Vazquez Montalban : Questions marxistes ?
Franco est encore vivant quand en 1974, en pleine activité, Vazquez Montalban publie un livre au titre choc : Questions marxistes.
Il publie au même mment un livre sur les chansons et un polar Tatouage.
Je dis « titre choc » car en fait la référence majeure est au comique Groucho Marx et non au célèbre Karl.
Je viens de relire le livre en pensant à Cervantès et j’en retire une sensation différant beaucoup de mes lectures précédentes.
A la lumière de la dédicace, on peut imaginer que c’est en 1962 que Montalban tenta une première fois de s’inventer en Groucho Marx.
« A Salvador, Martin et Ferran, en souvenir de l’époque d’Aridel, lorsque nous fûmes d’une certaine façon les frères Marx et que le monde extérieur nous semblait être un lointain roman grec tardif, byzantin eût-on presque pu dire. »
La prison d’Aridel est celle où séjourna le jeune catalan en 1962 et il est frappant de constater ce mode de survie qu’avec deux autres ils inventèrent : dans la prison la réalité loufoque, et à l’extérieur un « lointain roman » dont je me demande encore pourquoi il était grec.
Bref le livre, qui n’est ni un roman, ni un essai, ni un poème car il veut faire éclater les frontières classiques des genres littéraires, nous présente Groucho en quête de la vie. Après une séance où les frères sont des chiens, Groucho rencontre : son institutrice, sa mère, Iramin qui devient sa femme (et qui court tout au long du roman sous divers habits), un professeur de grec, Monsieur Phuta son éditeur, les Diplissa : des amis de ses parents, ses rêves ou ses fantasmes.
Puis tournant du récit Groucho reçoit une lettre… d’Athènes.
Ensuite il reprend ses rencontres : avec son frère Harpo qu’il avait croisé en revenant chez sa mère, avec son frère Karl qui avait été évoqué par la famille Diplissa et sa mère, puis à nouveau une jeune fille dorée
La lettre suivante qu’il reçoit, poste restante en Alabama, alors qu’il est dans une dépression profonde, est cette fois celle de Karl.
A relire la lettre, Groucho se retrouve face à son fantasme de jeune fille dorée, une certaine Nathalie et il faudrait ici vérifier si ce n’est pas un clin à une Nathalie d’une chanson de Bécaud je crois.
Après un petit détour italien nous revenons à la femme de Groucho qui lui a fait cent mille enfants et Groucho leur raconte un conte.
La fin est pathétique jusqu’à cette référence à l’étrangleur de Boston qui sera le titre d’un roman de Montalban. D’ailleurs ces questions marxistes, qui le sont si peu, regorgent de titres futurs chers à leur auteur.
Questions marxistes qui le sont si peu ?
Pourtant une citation de Karl Marx, en exergue du livre, nous conduit sur une des pistes du labyrinthe grec :
« Sur « l’esprit » pèse depuis le premier moment une malédiction : celle d’être « souillé » par une matière qui se présente en l’occurrence sous la forme de couches d’air instables et de sons ; autrement dit par le langage. » L’idéologie allemande
La matérialité ridicule de couches d’air instables et de sons, face à cette souillure, le langage. Non, au départ il n’y a pas le verbe ! Non, rien n’existe par son nom !
« On nous chaussa de souliers qui marchaient à reculons et on nous fit emprunter des chemins qui ne sortiraient jamais du labyrinthe. On mit de l’huile dans les aqueducs et des larmes dans les oléoducs. La pluie tombait de la terre vers les nuages et en respirant tu pouvais mourir d’asphyxie… »
Plus tard d’autres découvriront que notre monde est plein d’oxymores et Eduardo Galeano écrira un livre sur « le monde à l’envers ».
Depuis le premier jour, depuis sa rencontre avec l’institutrice, depuis la découverte de l’amour de sa vie, Vazquez Montalban a su qu’il serait pris dans la contradiction la plus dramatique : les mots ne sont que des masques et pourtant il ne vivrait qu’avec des mots.
Sommes-nous loin de la lutte des classes ? Non puisque Montalban ne cessera de rappeler la souillure que représente le langage et le masque qu’on appelle culture. Et surtout, nous sommes toujours très proches de la dialectique chère au frère Karl : admettre les contradictions perçues à l’analyse, c’est mettre en marche le mouvement pour alimenter de nouvelles contradictions. Et ça s’appelle « révolution » mais pas parce qu’elle est nommée, parce qu’elle est dans la réalité des choses.
Jean-Paul Damaggio
