Le chanteur Khaled en 1997
Le chanteur Khaled a disparu des radars. Suite à une vie plus que tourmentée qui l’a poussé à s’installer au Luxembourg ? Cet entretien témoigne d’une époque qui, malgré la suite peu glorieuse de l’homme, garde toute sa valeur. Devenu marocain en 2013 je suppose qu’il est oublié dans l’Algérie d’aujourd’hui. JPD
Humanité Dimanche 6 mars 1997
Le roi du raï entame une tournée en France. Khaled, primé aux victoires de la musique, s'engage par le chant contre tous les racismes. Entretien.
Pourra-t-elle couvrir les voix de la xénophobie cette victoire de la musique remportée par Khaled, pour la meilleure chanson (« Aïcha », extraite de son dernier CD « Sahra ») ? En ces temps sombres, pareille distinction finit par avoir valeur de symbole. Le public sera nombreux à se presser à l’Olympia (mieux vaut réserver sa place au plus vite) et dans les autres salles de l’Hexagone. Il attend avec impatience le roi du raï, dont les mélopées incandescentes concilient si naturellement l’émotion et la joie de vivre. La voix du chanteur algérien se veut avant tout fraternelle et chaleureuse. Elle est un appel à la tolérance et au rejet de tout extrémisme.
Vous avez remporté le prix de la meilleure chanson, aux 12“ victoires de la musique? Qu’avez-vous ressenti?
C’est un encouragement d’autant plus touchant lorsqu’on pense à la situation actuelle en France, où le racisme gagne du terrain. Je tiens d’ailleurs à rendre hommage aux artistes, intellectuels, médecins, hommes politiques et tous ceux qui se mobilisent pour que le rejet de l’autre ne devienne pas une chose ordinaire en France. Je salue le courage de tous ceux qui ont pris le train pour Châteauvallon. Un tel mouvement fait tellement de bien au cœur. Je n’ai pu me joindre à eux, parce que je n’étais pas en France, j’en étais malade. Je suis un mordu de la télé, j’ai suivi tout cela. J’étais avec des Américains, qui me questionnaient : « Khaled, où va la France? Elle va perdre son honneur. »
Comment réagissent les Algériens avec lesquels vous restez en contact, là-bas?
Je voudrais rappeler que la politique anti-immigrés qui se développe en France fait le jeu des intégristes. Ces derniers attendent au tournant les intellectuels et artistes qui ont dû s’exiler. Par leurs actions terroristes, ils ont contribué à la fermeture des frontières. Le fascisme, dont on constate la montée en France, c’est, à mon avis, comme l’intégrisme en Algérie. Il s’agit de la même maladie.
Envisagez-vous de retourner en Algérie?
Je n’ai pas envie de mourir. Excusez-moi, j’adore la vie (rire) ! Et puis chaque fois que j’appelle mes amis là-bas, ils me disent : « On tient debout, chante pour nous, donne-nous la joie et on résiste. » C’est bouleversant d’entendre ça. Et ils se mettent à blaguer. Je leur dis : « Malgré la terreur, vous arrivez à rigoler ! » C’est peut- être pour eux une porte de secours que de garder le sens de l’humour et d’écouter les artistes. En tout cas, lorsque je chante, je pense très fort à eux.
Comment s’est passée la collaboration avec Jean-Jacques Goldman ?
Merveilleusement. Jean-Jacques a une fine écriture. Et c’est un super chic type. Nous avons travaillé en toute liberté. Il y avait un mot qui me gênait dans une phrase, parce que je n’arrivais pas à le faire entrer dans la mélodie. Sur le coup, quand je lui ai expliqué, j’étais un peu coincé car c’est son texte quand même. Jean-Jacques, m’a répondu : « Khaled, fais ce que tu veux. »
Jean-Jacques Goldman vous a écrit « Le jour viendra » une chanson dédiée à l’Algérie...
Oui. Cela a été une expérience totalement nouvelle pour moi, parce que le texte était en français et que le rythme n’est pas de chez moi. Bref, c’est une chanson complètement européenne. La première fois, j’ai flippé. Je n’osais pas la chanter. Jean- Jacques me charriait pour me stimuler. Il l’a fredonnée plusieurs fois devant moi et m’a donné la cassette qui contenait sa voix. Je me suis jeté à l’eau et ça a marché. Les paroles m’ont tué. Il y a un passage formidable : « Si Dieu nous a donné des bras, ce n’est que pour protéger; s’il nous a donné des mains, ce n’est que pour caresser ; nos cerveaux pour inventer et nos voix pour chanter. » Cette phrase me remue au plus profond de moi. Dans mon pays, les artistes sont assassinés. C’est vrai que le Bon Dieu nous a donné la voix pour chanter... et pour crier. Certains veulent nous museler. Mon cœur saigne.
Comme chanteur de raï, vous avez été très tôt confronté à des pressions...
Oui, dès que j’étais gosse. J’ai toujours eu la musique dans la peau. J’ai commencé à gratter la guitare à cinq ou six ans et j’ai eu mon premier groupe à dix ans. Deux ans plus tard, je me produisais dans les mariages. Mes parents n’étaient pas d’accord. Je recevais des raclées. Alors je fuguais pour faire de la musique. Je n’en ai pas voulu à ma famille. Je savais seulement que la musique était mon destin. C’est vrai que j’ai connu les bas-fonds, les voyous. On vivait dans le ghetto ou alors on allait dans la montagne, pour être tranquilles. On voulait être libres... C’était le seul chemin pour que je vive, pour que je chante.
Qu’en pensez-vous, après toutes ces années?
Je crois que je touche les gens parce qu’ils sentent que j’ai vécu ce dont je parle dans les textes, je chante la souffrance et l’espoir pour de vrai. Il fallait que je parte à cinq cents kilomètres d’Alger pour amener ma sœur danser. Je ne pouvais pas le faire à Oran, j’avais peur des ennuis avec mes parents. Pourquoi n’aurait-elle pas eu le droit de s’amuser, de profiter de sa jeunesse? Nous avions faim de liberté, faim d’amour et d’amitié.
Propos recueillis par Fara C.
Du 12 au 16 mars à l'Olympia (01.47.42.25.49.). En tournée française jusqu’au 30 avril : notamment le 20 mars, à Lyon; le 22 à Toulon; le 28 à Marseille; le 4 avril à Toulouse; 36.15 KHALED. CD « Sahra » (Barclay).