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Vie de La Brochure
9 décembre 2015

L'ordre, le baron et la révolution

Le 4 décembre autour d'un tajine qui avait longuement mijoté pour en faire surgir les multiples saveurs, un ami fait ce constat : "Les jeunes semblent aspirer à plus d'ordre".

Le 7 décembre une enquête sortie des urnes indique que les jeunes votent FN plus que la moyenne, le FN qui se présente en effet comme le parti de l'ordre, suivant un principe connu, l'ordre aux réactionnaires et le désordre aux révolutionnaires.

Une des multiples inversions du "sens" de l'histoire fait oublier que les révolutionnaires de 1789 étaient TOTALEMENT dans le camp de l'ordre, contre le désordre féodal. Pour comprendre j'aime reprendre toujours le cas du système métrique qui a mis de l'ordre dans les mesures, contre le désordre féodal où chacun faisait à sa manière. Et vous voyez la conséquence suivante : les féodaux étaient du coté de la liberté car chaque commune pouvait avoir ses propres mesures, tandis que la révolution en proposant puis en installant petit à petit le nouveau système national à vocation universelle était du côté de la dictature ! La perversion sur le sens de l'ordre entraîne celle sur le sens de la liberté. Qui n'est pas seulement celle du renard dans le poulailler !

 A mes yeux il n'y a d'ordre que dans la démocratie (par les lois) et le reste s'appelle improprement "loi" de la jungle que la jungle soit un marché ou un féodal.

 L'inversion du sens du l'histoire n'a été possible que parce que les  acteurs supposés de l'ordre démocratique en organisent pas à pas le massacre. La veille au soir j'étais à un réunion publique sur le découpage territorial où le député a été interpellé sur la loi NOTRe. Il a reconnu que dans les lois fourre-tout d'aujourd'hui, on les vote car il y a toujours des choses intéressantes qui font passer les aspects négatifs. J'ai envie d'écrire que par définition les lois ne sont plus des lois à un point tel que beaucoup n'obtiennent même pas les décrets d'application !

 Le capitalisme qui est un système économique mais pas politique a eu besoin pour se développer d'en finir avec le féodalisme, célébrant ainsi à sa façon la démocratie, mais il est arrivé un point où ce même capitalisme préfère en revenir au féodalisme local pour mieux assurer sa mondialisation globale.

 En même temps, ceux qui s'opposent avec raison à l'ordre capitaliste sont apparus comme des opposants à l'ordre en général et donc à l'ordre démocratique.

La conjonction des deux phénomènes qui s'alimentent à merveille a mis K.O. la gauche, que j'entends comme les acquis démocratiques de deux cent ans et plus de luttes populaires.

 Revenons-en au découpage territorial qui est de l'ordre strict du pouvoir politique. En 1790 la révolution a mis en place un ordre démocratique clair face à l'imbroglio féodal : commune, département, nation. Cet ordre fut si puissant, si efficient qu'il s'est ensuite fossilisé, la démocratie devenant incapable de le faire évoluer avec le temps. C'est la grande découverte d'Ivan Illich qui a démontré que les grandes structures pouvaient faire des miracles, mais qu'à un moment de leur histoire elles devenaient contre-productives. Le système commune-département-nation est devenu contre-productif à partir de la nouvelle ère française née en 1945. L'agriculture est passée du cheval au tracteur et le politique du tracteur au cheval, si je puis prendre cette comparaison.

Dernièrement tout le ridicule de l'édifice m'est apparu. Une députée du Tarn-et-Garonne a obtenu que le taux de la DGF soit rendu public, et à mon grand effarement, ce système qui me paraissait un pilier de l'ordre démocratique s'est révélé être un vestige du féodalisme ! Un pilier de l'ordre démocratique puisque l'Etat versait à chaque commune suivant son nombre d'habitants la dotation générale de financement (DGF). Un principe équitable… si le calcul de la base était le même ! Or pour des raisons sans raison, les variations sont énormes ! Voir ICI.

 Bref, face à l'ancien découpage, les autorités politiques dans leur diversité ont fui le débat et ont préféré user de stratagèmes ridicules (la carotte financière) pour arriver au système : communautés de communes, région, europe, un découpage toujours réalisé sur des bases féodales pour faire plaisir à tel ou tel baron. A user la carotte financière c'est mettre au premier plan le facteur économique dans une décision politique ! Donc le politique scie la branche sur laquelle il est assis, le président de la république devenant le VRP des grandes multinationales ! Il fallait sortir autrement de l'ordre de 1790 et c'était possible. Dans ce contexte le FN apparaît comme le parti de l'ordre… et qui peut s'en plaindre ? Ni les révolutionnaires qui s'en servent de bouc émissaire, ni les conservateurs qui craignent sa concurrence, ni… ni.

Le FN n'avance pas masqué : il détruit au contraire les masques de ses adversaires les plus divers. Mais comment remettre le monde sur ses pieds quand en face ils sont si nombreux à profiter du désordre ?

Jean-Paul Damaggio

P.S. J'aborde ici la question de l'ordre après celle ailleurs de la nation.

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