Shaimaa al Sabbagh assassinée
La photo avant le drame (elle manque). Puis la photo après. Le pouvoir égyptien a enterré la révolution. Même une femme qui dépose des fleurs c'est trop. Une femme surtout. Voici le texte de Kamel Daoud. JPD
Ma Joconde, ma Guernica, mon amour
Shaimaa al Sabbagh. Joconde du couple, Guernica de la féminité, crucifiée. L’homme la serre dans ses bras, le visage collé à son ventre, regard éperdu. Comme s’il voulait lui donner sa vie, revenir dans sa matrice, refouler le temps à mains nues, nier, redevenir enfant pour qu’elle redevienne vivante, se faire pardonner de n’avoir pas pu la protéger.
Elle est debout, portée par des ailes plutôt que par ses jambes. Il y a du sang sur son visage déjà tourné vers sa blessure qu’elle interroge comme une constellation inattendue. On sent que sa vie est devenue si poignante qu’elle en mourra. L’instant est éternel dans la photo qui immortalise paradoxalement la mort. Le bref devenu un Dieu. En arrière-plan des passants, un poteau, du monde, vous, moi, les autres si loin, la création entière, l’histoire du pays et des pays.
Le couple tombe en restant figé, uni, soudé, lui pleurant en elle la mère, la sœur, la femme, la fille, la maternité malmenée, la femme qu’on lui arrache en lui arrachant la peau, la matrie. Lui qui refuse, qui essaye, qui hurle le plus gigantesque des « non » possibles, qui a des yeux qui vous font mal en le regardant, qui vous donne cette envie de pleurer pour se plaindre à des Dieux passants. Lui, l’homme déchiré, éploré, le sourd au temps, l’homme qui lutte du muscle contre l’évidence.
Elle qui est déjà dans le martyr, avec ce même regard des martyrs quand ils regardent quelque chose qui est immense et désiré, mortel et capable d’éterniser par un simple effleurement. Shaimaa tuée dans le dos, vivante pour toujours dans cet instant capturé, offert, tenu, enfermé et ouvert.
Puis vient le temps. Il décompose le couple en mille : la femme s’affaisse et s’élève. L’homme essaye de la rattraper car il sait que la mort est un puits profond où l’eau ne renvoie pas de reflets. Puis il la soulève avec le monde et ses arbres, cieux, poteaux, enfants et étoiles et la porte. Mais elle n’est déjà plus là où lui est et lutte et se hâte. Ils sont séparés dans cette troisième photo où son corps est déjà sans prénom, éteint et oublié. La femme est restituée à l’immensité. Le temps reprend, s’écoule, des gens crient, des gens court, puis l’histoire.
Puis le retour à la première photo. Celle de l’étreinte. Celle où l’on voit la femme de profil. Son regard de blessée dans le dos, de trahie. Et de l’homme qui l’étreint comme s’il voulait supplier, crier et demander pardon. Obsédante photo. Moment nu de nos histoires. Révolutions tuées. Printemps saccagés. Les dictatures tombent et se relèvent.
Shaïmaa tombe mais ne se relève pas. Pas encore. Image bouleversante. Joconde du couple, Guernica de nos révolutions. Respect Shaimma l’Egyptienne, je n’ai pas ton courage, je n’aurais pas ta mort. ▬ Kamel Daoud ▬
Mardi 27 janvier 2015
