dans une espèce de latence», analyse Séverine Laurent, élue (sans étiquette) de l'opposition. Natif de Moissac, Romain Lopez avait axé une bonne partie de sa campagne sur l’immigration bulgare.
Jeune (37 ans), titulaire d'un master en ingénierie politique obtenu à l'Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), ancien assistant parlementaire de Marion Maréchal de 2014 à 2017, le maire présente bien et, de l’aveu même de ses opposants, est un communicant habile. Mais quand il est question de ses administrés bulgares, le mépris affleure vite sous les sourires, « Leur présence massive a donné lieu à du tapage nocturne, des incivilités, comme le dépôt de déchets à des horaires non autorisés, tance l’édile. Ce qui gène la population moissagaise, ce n'est pas qu’il y ait 50 ou J00 Bulgares, c'est que ses règles de vie ne soient pas respectées. »
Lors de la dernière campagne municipale, même s’il s'est montré moins disert sur le sujet, Romain Lopez a de nouveau désapprouvé ce qu'il qualifie d'« immigration de peuplement». «On a des enfants qui parlent très bien français, ce qui prouve qu’ils s'intégrent bien, regrette Aleksandar Pashov. Moi, j'ai trois enfants, qui ont 3, 11 et 14 ans. Les trois sont nés en France et ils seront encore là dans dix ans. » Le 15 mars, face à une opposition divisée, Romain Lopez a été réélu dès le premier tour, avec 62 % des voix. Depuis 2020, le RN est aussi arrivé en tête à Moissac lors du second tour de la présidentielle de 2022, aux européennes de 2024 et au second tour des législatives de 2024.
Après six ans de mandat, les relations entre la municipalité et ses habitants bulgares sont marquées par une défiance mutuelle. « Le maire a arrêté tous les services de médiation de la ville et il n'y a aucune initiative en matière d'intégration, aucun dialogue, c'est 100 % répression, blâme Séverine Laurent, arrivée deuxième au scrutin de mars. En plus, ce sont des populations qui, souvent, ont été stigmatisées, donc qui ont l'habitude du repli sur elles-mêmes.»
Au début de son premier mandat, Romain Lopez avait reçu l’association O’Amala («l'amitié», en romani), créée par des Bulgares pour accompagner leurs compatriotes dans leurs démarches et les représenter. Mais la structure, qui s'appelle maintenant Zaedno/ensemble, est en sommeil depuis le retour au pays de son président. Le dialogue amorcé avec la mairie, lui est au point mort.
«Avant, on pouvait célébrer des fêtes de famille comme les anniversaires et les mariages dans les salles de la commune, relate Ignat Bonchev, membre de l'association. Maintenant, on ne nous donne jamais de salle. Pourquoi ? je ne sais pas. On veut juste être respectés. » La mairie répond qu'elle réserve ses deux plus grands espaces de réception aux associations, mais que «les particuliers peuvent louer des salles de plus petite capacité».
La plupart des interlocuteurs bulgares croisés à Moissac s'estiment ainsi stigmatisés par la politique de Romain Lopez, en raison des contrôles de la police municipale ou du choix des emplacements de caméras de surveillance, l’une d'entre elles, par exemple, ayant été installée devant un commerce tenu par un Bulgare. «La police municipale cherche la petite bête pour mettre des amendes», juge Aleksandar Pashov.
Habitante du centre-ville, Maria Mikhaïlova, 43 ans, déplore l’absence d'aire de jeux pour les enfants du quartier où vivent la plupart des Roms de Moissac : « Il n'y a rien et la police municipale les empêche de jouer dans la rue, ce n'est pas normal » «Les autres habitants, vous les voyez jouer dans les rues à minuit?, rétorque le maire. Ils (les Bulgares) ne sont pas plus idiots Ils peuvent faire 500 mètres à pied pour aller jouer à un endroit qui pose moins de problèmes. »
Lors de la campagne de 2020, Romain Lopez affichait pourtant sa volonté d'«aider les jeunes Bulgares à devenir des Moissagais à part entière» Pour tenir l'une de ses promesses, «lutter contre la déscolarisation» des enfants de saisonniers, dont les parents vivent une partie de l’année en Bulgarie, il affirme avoir «alerté (...) l'éducation nationale, qui ne mettait pas les bouchées doubles ». Celle-ci a mis en place en 2025 un partenariat entre les enseignants de Moissac et ceux de la ville de Pazardjik, principal foyer de cette diaspora, qui comprend par exemple la création d’un livret individuel bilingue pour mieux suivre leur scolarité dans les deux pays.
«Il n'y a pas eu de laisser-aller, réagit Cyril Le Normand, directeur académique des services de l'éducation nationale de Tarn-et-Garonne. Ce projet, qui remonte à 2021, est le fruit d'une réflexion interne de nos équipes et de leur volonté d'améliorer cette situation particulière liée à la migration pendulaire. » En 2020, Romain Lopez s’était aussi engagé à combattre les « marchands de sommeil » dont les logements insalubres sont souvent occupés par des familles bulgares. La municipalité exige désormais un permis de louer, qu'elle délivre après avoir vérifié l’état des biens, mais ce contrôle ne s'applique qu'en cas de changement de bail.
Depuis quelques mois, Romain Lopez dit observer «un reflux de la main- d’œuvre rom». Une impression qui ne s'appuie pas sur des données officielles, mais sur les remontées de certains cultivateurs, comme Maurice Andral, 66 ans, vice-président de la Coordination rurale de Tam-et-Garonne, un syndicat considéré comme proche de l'extrême droite. «Avant, j’avais entre 20 et 25 Bulgares, mais je ne travaille plus avec eux, déclare ce dernier. Ils viennent quand ils en ont envie et quand ils ont le nombre d'heures pour toucher le chômage, ils vous plantent.»
«Des personnes au chômage? s’étonne Ignat Bonchev. Pendant l'hiver, c'est possible sur un mois ou deux, mais pas pendant l’été. Moi je suis ouvrier agricole et, depuis 2014, je touche deux mois de chômage en novembre et en décembre, pas plus. »
Maurice Andral dit maintenant faire appel à des saisonniers marocains, en passant par l’Office français de l'immigration et de l’intégration, une solution qui a aussi les faveurs du maire, parce qu’elle garantit le retour de ces ouvriers dans leur pays à l'expiration de leur visa de travail.
« Avec 12 Marocains, je fais le même rendement qu'avec 20 Bulgares», argue, sans filtre, Maurice Andral.
«Dite que "les Bulgares travaillent mal", c'est comme si vous disiez.- "il faut mettre tous les Arabes dehors"», s'indigne une autre exploitante moissagaise, Françoise Roch, présidente de la Fédération nationale des producteurs de fruits. Au contraire de Romain Lopez et de Maurice Andral, elle assure que la filière «fait toujours appel à la main-d'œuvre bulgare». En mars, elle figurait sur la liste d'opposition (sans étiquette) de Séverine Laurent.
«Dans le monde arboricole, tout se fait encore à la main, donc on a des besoins très importants de main-d'œuvre, poursuit-elle. Il y a vingt ou trente ans. c'était beaucoup d'Espagnols et de Portugais, ensuite il y a eu des Polonais et maintenant des Bulgares. Ils cherchent à vivre comme ils peuvent et ça arrange beaucoup de producteurs qu'ils soient là. On ne va pas jeter l’opprobre sur des gens qui, sur certaines périodes, sont corvéables à merci et gagnent difficilement 1500 euros par mois. Mais le discours du maire fonctionne parce que trop de Bulgares sont arrivés d'un coup et que personne ne s'est occupé de savoir dans quelles conditions. »
Pour beaucoup, les perspectives restent meilleures ici qu’en Bulgarie. Ces dernières années, quelques-uns d’entre eux ont ouvert leur commerce, d'épicerie ou de restauration rapide. Après avoir travaillé plusieurs années dans le ramassage des fruits, d’abord dans le sud de l'Espagne puis en Tarn-et-Garonne, Yordanka Krasteva et Trayko Kraslev viennent de lancer, en février, leur restaurant. Sedmak Pizza. « Mon frère a des restaurants à Sofia, explique ce dernier. Moi, ça faisait deux ou trois ans que je cherchais à monter quelque chose. Le travail est dur, le restaurant doit encore se faire connaître, mais travailler dans les champs sous 40°C, c'est très dur aussi!» Il rapporte que le maire est venu une fois manger chez lui. Pas sûr de pouvoir compter sur lui pour la publicité.
Prochain épisode L'aller sons retour des Ukrainiens de Cazilhac (Aude)
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