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Vie de La Brochure
14 août 2014

Sciascia que j'ai tant lu

Pendant dix ans j'ai beaucoup lu et étudié le cas Sciascia. Voici deux chroniques du Monde diplomatique qui me permettent de retrouver un peu de ce personnage. Jean-Paul Damaggio

 Le Monde diplomatique Juin 1986 LEÇONS D'HISTOIRE

L'intolérance et le repentir

PETITES CHRONIQUES, de Leonardo Sciascia, Fayard, Paris, 168 pages, 79 F.

AUTEUR  de quelques-uns des romans les plus féroces sur la société italienne contemporaine (A chacun son dû, le Contexte, Todo Modo), Leonardo Sciascia est aussi un observateur politique de premier ordre (il a été député au Parlement européen), n'hésitant pas à prendre la plume pour s'engager dans les débats qui agitent périodiquement son pays (l’affaire Moro).

Ces Petites Chroniques qu'il publie aujourd'hui appartiennent à un genre intermédiaire entre le récit et l'essai, entre l'apologue et la méditation. Elles relèvent d'une certaine tradition littéraire, celle de Stendhal — à qui Sciascia a consacré une étude : Stendhal et la Sicile — consistant à évoquer de minces événements du passé (lointain ou récent), « ces petits faits vrais du passé, ceux que les chroniqueurs relatent avec imprécision ou réticence, et que négligent les historiens » pour en tirer une sorte de leçon de l'histoire. Une leçon morale et politique.

Dans ce livre, il en retient une dizaine qui éclairent différents aspects de l'actualité. Chaque chronique s'organise comme un conte de Jorge-Luis Borges — écrivain argentin dont Leonardo Sciascia admire tant le style et qu'il cite constamment — au ton précis, mesuré, presque confidentiel. Un style musical de sonate littéraire que la traduction de Jean-Noël Schifano et Bertrand Visage, restitue remarquablement.

La plupart des chroniques se rapportent à la Sicile, patrie de l'auteur (1), où se déroule, par exemple, l'histoire du marquis de Villabianca, cet admirateur de l'Inquisition, aux plaisirs étranges et aux craintes confuses : « Assister à une exécution, que ce soit de justice ordinaire ou inquisitoriale, lui donne un sentiment de sérénité et de sécurité. Inversement, constater le déclin d'une institution, l'abolition d'une coutume, la mise en doute d'un privilège, provoque en lui un effarement qui touche au désespoir et obscurcit à ses yeux le lendemain. » Aussi, est-il fasciné par le destin d'un hérétique, Don Mariano Crescimanno, devenu fou dans les cachots du Saint-Office. Destin bien normal, constate Sciascia, car « pour l'Inquisition, l'hérésie était en soi une folie », et d'ailleurs comme le condamné « hurlait jour et nuit, ses hurlements renforçaient la conviction des inquisiteurs selon laquelle l'esprit infernal c'était désormais emparé sans remède usque ad mortem du condamné ».

FANATISME et hérésie, dogmatisme et dissidence appartiennent-ils seulement au passé ? Hélas constate Leonardo Sciascia, on assiste aujourd'hui à un vigoureux regain de toutes les intolérances, et l'écrivain d'évoquer l'histoire de cet « homme au passe-montagne » venu à l'archevêché de Santiago-du-Chili, un jour de 1977, raconter pourquoi, le lendemain du coup d'Etat, dissimulé sous une cagoule, sans dire un mot, d'un simple geste de la main, il avait désigné — parmi les prisonniers entassés dans le stade National — lequel de ses anciens camarades du Parti socialiste serait envoyé à la torture et à la mort. Le romancier analyse la confession de ce repenti, retourné contre les siens par les militaires chiliens, dans laquelle il voit « toute l'expression du drame d'un peuple prisonnier face à la torture et à la trahison ».

Alors qu'en Italie et ailleurs, les appels à la délation se multiplient, l'écrivain met en garde par ces Chroniques contre « la terreur de la délation sans visage, de la trahison sans nom ». Et tout cela évoque pour lui « le fantôme de l'Inquisition, de toute inquisition, de l'éternelle inquisition, toujours plus raffinée ».

IGNACIO RAMONET.

Dans un autre livre qui vient de paraître, OEil de chèvre (Fayard, Paris, 1986), Leonardo Sciascia évoque, à partir d'une série de mots et d'expressions classés par ordre alphabétique, la culture — « avant qu'elle ne soit écrasée par le rouleau compresseur de la télévision » — de sa petite ville natale, Racalmuto, dont il nous apprend l'origine arabe (Rahal Maut, village mort) ainsi que celle de son propre nom, qui s'orthographiait encore récemment, Xaxa.

 

Le Monde diplomatique février 1989

UNE FABLE DU POUVOIR

L'intelligence et la mort

IL CAVALIERE E LA MORTE, de Leonardo Sciascia, Adeiphi Edizioni, Milan, 1988, 91 pages, 14000 lires.

C'EST d'Italie que provient la première contribution littéraire aux cérémonies du Bicentenaire de la Révolution française. Signé, Leonardo Sciascia, Il cavaliere e la morte (1) est une sottie (2) à la manière des Caves du Vatican de Gide ou des Contes philosophiques de Voltaire, c'est-à-dire un genre parodique où la folie, la stupidité, l'arbitraire ou les coïncidences, semblent les moteurs de l'intrigue. Dans le livre de Sciascia, au cœur de l'énigme policière, un fantomatique groupe révolutionnaire terroriste Les fils de 89, est soupçonné d'avoir assassiné un notable. Lequel notable venait de dîner avec un plus puissant que lui, le président des Industries réunies, son rival (en affaires, en amour ?). Entre eux, une histoire d'échange de billets manuscrits, aussi mystérieux que menaçants, sous le regard des femmes, fournit le point de départ de l'enquête policière. (Le dénouement, au lecteur de le découvrir et de le méditer.)

Chargé de cette enquête, le protagoniste est un policier sicilien philosophe, érudit et amateur d'art, en train de mourir (mais n'est-on pas toujours en train de mourir ?). Sciascia l'a doté d'une particularité onomastique singulière: il se nomme Vice (de vice-roi), celui qui « tient lieu de ». Peut-être un autoportrait du romancier, celui dont la fiction tient lieu de réalité, puisqu' « il invente les faits », comme l'a écrit Sciascia.

C'est une fable sur le pouvoir, ce « désordre des choses », que conte Sciascia, en moins de cent pages (hommage à Voltaire qui disait «je n'ai pas eu le temps de faire court »), d'une écriture particulièrement élégante et concise, avec un art du dialogue d'une rare maîtrise. Ce pouvoir actuel qu'il qualifie de schizophrénique, parce qu'il combat le pouvoir occulte du terrorisme et de la Mafia, en même temps qu'il ne peut s'en passer car il en est la contrepartie légitime (contrairement au fascisme qui ne tolérait pas d'autre criminalité que la sienne, fait remarquer Sciascia). C'est ainsi qu'on pourrait soupçonner, écrit-il, l'existence d'une Constitution secrète dont l'article premier disposerait : « La sécurité du pouvoir se fonde sur l'insécurité des citoyens » et, ajoute-t-il « de tous les citoyens, en effet, même ceux qui, à l'origine de l'insécurité, se croient sûrs... »

DE là, l'interrogation sur ces Fils de 89: ont-ils été créés pour exécuter ou endosser le meurtre commis ou bien le meurtre a-t-il été accompli pour fonder ce nouveau groupe ? Ou les deux à la fois ? De ces liens organiques et pervers entre le crime organisé, le terrorisme et le pouvoir d'Etat, naît ce jeu mortel où vient se briser une jeunesse désespérée en quête de croyance. Le cancer du protagoniste est la métaphore de cette société malade, qui est au centre des chroniques et de la réflexion de Sciascia depuis qu'il écrit (3).

Sergio Romano a fait remarquer qu'il y avait toujours deux personnages dans les romans de Sciascia : l'intelligence et la mort. Cela n'a jamais été aussi vrai que dans le Cavalier et la Mort, titre emprunté à une célèbre gravure de Dürer, intitulée le Cavalier, la Mort et le Diable, propriété de l'investigateur et qui recèle le secret de l'énigme. Si le diable a disparu dans le titre de Sciascia, c'est peut-être, écrit-il, « parce que désormais le diable était tellement fatigué qu'il a tout laissé aux hommes, qui savaient mieux faire que lui ».

FRANÇOIS VITRANI.

(1)11 cavaliere e la morte est en vente, à Paris, à la librairie italienne La Tour de Babel, 10 rue du Roi-de-Sicile, 75004 Paris.

(2) Sorte de satire sociale ou politique.

(3) Le précédent roman de Leonardo Sciascia 1912 + 1, vient de paraître en français, traduit de l'italien par Claude Ambroise, Fayard, Paris, 1989 (voir le Monde diplomatique février 1987).

 

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