Jaurès vendeur d’avoine !
Chez Omnibus Jean-Pierre Rioux a publié, sous le titre Rallumer tous les soleils, des écrits de Jean Jaurès. Tout commence par la lettre ci-dessous. Jaurès à 21 ans, il est en vacances à Castres, sur la ferme familiale et il écrit à un élève de l’Ecoles Normale Supérieure. Sur les grands sujets philosophiques du temps ? Pas du tout, il écrit sur le chant des grillons ! Cette lettre et les suivantes à son ami, confirme de belle manière l’inestimable livre de Rémy Pech, Jaurès paysan publié chez Privat. Un livre qui, par le titre lui-même, ne pouvait pas être accueilli avec enthousiasme par la critique. L’historien Rémy Pech a plus écrit avec son cœur qu’avec son savoir, même si tout un savoir précieusement accumulé y est au service du cœur. L’histoire de France mériterait tant d’être révolutionnée ! Mais les chemins tracés sont toujours plus faciles que les sentiers pierreux. Merci aux quelques-uns qui m’ont aidé sur mes sentiers pierreux. Jean-Paul Damaggio
A M. Charles Salomon, élève de l'Ecole Normale supérieure, à l'hôtel de la Providence, à Contrexéville (Vosges).
La Fédial, le 23 août (1880).
Mon cher ami,
Ta bonne lettre m'a apporté un plaisir sans mélange. J'attendais tous ces jours-ci avec impatience l'heure du paiement : je ne l'aurais devancée pour rien au monde, de peur d'accroître tes exigences pour l'avenir. Mais enfin voilà les quatre jours révolus, et ce matin, au saut du lit, à côté d'une fenêtre largement éclairée par une lumière fraîche et gaie, je m'acquitte de ma dette en toute conscience et en toute sérénité. Moi-même, tout à l'heure, j'emporterai ma lettre à Castres. Je vais de temps en temps dans ma bonne ville voir quelque parent ou quelque ami : le plus aimable est de beaucoup mon ancien professeur de philosophie ; nous causons une bonne partie de l'après-midi, et, quand le soir arrive, il m'accompagne le plus souvent jusqu'ici, à travers le coteau de Peyrous, c'est-à-dire le coteau pierreux qui est tout couvert de vignes.
Ces jours-ci, j'ai couru à Castres, de marché en marché, et de restaurant en restaurant, pour vendre notre petite récolte d'avoine. Je coupais court à toutes les ruses et à toutes les finesses des marchands : « Vous savez, je n'y entends rien ; dites-moi du mal de mon avoine : ça m'est égal, j'en veux tant. » On me l'a achetée au prix que je demandais ; il est vrai qu'il était modeste. C'est que, vois-tu, les temps sont durs cette année pour les vendeurs : il y a dans le pays une telle profusion de toutes choses que tout est à vil prix.
Les greniers, les marchés regorgent de blés superbes et d'avoines. La montagne nous inonde de son seigle et roule sur le pays plat une avalanche de pommes de terre ; les fruits se donnent c'est permis au passant de secouer les pruniers et les pêchers ; ramasse qui veut. Les vignes promettent beaucoup ; on boira du vin, mon ami, et de la gaieté à plein verre dans notre beau Midi. Les maïs, dont on n'a pas encore coupé le beau panache jaune, me dépassent la tête de deux pans ; quand je les traverse, il me semble que je suis en pleine forêt. Le soir, quand la lune se lève et qu'il fait un léger souffle, il en sort une odeur forte et saine qui réjouit la poitrine...
Me voilà donc agriculteur. Je n'ai pas mis pourtant la main à la charrue : j'ai bêché un peu dans le jardin, mais je dois avouer humblement que, pour un paysan, je sue trop vite. Je me promets pourtant de tracer quelques sillons ; il sortira de moi quelque chose, blé, avoine ou maïs ; j'aimerais mieux que ce fût du blé je serais un des nourriciers de l'espèce humaine. Il est vrai que jusqu'ici nos vaches ont surtout travaillé à l'aire pour battre le grain : c'est en automne, une fois les maïs coupés, qu'elles feront les grands travaux de labour, et alors, avec les journées moins chaudes, je commanderai à l'ombre d'agrandir mon geste jusqu'aux étoiles.
Tu devines à peu près, mon cher ami, l'emploi de ma journée. Je me lève sur les 7 heures, je hume l'air frais, je fais le tour de mes terres, et à 9 heures je me mets à table sur la terrasse, à l'ombre de deux acacias ; je reste sur la terrasse à causer avec papa et maman, ou je vais faire chez un de nos voisins une partie de billard. Dans le fort de la chaleur, je prends une ombrelle et mon livre de botanique, et je vais m'asseoir à l'ombre dans un vallon frais ; j'étudie un peu ou je regarde les nuages, et je reviens à l'heure du souper, à travers bois et vignes, en étudiant au passage quelques racines et quelques fleurs pour vérifier ce que j'ai lu ; ce petit travail commence à m'intéresser beaucoup. Nous soupons quelquefois dans l'aire, pendant qu'on vanne, pour surveiller le grain. Après dîner, je vais au jardin, où l'on arrose, ou je garde les vaches dans le pré en compagnie de maman, ou je vais causer avec M. Julien.
Le plus souvent, nous nous asseyons en famille devant la porte ; et, à peine le soleil est-il couché, que des milliers de grillons font comme nous, ils montent de leur trou, et se mettent sur leur porte pour prendre le frais. Ils sont si heureux qu'ils font une musique à n'en plus finir ; et pourtant, chose curieuse, le rythme de leur chanson a une tournure mélancolique. Je pense que c'est parce qu'il n'est pas assez varié ; il en est de même des chansons de nos paysans : ils traînent longtemps sur la même note, ils prolongent le même air, en sorte que leurs chants d'amour ou de gaieté, quand ils se répondent le soir dans la plaine, d'un champ à l'autre, ont toujours quelque chose d'un peu triste. Voilà les graves problèmes que j'agite et que j'emporte au lit avec moi ; je dors près de la grange, et il y a toujours quelque grillon perdu dans les fourrages secs qui me berce du bruit monotone de sa chanson. En somme, je passe des journées peu accidentées, sans une minute d'ennui, et avec une multitude de petites joies, et, si je retranche deux ou trois soirées de migraine, je puis dire que j'ai été jusqu'ici parfaitement heureux.
Je trouve qu'il n'est rien de plus sain pour l'esprit que quelques mois de campagne : pour l'esprit et pour le caractère. Dans cette demi-solitude, on se guérit à peu près de toutes les petites préoccupations d'amour-propre, on n'a plus personne avec qui lutter ; on songe à bien vivre, à bien penser, à bien agir pour son compte, sans vouloir faire mieux que les autres ; on vit d'une manière à la fois plus personnelle et plus désintéressée. On a pour soi, pour ses rêves, pour ses espérances, pour ses ambitions, toute l'étendue de l'horizon, et toute la hauteur du ciel. Pour moi, qui ai un grand plaisir à vivre avec mes camarades, j'ai un plaisir nouveau à me les rappeler : les petits travers ou les petites prétentions inévitables qui, dans la vie en commun, gênent et agacent parfois, s'évanouissent à distance dans une sorte d'air pur et de souvenir embelli. Je ne retiens d'eux que ce qu'ils ont de meilleur, les qualités particulières de leur caractère et de leur esprit, et je me plais à les faire causer ainsi dans ma mémoire, avec abandon et sincérité ; et en vérité je suis heureux quand je songe à tout ce qu'on pourrait cueillir de bon à l'Ecole. J'ai rêvé quelquefois, dans mes heures d'ambition littéraire, qu'une sorte de dialogue libre, où chacun de nous exposerait et défendrait, avec le tour particulier de son esprit, ses idées en littérature, en politique, en morale, en philosophie, offrirait quelque intérêt, et je me proposais d'être le secrétaire ; mais pour le moment il y a autre chose à faire, et d'ailleurs tous les vents qui passent m'enlèvent un projet pour m'en apporter un autre. Mais le sanscrit tient toujours : là-dessus je suis ferme comme un Turc.
Je compte d'ailleurs sur toi pour me soutenir dans mes rares moments de défaillance. Mais ne pensons pas encore au sanscrit, car pour cela il faut penser à l'Ecole, et je n'y veux pas songer encore. J'espère, mon cher ami, que le séjour à Contrexéville aura rétabli ton père, à qui je te prie de présenter mes respects ; et je suis sûr qu'un petit tour en Suisse va réparer tout l'ennui du parc terreux et fiévreux où tu auras langui quelques jours. Maintenant, j'attends de toi, après tes excursions en Suisse, un petit journal de voyage je te promets la même exactitude que cette fois-ci. Promène-toi, amuse-toi. Je te serre la main.
Ton ami de tout cœur, Jean Jaurès.