José Saramago en 1997
Le Portugais Saramago est installé sur les rayons de ma bibliothèque mais pas le livre présenté ci-dessous. Un lecture future ? Je ne sais.JPD
Humanité Dimanche 20 février 1997
Perdus de vue
Une épidémie de cécité! Un pays gagné par « l’Aveuglement ». Du jamais vu, pour ainsi dire. José Saramago, romancier portugais, tire de son postulat une bien étrange fable.
Cela commence à un feu rouge. Une voiture ne démarre pas. On klaxonne tant et plus, puis on se décide à venir aux nouvelles. Le type au volant annonce qu’il n’y voit plus. Qu’il est devenu aveugle, complètement, d’un seul coup, sans avertissement. Le monde n’est plus à ses yeux qu’une opaque mer de lait. Un bon Samaritain le ramène chez lui, puis lui vole son véhicule. Il ne l’emportera pas au paradis. Car tous ceux, dans les heures suivantes, qui approcheront le malheureux, perdront à leur tour la vue. Et la feront perdre.
L’ophtalmologiste que, bien entendu, « l’aveugle soudain » va consulter a beau scruter les fonds de l’œil, relire sa bibliothèque : aucune explication scientifique. Il a devant lui « des yeux totalement aveugles et pourtant en parfait état, sans la moindre lésion, récente ou ancienne, acquise ou d’origine ». Et le soir même, lui dont la vision était parfaitement saine, perd de vue ses mains, et le monde. Dans les heures qui suivent, ce sont ses autres patients du jour : une jeune femme, un garçonnet, un vieillard... Là encore, mystère : la cécité n’avait jamais fait partie des maladies contagieuses.
Alertées, les autorités n’y vont pas par quatre chemins. Ramassage des contaminés, et mise en quarantaine dans un asile désaffecté. On leur enverra à boire et à manger, point. Qui chercherait à fuir serait immédiatement abattu par les soldats cernant, de loin, le bâtiment. Sur les aveugles, tirer à vue. La quarantaine durera — comment savoir? — quarante jours, quarante ans ou quarante siècles.
Les exclus, qui d’abord ne sont qu’une poignée, découvrent à la fois les conséquences physiques de leur infirmité, la brutalité du réflexe de la société où ils vivent, l’inconfort absolu de l’asile, l’humiliante promiscuité avec de parfaits inconnus. Et juste comme ils commencent à s’accejgter (même le volé et son voleur) et à s’organiser, des charretées (des charters?) de nouveaux contaminés sont déversées sur le site. C’est que dehors le monde devient, à de plus en plus de gens, cette opaque mer de lait dont a parlé le premier atteint. Un seul personnage est épargné, des plus utile aux autres... et à l’auteur : la femme de l’ophtalmo, quoique intacte, s’est fait enfermer et, voyant à l’insu de ses compagnons, elle les guide, l’air de rien.
Telles sont les données de base. On ne va pas raconter les très nombreux développements, tragiques et bouffons, et encore moins l’issue. Grinçante et nauséeuse, la fable de José Saramago rappelle certains films de Marco Ferreri, jusque dans l’insistance grasse. Sa force incontestable vient de ce qu’elle évoque sans les citer, ni exactement les décalquer, plusieurs drames du siècle. L’auteur, pour autant, ne verse pas dans le pessimisme : ces pestiférés n’en viennent-ils pas à se réjouir d’avoir, dans l’épreuve, fait connaissance avec « la vraie valeur des mots »? Et à la fin... Mais j’ai dit que je ne la dirais pas. François Salvaing
José Saramago, «l’Aveuglement», traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Seuil, 303 pages, 135 francs.