Montalban et Cervantès
Voilà une vieille question que je me pose : les rapports entre Montalban et Cervantès.
J’ai cinq cartons de documents à propos de l’écrivain catalan mais c’est dans mes dossiers italiens que je découvre cet épisode d’un récit estival qu’il publia au sujet de Don Quichotte dans La Reppublica. La photo concerne l’épisode n°6 du 27 août 2000 (en note le début et le titre de quelques exemplaires). A ce jour je n’ai trouvé ni la version espagnole, ni la version italienne et encore moins la version française de ce récit.
Dans l’épisode en question Don Quichotte croise quelques grandes figures comme Che Guevara, Johnny Guitar ou le général Mc Arthur. Le titre, Grandeur et misère de Sancho me fait immanquablement penser au roman qu’il écrivait au même moment et qui concernait la Grandeur et misère de Biscuter, le Sancho de Pepe Carvalho. Pour ce roman, Montalban a toujours rappelé la référence à Jules Verne à cause du voyage en 80 jours mais il y a beaucoup du Cervantès dans le rapport entre les deux héros où finalement Biscuter sauve plusieurs fois Pepe.
Mais là n’est pas la question qui ne hante sur les rapports entre Cervantès et Montalban.
Je n’aurai pas écrit ce texte si, au même moment, sur le site si sympathique de La Frenière, je n’avais trouvé un poème de Nazim Hikmet au sujet et à la gloire de Don Quichotte (voir en note et vous pouvez cliquer sur le titre pour accéder au blog).
Le récit de Cervantès suppose bien des lectures, et il en est une qui m’a frappé au début des années 1980. Dans son Histoire d’Espagne, l’écrivain Mary-Lafon explique que tous les malheurs de ce pays viennent du succès de Don Quichotte. Il avance une argumentation minutieuse que j’ai peut-être déjà reprise par ailleurs et qui m’avait heurté à l’époque. En tant que marxiste c’est l’histoire économique qui décide de la grandeur ou de la chute d’un empire ou d’un pays, et non un œuvre littéraire. Or depuis j’ai vérifié souvent que dans le monde hispanique des Amériques des écrivains ont joué des rôles fondamentaux dans la naissance d’un pays : Ruben Dario au Nicaragua, José Marti à Cuba pour donner seulement deux exemples.
La question culturelle n’efface pas le « déterminisme » économique sans pour autant en être seulement un « habillage », elle tisse la toile d’une communauté nationale. Pour les pays des Amériques qui sont nés surtout au XIXème siècle la présence d’un écrivain phare est plus facilement visible que pour les grands pays nés bien avant : Rabelais-Chrétien de Troyes pour la France, Dante pour l’Italie etc…
Pour Mary-Lafon qui osa écrire en quatre volumes l’Histoire du Midi de la France (un pays sans Etat), l’histoire d’un pays n’a jamais été l’histoire des rois, des militaires ou des curés mais l’histoire des peuples. Et dans ce cas Don Quichotte n’est pas l’œuvre de Cervantès mais l’œuvre du peuple espagnol que Cervantès a su mettre en forme. C’est l’existence de ce miroir qui en retour aurait fait s’effondrer la grandeur espagnole tournée trop fortement en dérision.
Donc l’opinion de Montalban sur Cervantès devrait nous aider à penser l’Espagne et le seul épisode du récit que j’ai sous la main révèle que la subnormalité chère au jeune Manuel mais à laquelle il est resté fidèle n’est rien d’autre que l’art même de Cervantès, un art imposé par les circonstances plus que décidé par l’auteur !
La subnormalité que j’appelle plutôt le sous-réalisme a été le moyen indispensable que le franquisme a imposé à Manuel pour l’aider à survivre dignement.
Le Quichotte est le livre d'un perdant et de perdants ce qui est exactement l'œuvre de Montalban. Mais alors pourquoi Carvalho dès le départ, parmi les livres qu'il veut brûler, choisit le Quichotte ? A suivre. J-P Damaggio
P.S. Au fait le voyage du Quichote ne se termine-t-il pas à Barcelone ? J'ai oublié...
Le chevalier de l’éternelle jeunesse
Suivit, vers la cinquantaine,
La raison qui battait dans son coeur.
Il partit un beau matin de juillet
Pour conquérir le beau, le vrai et le juste.
Devant lui c’était le monde
Avec ses géants absurdes et abjects
Et sous lui c’était la Rossinante
Triste et héroïque.
Je sais,
Une fois qu’on tombe dans cette passion
Et qu’on a un coeur d’un poids respectable
Il n’y a rien à faire, mon Don Quichotte, rien à faire,
Il faut se battre avec les moulins à vent.
Tu as raison,
Dulcinée est la plus belle femme du monde,
Bien sûr qu’il fallait crier cela à la figure des petits marchands de rien du tout,
Bien sûr qu’ils devaient se jeter sur toi
Et te rouer de coups,
Mais tu es l’invincible chevalier de la soif
Tu continueras à vivre comme une flamme
Dans ta lourde coquille de fer
Et Dulcinée sera chaque jour plus belle.
Nazim Hikmet
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