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Vie de La Brochure
13 mai 2016

Quand les Indiens débarquèrent en Europe

Ce titre ne se veut en rien provocateur. Il procède de ce qu’on appelle la dialectique. Il m’est arrivé bien souvent de rappeler que si le sort de l’Algérie, à partir de 1830, s’est joué à Paris (auparavant c’était à Istanbul) le sort de Paris s’est aussi, souvent ,joué à Alger !

A partir de 1492, Espagnols d’abord puis, avec retard, Français, Portugais puis Anglais décidèrent du sort des Amériques, mais au même moment, il serait mal venu d’oublier l’influence que les Indiens vont exercer en Europe. Si les forts marquent souvent au fer rouge les faibles, les faibles ne sont jamais sans ressources. Sauf que l’histoire préfère souvent retenir l’action des forts qui sont maîtres… des historiens.

Comment les Indiens débarquèrent en Europe ?

Contrairement à l’action des colonisateurs, les colonisés ne peuvent agir directement. Ils vont donc agir involontairement par l’image qui va être diffusée.

La découverte des « sauvages » va changer le regard que certains européens portaient sur le monde. Le cas le plus marquant est celui de Thomas Moore. La découverte (la conquête vient après) de l’Amérique (le nom vient après) devient la découverte de l’Utopie (1518) même si le livre est écrit en réaction à la situation anglaise. Et pendant presque 400 ans, les Amériques resteront terre d’Utopie avec peut-être l’Utopie réduite aujourd’hui au cas de San Fransisco. Montaigne va lui aussi se sentir marqué par le fait « indien ».

Puis, c’est beaucoup plus connu, va naître le mythe du « bon sauvage ».

Les Indiens qui débarquent en Europe ne peuvent pas être les vrais Indiens sauf sous la forme de quelques spécimens enchaînés, mais ils débarquent tout de même en provoquant un profond bouleversement de la perspective anthropologique et morale existante. En dialectique on considère que le monde avance aussi par le « négatif ».

Si l’action plus ou moins consciente des colonisateurs est souvent décortiquée car plus ou moins consciente, la réaction totalement indirecte des victimes est souvent négligée car trop indirecte.

 Que les Indiens n’aient pas su de suite les débats qu’ils provoquaient parmi les élites européennes, n’efface pas pour autant l’existence de ces débats. Et qu’ensuite Bolivar, grand lecteur de Montesquieu et Voltaire, se soit appuyé sur les effets de la Révolution française née aussi avec le mythe du « bon sauvage », pour revendiquer l’indépendance des colonisés, est un drôle de retour de bâton. D’autant que Bolivar était incapable de choisir entre la révolution des colons anglais chez le voisin du nord (créer les Etats Unis d’Amérique du Sud), et la révolution des maîtres français en Europe (créer des nations souveraines) ! L’histoire a tranché, il n’y aura d’Etats, unis, que chez le plus fort !

 Entre les deux mondes (d'où le titre La Revue des Deux Mondes), le lien n’a pas été que dans un seul sens : d’Europe ou d’Afrique vers les Amériques. Il a toujours été un va et vient et ce n’est pas parce qu’un sens a été plus primordial que l’autre, que ce dernier a été insignifiant.

 Pour preuve, le cas du maître de Simon Bolivar, Simon Rodriguez l’homme au cœur de l’invention de l’Indépendance de l’Amérique hispanique : sa notoriété n’a pas franchi l’Atlantique, malgré une originalité phénoménale, car elle heurtait de front les maîtres de l’histoire. Le phénomène se répètera avec le cas du marxiste José Carlos Mariategui. Deux penseurs qui connaissaient parfaitement les débats européens… pour mieux affronter la réalité américaine. Quels penseurs européens, au même moment, se sont faits grands connaisseurs des débats aux Aémriques… pour mieux affronter la réalité de leurs pays ?

 Le mot d’ordre de Mariategui et Rodriguez a été simple : « Ou nous inventons, ou nous nous perdons. »

Le Vénézuélien Arturo Uslar Pietri peut donc écrire : « La vertu inespérée, et encombrante, de cette image initiale du Nouveau Monde a été de donner naissance à une vision de l’homme et de son destin qui remettait en cause la société occidentale contemporaine. Cette image imprévue allait transformer l’histoire de l’humanité, et révolutionner, au sens le plus littéral, les idéologies. »

A la place « d’occidental » j’aurais écrit « européen » mais sinon je partage totalement ce point de vue.

Et si les Indiens débarquaient ainsi en Europe sans savoir les répercussions produites, les colonisateurs pris par leurs désirs premiers de s’installer, n’avaient pas davantage conscience de la révolution en cours. Si bien qu’ils vont même réactiver un phénomène comme l’esclavage, signe le plus dramatique du retour en arrière… de la civilisation européenne !

 Et il ne s’agit pas là de questions anciennes ! A tous ceux qui, aujourd’hui, croient, crient, ou chantent qu’il n’y a pas de futur, les peuples indiens peuvent répondre que depuis cinq cents ans, ils ont été désignés sans futur et pourtant… ils sont toujours là ! Avec même cette observation que de découvertes archéologiques en découvertes archéologiques ils sont toujours de mieux en mieux là ! En effet, ils sont moins là pour ce que les Européens auraient voulu qu’ils soient, mais pour ce qu’ils furent vraiment !

 Et si Tocqueville est si souvent à la mode c’est parce qu’il assure une part acceptable pour les Européens, de ce chemin toujours idéalisé, allant des Amériques vers les vieux continent.

 Nous sommes aujourd’hui à ce moment crucial de l’histoire, quand, au cœur de la Révolution française, Bonaparte, en découvrant l’Egypte et l’ancienne civilisation dont sous peu Champollion allait réussir à déchiffrer les hiéroglyphes, construisait le monde moderne. J-P Damaggio

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