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Vie de La Brochure
2 août 2026

Le Québec de Pauline Julien en 1983

Le Québec de Pauline Julien en 1983

Je retrouve cette belle rencontre de FRANÇOISE LANCELOT avec Pauline Julien. Je ne pouvais imaginer que dix ans après le Suébec et ma chère Pauline entrerait dans ma vie. JPD

En 1983 Pauline Julien

SI pendant des siècles la France a été appelée « la fille aînée de l’Eglise », la « Belle Province » de Québec peut être considérée comme la fille aînée de la France. Cette première colonie de peuplement n’avait-elle pas été baptisée « Nouvelle France » pour bien marquer le lien filial qui les unissait ? Mais l’histoire des relations entre cette mère insouciante et cette fille lointaine a traversé bien des drames et bien des incompréhensions. Peut-être la mère-patrie ne s'était-elle jamais vraiment attachée à ce premier enfant. Déçue de n’y trouver que des forêts, des Indiens trappeurs et des pierres de mica, que Jacques Cartier avait prises pour de l’or. Ce capitaine malouin avait reçu de François Ier, en 1534, la mission de découvrir le passage du Nord-Ouest vers les splendeurs de la Chine et les richesses de l’Inde. Première déception, première incompréhension ! L’enfance de cette province a été difficile car tandis que sa voisine et rivale, anglaise et puritaine, avait déjà atteint la taille respectable d’un million et demi d’habitants, elle ne comptait deux siècles plus tard, que 80.000 habitants, pour un territoire vingt fois plus vaste : du Saint-Laurent à la Louisiane. La mère-patrie se contentait de se débarrasser de quelques poignées de paysans pauvres, de coureurs d’aventures et d'orphelines.

La revanche des berceaux

Et quand la guerre fut déclarée, «la Nouvelle France » fut abandonnée à son triste sort. Pourquoi la France de Louis XV aurait-elle envoyé plus que le contingent symbolique des 450 soldats de Montcalm pour défendre ce que par la voix de Monsieur de Voltaire, elle considérait avec dédain comme « quelques arpents de neige » ? Quand sa fille fut livrée aux Anglais par le traité de Paris de 1760, la France l’oublia pendant plus de deux siècles, lancée dans d’autres passions révolutionnaires, d’autres aventures coloniales, s’étant amourachée de divers hommes providentiels, elle avait mieux à faire que de se soucier de ce qu’était devenue sa fille d’Amérique. La Belle Province, de son côté, n’avait pas oublié sa mère. Elle l'avait même, dans le culte de son souvenir, idéalisée. Dominée politiquement et exploitée économiquement par son nouveau maître anglais, qui ne voyait en elle que de la main-d’œuvre bon marché, elle se consolait en fille sage et soumise en rêvant du beau temps où une poignée de héros et de saints martyrs « canayens » exploraient et évangélisaient tout un continent. Elle n’avait réussi à éviter l'étouffement et l’assimilation dans cet océan anglophone et protestant qu’en prenant à la lettre le mot d’ordre biblique «croissez et multipliez». C'est ce qu'elle a appelé «sa revanche des berceaux»...

Guidée par ses prêtres catholiques, elle jetait un œil réprobateur sur la nouvelle conduite de cette France qu’elle jugeait dépravée puisqu'elle s'était mise à contrôler ses naissances et à flirter de temps en temps avec les idées révolutionnaires. On comprend que les retrouvailles de la France et du Québec aient été difficiles. La première — continuant à se prendre pour le centre du monde, accueillit avec condescendance cette fille prodigue, et celle-ci qui avait de terribles complexes à cause de son accent — , le même que celui qu’on entendait au XVIIIe siècle, en Poitou, dans la Saintonge.

Depuis le XX« siècle, les relations se sont améliorées entre les deux nations, peut-être parce que la France a commencé à se prendre un tout petit peu moins pour le centre du monde. Peut-être parce que la province du Québec, si elle n’a pas franchi le pas de l’émancipation politique («Vive le Québec libre», lui avait pourtant crié De Gaulle), et de l'émancipation économique par rapport au puissant voisin US, a beaucoup évolué et perdu une partie de ses complexes en prenant conscience de son originalité de nation francophone d’Amérique du Nord.

Ses chanteurs, ses écrivains et ses cinéastes y sont certainement pour quelque chose. Mais avouez que ce n’est pas si simple pour une nation de devenir soi-même quand on est née fille aînée de la France ! F.L.

On n’est pas né pour un petit pain !

Pauline Julien est née dans une petite ville québécoise à la culture francophone très préservée. C’est donc tout naturellement que, jeune, elle choisit de venir en France pour y faire du théâtre. Pendant quatre ans elle n’eut plus de contact avec son pays. Ses amis – et elle leur est restée fidèle – avaient pour nom, Boris Vian, Jacques Prévert, Mac Orlan, Raymons Devos, Bernard Haller, Jean Ferrat, Léo Ferré, Pierre Perret, Anne Sylvestre… Elle a d’ailleurs chanté les textes de plusieurs d’entre eux. Nous avons interrogé Pauline Julien sur les liens qui existent entre la France et le Québec.

«J’aime particulièrement la France comme les pays francophones ; la Belgique wallonne, et la Suisse romande. Ma culture vient d’ici et je préfère chanter devant un public qui comprend les paroles de mes chansons ».

Q ; Quelle est aujourd’hui l’image qu’ont les Québécois des Français ?

P. Julien ; L’image du Français qu’ont les Québécois s’est bien améliorée. Dans les années soixante, vous vous comportiez chez nous un peu comme dans un pays conquis, il faut dire qu’à cause de la domination anglaise nous avions des réactions de peuples colonisés. Ma mère me disait souvent : « On est né pour un petit pain !». Jusqu’au jour où j’ai compris que personne n’est né pour un petit pain. Aujourd’hui vous vous comportez mieux, et nous sommes bien dans notre peau.

Q. : Dans votre dernier disque il y a une chanson intitulée « l'Etranger ». L'étrangère, est-ce vous ?

P.      J. : Non ce n'est pas moi. Une image de cette chanson m'est venue il y a quelques années, quand j’ai vu que les gens en France et à un degré moindre au Québec avaient de plus en plus peur des immigrés et des étrangers. J'aimerais tant qu’un jour chaque personne considère son vis-à-vis comme son frère ou sa sœur. J'ai été aussi étonnée par le syndrome de la peur qui s'installe partout : dans les rues, dans le métro et même chez soi. Les gens en arrivent à ne plus se parler. A ne plus se sourire, à verrouiller à triple tour leur porte en rentrant chez eux. Ils ont peur de tout, des voisins, de ceux ou celles qui les regardent, qui marchent derrière eux, ou qui les abordent pour demander un renseignement. Je crois qu’il est temps d'arrêter cette montée de la peur. Et qu'il faut réapprendre à taire confiance aux autres...

Q.      : A propos de vos chansons, quel a été le rôle au Québec de celles que vous interprétiez dans les années soixante ainsi que des chansons de Vigneault, Raymond Lévêque, Georges Dor ? N’ont-elles pas préparé la «Révolution tranquille » et les changements politiques et sociaux ?

P. J. : Non, pas préparé ! Tout s'est fait en même temps et correspondait à la volonté et au désir de tout un peuple qui voulait retrouver ses racines et s'appartenir. La création a jailli de partout : au théâtre, au cinéma, dans l'écriture, dans la musique et aussi dans la chanson. Nous avons été portés par ce qui se passait.

Q. : Dans votre dernier disque, « Mummy » raconte l’histoire d’un enfant demandant en anglais à sa mère de lui expliquer le temps où l’on parlait français au Québec. Cette chanson a-t-elle été écrite après l’échec du référendum d’il y a trois ans sur la souveraineté du Québec ?

P.J. : Cette chanson, qui symbolise l'assimilation grandissante des francophones au Québec comme au Canada, date d'avant le référendum. Ce n’est pas un échec d'avoir perdu ce référendum puisque 49 % de la population étaient favorables à l'autonomie. Mais nous sommes tellement dépendants économiquement que la peur a joué. Il faudra de toute manière se décider-très vite à se donner un pays car comme l’a dit René Lévesque, «si en l’an 2000, rien ne s'est passé, il sera trop tard, l'assimilation sera trop grande». L'exemple de la Louisiane le montre. Là-bas, ce ne sont que les gens de plus de cinquante ans qui parlent encore un peu français.

Q.: Au Québec, la place accordée à la chanson américaine et anglaise est-elle la même qu’en France ?

P. J. : Oui, sans doute, avec la différence que les conséquences de cette invasion sont plus graves au Québec qu'ici car vous ne risquez pas d'être assimilés et de perdre votre langue et votre identité.

Propos recueillis par FRANÇOISE LANCELOT

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