Jaurès invité à Bourret
Un sympathique association du village travaille sur la mémoire locale de la guerre 14-18 et m’a invité à parler de Jaurès. Comme pour toute réunion à laquelle je participe je souhaite proposer un compte-rendu pour les absents comme pour les présents afin d’aller plus loin que ce moment précieux de rencontre.
Cette question me revient à l’esprit : à quoi bon parler de Jaurès en 2015 ? Une tradition française veut se reconnaître dans le miroir de l’histoire nationale sauf que ce miroir, à un moment, s’est brisé en mille morceaux, en conséquence il devient difficile de se repérer dans le temps. Pour Jaurès -et il avait raison – étudier minutieusement l’histoire de la Révolution française, en écrire sa version socialiste, c’était pour mieux affronter les défis politiques de son temps. Il n’en est plus de même et pour m’expliquer je reprends cette image (il pourrait en exister des centaines d’autres) : des Républicains, on passa aux Radicaux, qui engendrèrent les socialistes, d’où naquirent les communistes. On connaît l’absence de fécondité des communistes et tout particulièrement là où ils étaient au pouvoir mais le mal s’est répandu partout. A l’extrême-gauche, on me répondra qu’il y a eu dans le monde l’année 1968, année heureuse du « gauchisme » qui devait être le début d’une nouvelle ère. Pour l’extrême-gauche, comme auparavant pour les communistes vis-à-vis des socialistes, c’était la bureaucratie des partis en place qui stérilisait l’énergie révolutionnaire du peuple. Si en URSS les Staliniens étaient effacés de la carte à quelle révolution nous aurions assisté ! Et si la CGT-PCF n’avait pas arrêté le Mai 68 français le capitalisme se serait effondré. Or la CGT-PCF disait : « passé la crise d’adolescence cette jeunesse se rangera vite dans les bras de papa… » et c’est bien ce qui arriva malgré quelques exceptions qui confirmèrent cette règle. Non les communistes n'engendrèrent même pas l'extrême-gauche. Donc, on peut dire que d’un certain point de vue le PCF a gagné : rien n’est né sur sa gauche et c’est bien "naturel" puisqu’ils étaient l’avant-garde de la lutte finale. Sauf que… mais ça sera pour un autre article !
Bref, à quoi peut servir Jaurès dans ce contexte ? J’en connais qui ont écrit : « Mais qui continue Jaurès aujourd’hui ? » Et je réponds : personne, car dans le contexte nouveau personne ne peut le continuer, et pourtant… » Etudions Jaurès pour découvrir pourquoi personne ne peut le continuer et pourtant…
Et pourtant… car les quatre problèmes qui furent toujours les piliers de sa vie : la démocratie, la paix, la laïcité, les droits sociaux, sont plus que jamais les problèmes de l’actualité !
Le thème de la conférence c’était : « Jaurès et la laïcité ». Quand Jaurès se bat pour qu’on distingue clairement les croyants et les clergés ne fait-il pas œuvre novatrice ? Il démontre de belle manière que c’est en étant anticlérical qu’on est le meilleur défenseur des croyances religieuses. Qui peut comprendre ? Qui veut comprendre ?
Il démontre de belle manière et l’histoire de France avec lui, qu’en séparant les Eglises et l’Etat, les Eglises n’en sont pas pour autant disparues. Car, et sur ce point aussi Jaurès est novateur, sans doute parce qu’il était philosophe avant d’être homme politique, le développement de la science ne pouvait empêcher le développement de la spiritualité ! Autre paradoxe mais qui peut comprendre ? Qui veut comprendre ? La science répond à des questions de société, et la croyance à des questions privées. Séparer le public et le privé est la seule garantie permettant une authentique spiritualité. L’Etat chez lui, les Eglises chez elle c’est le seul moyen de concilier les avancées de la raison et le droit à croire. La source des religions tient à une raison que la raison n’expliquera jamais : pourquoi la mort ? que faire avec la mort ? quand commence la mort ? et pour quel paradis ensuite ? La réincarnation ? etc.
Concernant la France Jaurès a eu cette phrase le 21 avril 1905 : « La France n’est pas schismatique, elle est Révolutionnaire. » Sauf que pour reprendre mon introduction il s’agit d’une France perdue. Ceci étant, comprendre cette phrase c’est se placer dans une histoire des religions chère à Jaurès pour qui la guerre contre les Albigeois et Castres protestant n'avaient aucun secret.
Jaurès avait une règle de vie : ne jamais critiquer quand on est incapable de proposer une véritable alternative. Donc comme lui –car cette déontologie a valeur générale – si le miroir de l’histoire est brisé c’est qu’il a été remplacé et je dois avancer le nom d'un remplaçant de l’historien : c’est le géographe. Ne serait-il pas plus utile, en conséquence, au nom de la victoire de la géopolitique, de délaisser Jaurès au profit du livre "La France périphérique" de Christophe Guilluy ?
Sauf que Jaurès connaissait sa géographie sur le bout des doigts et bien sûr la géographie… de la laïcité. Une autre géographie lui a été chère : LA RUSSIE.
Existe-t-il un livre sur « Jaurès et la Russie » ? Il nous serait d’une très grande utilité aujourd'hui comme demain.
En 1905 le 21 avril Jaurès est à la pointe du combat pour faire approuver l’article 4 de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, le lendemain il est à la pointe du combat pour que se crée enfin l’unification socialiste et en même temps il suit à la loupe les événements de Russie. Ceux d’avant la Révolution puis ceux de la Révolution et ceux de l’après Révolution. Il crie comme jamais contre les emprunts russes. Il a besoin d’argent pour sauver son cher quotidien L’Humanité, la Russie lui propose un pactole si, comme les Radicaux, il cesse de dire du mal du Tsar mais il refuse. Bien sûr.
Revenons à Bourret, à Jaurès et sa géographie de la laïcité. Ayant évoqué le modèle mexicain, et pour Jaurès, le lien entre l’Etat et les biens des églises dans le cas des USA ou du Canada, c’est pareil, attardons nous sur le sujet.
Les partis de gauche ont laissé depuis longtemps la laïcité en jachère et la jachère si c’est bon un temps pour refaire la terre, à la longue la nature reprend le dessus et en l’occurrence le pouvoir des clergés. Le Mexique autour de 1810 a eu besoin de faire une première révolution avec en face l’Espagne et son Clergé. Puis à cause de Napoléon III le Mexique a eu besoin de faire autour de 1860 une autre révolution contre l’envahisseur français et son clergé. Comme souvent aux Amériques les Francs-maçons étaient à la pointe des révolutions. Pour le Mexique, dès 1870 ils décidèrent que l’Etat resterait chez lui pendant que l’Eglise catholique resterait chez elle. Il ne faut pas oublier le rôle des catholiques de gauche qui comme en 1848 voulaient la démocratie. Cette séparation n’empêche pas l’Eglise de faire la pression maximum sur TOUS les pouvoirs politiques pour empêcher le droit à l’avortement seulement autorisé dans le district de Mexico même. En France aussi malgré la laïcité, l’Etat paie le clergé en Alsace car l'histoire est pleine de compromis et compromissions !
Pour ce qui concerne les USA et Jaurès c’est là qu’on découvre qu’il faudrait multiplier les débats sur le sujet.
Et commencer par en revenir à la matrice anglo-saxonne du rapport Etat-Religion qui ne peut pas se réduire à la formule religieuse qui est sur tout billet des USA, ou sur le fait que le président jure sur la bible.
J’ai donc rappelé ce fait de 2015 : une femme vient d’être ordonnée évêque dans l’église anglicane. Comment et pourquoi ? Un processus démocratique interne au fonctionnement de la religion a permis d’y aboutir mais il a fallu l’accord du Parlement. Dans le système anglais depuis les années 1500 nous avons une religion qui existe sous le contrôle de l’Etat. Et c’est un système équivalent en Amérique du Nord. Sous peine de contre-sens il faut différencier radicalement ce cas du principe du Pape qui souhaite, lui, diriger sur les points qui lui tiennent à cœur les autorités politiques. Qu’on se comprenne bien il y a un phénomène équivalent dans les deux cas avec des religions qui veulent imposer leurs lois. Mais dans un cas l’autorité religieuse se considère au-dessus des politiques et dans l’autre cas au-dessous.
Conséquence pratique qu’étudie Jaurès en 1905 : aux USA il est impensable que les édifices religieux puissent appartenir aux autorités politiques. Bien sûr en créant une zone industrielle une autorité locale peut créer l’infrastructure pour une zone religieuse où les différences églises peuvent venir ensuite construire leurs propres édifices. En conséquence inutile de penser pouvoir entrer dans les dites églises en dehors des heures de culte. Le tourisme religieux est donc absent des tours operators sauf à Salt Lake City où contre quelques monnaies les Mormons vont vous faire visiter les propres miracles.
Bref encore : comment les tribunaux des USA jugent les différents qui peuvent naître entre deux associations se prétendant propriétaires de l’Eglise ? Telle était la question pratique que posait Jaurès. La réponse ici nous mènerait trop loin mais je la pose seulement pour qu’enfin on comprenne que le débat sur la laïcité ne peut pas être un affrontement de dogmes, un rafistolage des idées, un prêt à penser de la vie.
Dans le débat a été effleuré le cas de l’islam et de l’islam à l’école et dans ce lieu majeur de l’école : la cantine. J’y reviendrai dans un autre article. Dans mon exposé je n’ai pas évoqué justement la question de l’école laïque si chère à Jaurès, de sa première intervention à la chambre à son quasi dernier article.
Parce que la question de l’école laïque obligerait d’abord, dans la fracture de notre histoire, de se reposer la question de l’école elle-même. Afin de ne pas régler avec des questions de cantine, des questions plus solides, plus fondamentales.
Je reprends et ça sera ma conclusion la position de Jaurès disant que la démocratie et la laïcité sont des notions identiques. Sauf qu’en 1905 se réclamer de la démocratie c’était se réclamer d’une drôle de démocratie puisqu’elle n’accordait le droit de vote qu’à la moitié du genre humain. Donc Jaurès pour être cohérent avec lui-même proposa un projet de loi pour accorder cet droit aux femmes, afin de ne pas laisser ce combat à la seule droite. J-P Damaggio