La mort d'Hillerman dans Le Monde
Le Monde 31 octobre 2008
Tony Hillerman le romancier américain qui avait placé le territoire navajo sur le planisphère du polar, est mot le 26 octobre à Albuquerque, Nouveau-Mexique, d'une insuffisance pulmonaire. Il avait 83 ans.
Les héros de Hillerman, Joe Leaphorn et Jim Chee, travaillent pour la police tribale navajo, dans la région de Four Corners, où se touchent l'Utah, le Colorado, l'Arizona et le Nouveau-Mexique. Eux-mêmes navajos, ces policiers comptent parmi les plus fins limiers du genre, mais leur vrai titre de gloire est d'avoir fait connaître la culture de leur peuple à des millions de lecteurs à travers le monde.
Descendant d'immigrants allemands établis dans l'Oklahoma, combattant blessé et décoré pendant la seconde guerre mondiale, journaliste de terrain au Texas et au Nouveau-Mexique, Tony Hillerman a attendu d'avoir 45 ans pour publier son premier roman, La Voie de l'ennemi, en 1970. On y faisait la connaissance du lieutenant Joe Leaphorn, Navajo qui a abandonné la foi de ses ancêtres mais ne méconnait pas l'emprise qu'elle conserve sur son peuple. Dès ce premier essai, l'auteur allie une grande habileté dans la construction de l'intrigue à la précision de l'observation, quasi ethnographique.
Douze ans plus tard, dans Le Peuple de l'ombre, Hillerman donne naissance au sergent Jim Chee, Navajo aussi, qui tente de concilier ses identités de policier et de chaman en devenir. Publié en France dans une-version mutilée par la « Série noire », Le Peuple de l'ombre a reparu dans son intégralité sous le titre Le Peuple des ténèbres chez Rivages noir, éditeur français de l'ensemble de l'œuvre de Hillerman.
En 1986, les chemins des deux personnages se croisent dans Porteurs de peau. Le succès, jusqu'ici limité aux amateurs de littérature policière, devient massif aux Etats-Unis. Le livre se vend à 430 000 exemplaires en édition reliée (hard-back). Jusqu'à la parution du dernier livre de sa suite navajo, Le Chagrin entre les fils, à l'automne 2006, le succès de Hillerman ne se démentira pas.
Enracinés dans une réalité qui lui était devenue familière, les romans de Tony Hillerman frappent par leur honnêteté, leur justesse, qualités qui compensent leur sérieux extrême et une certaine raideur du style. L'évocation sobre des mesas battues par les vents, des hogans (habitat traditionnel navaja) isolés, perdus dans les montagnes, les descriptions minutieuses des rituels anciens ont certainement contribué au succès de la région navajo comme destination touristique. Elles ont surtout aidé à faire admettre dans le patrimoine national américain une culture encore méprisée au moment où Hillerman a publié ses premiers livres.
Anthony G. Hillerman est né le 27 mai 1925 à Sacred Heart, une communauté catholique de l'Ohio, dans une famille si pauvre que, lors de la grande sécheresse des années 1930, elle n'avait pu émigrer en Californie «contrairement aux Joad [les héros des Raisins de la colère de Steinbeck], qui avaient les moyens de se payer une voiture », riait-il. Parce que l'école locale était de piètre qualité, ses parents l'envoyèrent étudier dans un établissement destiné aux jeunes filles pottawatomies et séminoles.
Pendant la seconde guerre mondiale, Hillerman sert dans l'artillerie. A la fin de la campagne d'Allemagne, il ne restait que huit hommes de son unité sur les 212 qui étaient partis pour l'Europe. Blessé dans les derniers mois du conflit, Hillerman est décoré trois fois et démobilisé. Il entre alors à l'université d'Oklahoma pour étudier le journalisme, profession qu'il exerce au Texas puis au Nouveau-Mexique, où il devient rédacteur en chef du Santa Fe New Mexican.
Après en avoir démissionné, il obtient la chaire de journalisme à l'université du Nouveau-Mexique. En même temps, il découvre la fiction et s'essaie au genre policier, «le plus difficile», selon ses termes. Son premier récit utilise le souvenir d'une rencontre avec quatre guerriers navajo à cheval, qui préparaient une cérémonie de purification pour un ancien combattant, afin de le libérer de l'esprit des ennemis morts au combat. Publié par Harper and kow, La Voie de l'ennemi est le premier des 18 volumes « navajo » de Hillerman.
L'écrivain ne s'écartera que rarement de cette source d'inspiration, avec La Mouche sur le mur (polar urbain) ou son livre de souvenirs, Rares furent les déceptions.
Malgré leur évident potentiel, les ouvrages de Hillerman n'ont guère attiré les cinéastes. Seul Robert Redford s'y est intéressé, produisant d'abord Le Vent sombre, réalisé par le documentariste Errol Morris en 1991 — un film qui n'est jamais sorti en salles aux Etats-Unis —, puis une série de trois téléfilms, diffusés sur la chaîne publique PBS en 2003 et 2005.
Avec le succès arrivent les honneurs : dès 1973, Là où dansent les morts se voit décerner l'Edgar-Allan-Poe Award par les Mystery Writers of America, un groupe qui le fait grand maître en 1991. Mais la récompense dont Tony Hillerman restait le plus fier était le titre de Special Friend of the Dineh, ami notable du peuple navajo, que lui avaient conféré les autorités tribales.
THOMAS SOTINEL
