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Vie de La Brochure
17 mai 2016

Cervantès et Cid Hamet Ben-Engeli

Juan Montalvo me renvoya à Ruben Dario qui ne pouvait qu’être en couverture d’un livre de Sergio Ramirez, livre commenté par un critique qui note l’effet d’intertextualité dans le roman Mil y una muertes malheureusement jamais traduit bien que Napoléon III y soit au centre… En fait d’intertextualité le critique, Ivan Uriarte rappelait le cas de Don Quichotte. Je suis allé voir mon édition et en effet j’avais surligné le nom de Cid Hamet Ben-Engeli. Ce passage mérite un arrêt de quelques secondes même s’il est très connu. J-P Damaggio

 

Don Quichotte première partie chapitre IX

« Me trouvant un jour a Tolède, dans la rue d'Alcana je vis un jeune garçon qui venait vendre à un marché de soieries de vieux cahiers de papier. Comme je me plaie beaucoup à lire, et jusqu'aux bribes de papier qu'on jette à la rue, poussé par mon inclination naturelle, je pris des cahiers que vendait l'enfant et je vis que les caractères en étaient arabes. Et comme, bien que je les reconnusse je ne les savais pas lire, je me mis à regarder si je n'apercevais point quelque Morisque espagnolisé qui pût lire pour moi, et je n'eus pas grand-peine à trouver tel interprète; car si je l'eusse cherché pour une lange plus sainte et plus ancienne, je l'aurais également trouvé. Enfin, le hasard m'en ayant amené un, je lui expliquai mon désir et lui remis le livre entre les mains. Il l’ouvrit au milieu, et n'eut pas plus tôt lu quelques lignes qu’il se mit à rire. Je lui demandai pourquoi il riait : « C’est, me dit-il, d'une annotation qu'on a mise en marge de ce livre.» Je le priai de me la faire connaître, et lui, cesser de rire : « Voilà, reprit-il, ce qui se trouve marge : Cette Dulcinée du Toboso, dont il est si sou vent fait mention dans la présente histoire, eut, dit-on, pour saler les porcs, meilleure main qu'aucune autre femme de la Manche. » Quand j'entendis prononcer le nom de Dulcinée du Toboso, je demeurai surpris et stupéfait, parce qu’aussitôt je m'imaginai que ces paperasses contenaient l’histoire de don Quichotte. Dans cette pensée, je le pressai de lire l'intitulé, et le Morisque, traduisant aussitôt l'arabe en castillan, me dit qu'il était ainsi conçu : Histoire de don Quichotte de la Manche, écrite par Cid Hamet Ben-Engeli, historien arabe. Il ne me fallut pas peu de discrétion pour dissimuler la joie que j'éprouvai quand le titre du livre frappa mon oreille. L'arrachant des mains du marchand de soie, j'achetai au jeune garçon tous ces vieux cahiers pour un demi-réal; mais s'il eût eu l'esprit de deviner quelle envie j'en avais, il pouvait bien se promettre d'emporter plus de six réaux du marché.

M'éloignant bien vite avec le Morisque, je l'emmenai dans le cloître de la cathédrale et le priai de me traduire en castillan tous ces cahiers, du moins ceux qui traitaient de don Quichotte, sans rien mettre ni rien omettre, lui offrant d'avance le prix qu'il exigerait. Il se contenta de cinquante livres de raisin sec et de quatre boisseaux de froment, et me promit de les traduire avec autant de promptitude que de fidélité. Mais moi, pour faciliter encore l’affaire et ne pas me dessaisir d'une si belle trouvaille, j’emmenai le Morisque chez moi, où, dans l'espace d'un peu plus de six semaines, il traduisit toute l'histoire de la manière dont elle est ici rapportée.

Dans le premier cahier, on voyait, peinte au naturel, la bataille de don Quichotte avec le Biscayen; tous deux la posture où l'histoire les avait laissés, les épées hautes, l'un couvert de sa redoutable rondache, l'autre de son coussin. La mule du Biscayen était si frappante qu’on reconnaissait qu'elle était de louage à une portée de mousquet. Le Biscayen avait à ses pieds un écriteau où on lisait : Don Sancho de Azpeitia, c'était sans doute son nom ; et aux pieds de Rossinante il y en avait un autre qui disait : Don Quichotte. Rossinante était merveilleusement présenté, si long et si raide, si mince et si maigre, avec une échine si saillante et un corps si étique qu'il témoignait bien hautement avec quelle justesse et quel à propos on lui avait donné le nom de Rossinante. Près de lui se était Sancho Panza qui tenait son âne par le licou, et au pied duquel on lisait sur un autre écritreau : Sacho Zancas. »

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