Un bilan politique de la gauche en 2002
En 2002 j’ai fait le point sur dix ans d’expériences politiques. Je viens de faire le point sur dix ans d’expériences politiques. Alors j’ai relu des passages anciens. Et je remets celui-ci sur le blog, qui me rappelle de bons souvenirs mais un constat plus désespérant encore aujourd’hui. J-P Damaggio
Le temps du pain
Dans le monde à l'envers, qui est à présent le nôtre, il me paraît normal de commencer par la conclusion (et tant pis pour ceux qui pensent qu'il est prétentieux d'imaginer un sens au monde).
Le pain donne des miettes, mais avec les miettes impossible de reconstituer le pain. Pour refaire du pain, retour à la farine, pétrie avec sa dose d'eau et de levure. Voilà comment, parfois, il faut revenir à la case départ. Quand j'étais gamin, deux boulangers proposaient leur pain dans mon village. L'un faisait un pain égal à lui-même, avec des outils si performants qu'il est devenu depuis un boulanger industriel très connu à Caussade. L'autre, un éternel béret sur la tête, célibataire pour l'éternité, préférait la pétanque à la modernité, aussi, il continuait de cuire son pain au feu de bois. La rumeur disait que le matin, pour attendre la fin de la cuisson, il allait au bord de la RN20 regarder passer les voitures, d'où l'instabilité du résultat de la fournée, d'autant que la température du feu de bois n'est pas réglable. Je n'allais chez lui que les jours de fermeture du boulanger moderne. En poussant la porte de sa boutique, j'avais la sensation d'entrer dans un autre siècle. Aujourd'hui, ce boulanger au béret aurait le sourire en découvrant que le pain dit «cuit au feu de bois» vaut plus cher que l'autre. J'écris dit «cuit au feu de bois» car à ma connaissance la cuisson n'est que partiellement au feu de bois, comme un fromage de chèvre n'est qu'en partie fait de lait de chèvre. Je pense à la chèvre car, au moment où j'allais acheter du pain moderne, cet animal me paraissait aussi archaïque que le boulanger pétanqueur. Puis, elle aussi est revinu à la «mode», grâce à l'action de quelques courageux qui connaissaient les limites du progrès. Que cette digression ne nous fasse pas perdre de vue l'essentiel : avec des miettes impossible de faire du pain. Avec les miettes de la gauche actuelle nous ne rebâtirons rien. Il nous faut les laisser aux oiseaux et redevenir des boulangers actuels, capables de calmer nos faims dans l'attente du résultat de la cuisson (et pour attendre, quoi de mieux que de regarder passer les voitures au bord de la RN20 ?). En partant en quête d'une farine sans OGM, d'une eau sans nitrate et d'une levure démocratique peut-être, sortirons-nous du four de demain, un produit digeste, capable de nous réveiller le goût de la justice, de la liberté et de l'avenir, ce que j'appelle plus communément le goût de la politique ? L'économique et le politique ont leurs lois propres. A travers l'histoire, les rapports entre les dites lois furent divers. Nous vivons une époque où l'économique veut totalement dicter ses lois au politique. Or il n'y a pas d'économique sans le politique comme il n'y a pas d'ombre sans la lumière. Quand une militante de la CFDT m'avoua que l'Education Nationale devrait être gérée comme une entreprise, j'ai pensé: voilà une prise de position économique totalement politique ! L'efficacité des lois économiques serait susceptible de prendre en charge le bien commun ? Quand une entreprise perd de 3 l'argent, elle licencie (parfois même quand elle en gagne). Dans une école primaire, les élèves en dessous de la moyenne y gardent toute leur place. Jusqu'à présent, les lois de l'entreprise sont contraires aux lois de la démocratie qui ont en charge la politique de nos sociétés. Si aujourd'hui le fonctionnement de l'entreprise devient la référence pourquoi faire de la politique ? Il vaut mieux créer une entreprise. Sauf que cette démission du politique, c'est une politique ! Une entreprise qui ferme ne remet pas en cause le pouvoir économique. Une population qui se détourne de la politique c'est une société qui se remet totalement en cause. En dix ans, l'engagement des citoyens français n'a pas baissé, il s'est plutôt déplacé : quittant les grandes structures politiques et syndicales, il est parti vers le monde associatif, un monde en miettes mais des miettes à portée de la main. Et beaucoup de se dire : que des experts dirigent les affaires de l'Etat pour que pendant ce temps on puisse se faire plaisir ailleurs ! Les experts en question, faute d'un soutien populaire ou d'un contrôle citoyen, cherchent des appuis économiques, phénomène qui caractérise depuis toujours la droite qui s'en trouve heureuse, phénomène qui a gangrené la gauche qui s'en trouve dissoute. Sans la reconstruction d'un projet démocratique et social, la société ne retombera pas sur ses pieds. Et ce n'est pas la seule difficulté qui attend la politique au sens plein du terme ! Reprendre l'histoire des dix dernières années permet de cerner les dites difficultés. J'ai essayé d'y contribuer en comprenant très bien qu'on se détourne de la politique au vu de ses échecs. Cependant je ne me résigne pas à cet état de fait. La révolte générale reviendra et en surprendra plus d'un comme cela vient de se produire en Argentine. Pour le moment, elle reste éparse.