Pierre Perret et Louis Destrem en 1983
Pierre Perret sur l'Huma en 1983 ce qui me permet de retrouver ce journaliste inoubliable que fut Louis Destrem. Et la grand-mère de Pierrot est déjà là ! JPD
La sardoche, Léautaud et la guimauve
Dans le potager de Pierre Perret poussent cinq ou six catégories de pommes de terre. Les unes sont pour la frite, les autres pour la purée, les troisièmes deviendront dauphines... Il y a aussi des radis et des fraises. Et au pied d’un cerisier une rangée de prénoms : Adèle, Lily, Léila, Blanche... « Chaque nom a un goût, une couleur... » Et puis des mots — végétation proliférante — qu’il ne laisse à personne le soin d’arroser. Les uns, les oiseaux peuvent les picorer, les autres, pour les protéger, il se fait épouvantail. Il pousse aussi des confitures toutes prêtes et déjà en pot. Si bien que lorsque Pierre Perret se met à table rien n’est sorti du congélateur. Et le plus succulent est encore lorsque lui-même « met la négresse sur le piano »... (?) « Si tu n’es pas dans la cuisine tu ne comprends pas ! La négresse, c’est la friteuse et le piano — bien sûr — c’est le fourneau... Moi je suis toujours preneur, je suis toujours client pour ces parlers parallèles. D’ailleurs chacun, chaque corps de métier a ainsi son langage particulier. Un type, le matin, arrive dans un bar et commande un tortillard... ce qui remplace la notion d’express puisqu’il n’arrive jamais vite. Tel autre pour avoir une bière bien mousseuse demandera une mariée... » En somme le petit Perret fait provision de tout, gros légumes ou fruits surs ; paroles qui viennent toutes à son moulin. A Castelsarrasin sa mémé lui disait « pitchou », le bon Monsieur Léautaud lui a fait connaître Chamfort et Stendhal, précédemment à Toulouse il avait fréquenté Molière, plus tard, enfin, du côté de Gennevilliers quand son copain «faisait le zouave » lui « faisait le pont de l’Alma ».
Mais l’on a dit : moulin ! C’est fatal ! Dis, Pierrot, tu vas pas encore raconter ta vie ? Mais à peine s’est-on exclamé qu’il a déjà quitté la communale... « A treize ans j’étais déjà chef d’orchestre — dans le Tam-et-Garonne... Saxophoniste bien sûr. Plus tard à Paris, pendant mon service à la caserne Dupleix, je préparais mon entrée au Conservatoire... toujours le saxo. Quelques jours avant l’examen je fais le mur pour aller voir Léautaud. On m’attrape. La boule à zéro et en taule. Pas question d’examen. Tu te rends compte, sinon, je serais peut- être saxo à l’Opéra... ou à la Garde Républicaine... »
Bien ! Mais le saxo — tout au moins pendant les heures jouables — n’incite pas aux échanges de vocabulaire. Il faut voir plus loin... «Léautaud m’avait fait découvrir bon nombre d’auteurs. Moi je lui avais chanté Brassens. Il avait dit : c’est fort, très fort. Le Gorille, surtout avec l’histoire du juge, lui plaisait beaucoup. « Un jour je lui annonce que Brassens passe à Bobino. Il ne dit rien. Peu de temps après : votre ami ne chante plus / Moi étonné. Il me raconte : je suis allé à Bobino, j’ai pris une place. Mais la personne qui chantait ce n’était pas le même genre. Son nom ? Quelque chose comme Line Renaud. » Bref, c’est avec la chanson que Pierre Perret se délure... «Ah ! La chanson... si j’avais pu m’attendre à tout ce qui m’a déglingué sur le théière... J’étais pas parti pour. J’en avais écrites quelques-unes qu’interprétait une copine. Bien accueillie aux « Trois Baudets » et à la « Colombe ». Un soir le patron de ce cabaret, Michel Valette, me force à chanter. Je résiste. Enfin... j’y vais «Moi j’attends Adèle » et quelques autres... Bis ! bis !... Quelques jours après... J’étais dans ma chambre avec ma copine. On déjeunait. Pas grand- chose : une sardoche sur une baguette. On frappe ; un télégraphiste : M. Barclay vous attend. Qu’est-ce que c’est que ce turbin ? Et puis problème : je pars ou je reviens en métro ? Il ne me restait qu’un voyage. Bon, je prends ma guimauve... et le métro pour l’aller.
Et chez Barclay... Après quelques amuseries : foie gras, etc. un fouffiat qui nous amène une montagne de purée. Et tout le long de cette montagne des côtelettes de veau piquées en buisson, la pointe vers le haut, comme ça... Moi je me suis dit : jamais on va bouffer tout ça. A l’époque j’étais obsédé par la tortore : j’aurais mangé un curé frotté à l’ail. J’ai tout de même avalé cinq à six côtelettes. Ça n’a pas empêché Barclay de me signer un contrat de six ans. »
Comme l’heure y oblige nous échangeons quelques impressions sur la juste fraîcheur du bourgueil. Celui-ci doit être comme il faut ! Parce que le Perret... « Un jour à la télé je dois chanter «les Colonies de vacances ». On me demande — sous peine d’interdiction — de remplacer dans « les grandes filles vont à Tanger dans d’autres colonies d’vacances »... de remplacer donc « Tanger » par « Vierzon ». Tu parles... Mais quelle hypocrisie ! Seulement Contamine maintenant il est peut-être directeur de supermarché : moi je chante encore... »
Bon, Pierrot, on reviendra. Il est l’heure d’arroser le jardin.
LOUIS DESTREM