Un canal pour le peuple du Nicaraguia ?
El Cristo de Palacaguina - Carlos Mejía Godoy
Voici dix ans exactement, je fêtais le nouvel an dans une famille au Nicaragua, à Matagalpa. Je terminais ainsi un séjour de quinze jours dans ce pays où j'ai été accueilli par une autre famille à Managua. Le retour des sandinistes au pouvoir n'a été que le retour du pouvoir d'un clan, le clan Ortega. Le pays est resté dans la misère et le clientélisme est devenu la règle. Je connais très bien l'histoire de la révolution sandiniste mais malheureusement sur le dos de ce passé, le FSLN, membre aujourd'hui de l'Internationale socialiste, a décidé d'oublier les idéaux d'hier.
Et voilà que le petit pays revient dans l'actualité avec un projet pharaonique ; un grand canal pouvant contrer le canal de Panama. Parce que pour franchir le canal de Panama il faut montrer patte blanche ?
Pourquoi un nouveau canal ?
S'agit-il, dans un bataille géostratégique entre forces économiques ultra puissantes, de faire reculer l'impérialisme des USA ? Aujourd'hui le Canal de Panama appartient au Panama et pour le franchir il faut payer un péage qui rapporte au pays 1 milliard de dollars par an. Celui du Nicaragua, pendant 100 ans sera libre de toutes taxes pour que l'investisseur puisse se rémunérer. Comme sera zone franche tout le bord du canal pour attirer des entreprises, ce qui risque d'être seulement un transfert de production de zones taxées vers la zone sans taxe. Ce canal représenterait 250 000 emplois ce qui est à la fois peu et beaucoup. Peu par rapport au la population active attendue pour l'an 2020 : 5 %. Beaucoup par rapport à la population réelle qui travaille sur le canal de Panama : 10 000.
En réalité les données économiques sur le Canal (la construction et l'exploitation) sont totalement floues. Un seul point est arrêté clairement, le tracé.
Traverser le lac d'eau douce ?
On va me réponde que ce problème est encore un problème soulevé par des écolos qui ne connaissent rien aux besoins premiers des populations pauvres. Partout aux Amériques, la défense de l'eau est un thème extrêmement populaire car les pauvres savent très bien, que la classe aisée ne manquera jamais d'eau tandis qu'eux doivent et devront toujours plus se rationner. Un canal qui aurait suivi la frontière pouvait éventuellement être acceptable mais un canal qui utilise la Lac du Nicaragua c'est un crime !
Salvador Montenegro est une figure au Nicaragua en matière de défense de ressource en eau potable. Il dirigeait le Centre pour l'investigation en ressources aquatiques mais son opposition à toute traversée du lac par le Canal a provoqué son exclusion de ce poste. Depuis il ne cesse d'alerter l'opinion publique sur le sujet car ce lac extraordinaire, il le connaît comme sa poche. II l'appelle le Grand lac Cocibolca. Pour lui, si grand projet il doit y avoir, c'est l'irrigation de 625 000 hectares de terre dans le secteur pour développer l'agriculture.
Ce projet d'irrigation ne mettrait pas en danger l'autre projet lié au lac : le fait qu'il s'agit d'une source d'eau douce unique en son genre et dans le secteur.
Inversement, construire un canal à travers le lac est l'assurance d'en finir avec ces deux potentialités du lac. Des bateaux naviguèrent à la fin du XIX ème siècle mais ils avaient besoin de deux mètres de fond or le projet de canal c'est pour des bateaux d'une toute autre dimension. J'en ai vu dans le port de Valparaison et il s'agit de monstres. Heureusement, le constructeur a annoncé que pour creuser le canal dans le lac, il n'utiliserait pas de dynamite…
Or ce canal dans le lac va affronter deux éléments déjà étudiés : l'augmentation incessante des sédiments et leur déplacement constant au gré des courants.
Et deux autres dangers s'ajoutent : l'introduction d'eau salée, et les risques de pollution.
Tourné vers la Chine
Le Nicaragua essentiel est tourné vers le Pacifique car la côte Atlantique est peu accueillante pour les humains ce qui n'empêche pas cependant qu'elle soit devenue une plaque tournante du trafic de drogue. Et comme pour tous les pays du Pacifique, la Chine ou le Japon, c'est la porte à côté. En conséquence ils ont là-bas une connaissance meilleure que chez nous de la mégalomanie des millionnaires chinois qui sont capables de construire de nombreuses "villes fantômes". Ils veulent construire un Manhattan comme d'autres reconstruisent Le Louvre. Là aussi pour rassurer le chef du projet rappelle que des entreprises de partout vont venir participer à la construction. C'est d'ailleurs une entreprise britannique qui est en charge de l'étude des impacts possibles (ERM), résultats des recherches qui seront données en avril (les travaux ont commencé le 22 décembre).
Même le journal pro-gouvernemental précise que Paul Oquist, secrétaire des politiques publiques d'Ortega ne pouvait donner les éléments du financement du projet déclarant simplement :
"Il ya des financements de tous les pays du onde comme d'entreprises des USA, de Grande-Bretagne, de Chine, de Belgique, d'Hollande et d'Australie."
Est-ce que ceci est rassurant ?
En fait tout le projet semble aventuriste avec un seul ennui qui a été pointé dès le départ : les difficiles expropriations.
Les luttes sociales
Alors que l'Eglise est à présent en très bons termes avec Ortega voilà que le secrétaire épiscopal du Nicaragua Jorge Solórzano vient de dénoncer " les sauges attaques de la police contre la première manifestation paysanne".
En fait si la police a utilisé des moyens féroces contre des manifestants pacifiques ils font moins peur que des "sandinistes" en moto qui circulent dans les villages pour faire pression sur les familles.
Par ce premier affrontement le pouvoir en place a tenu à affirmer sa détermination : pas question de venir troubler ce méga projet.
Alors ressortent des chansons de lutte des années 70 avec la célèbre famille Carlos Mejía Godoy. L'Espagnol du Nicaragua n'est pas toujours facile à suivre mais je sais que ce chant donne le frison à touts ceux qui ont cur en la révolution sandiniste.
Jean-Paul Damaggio